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Fracture ouverte

25 départements perdus : le PS atomisé façon SFIO ?

Si François Hollande souhaite endosser les habits de François Mitterrand, la défaite aux élections départementales ainsi que la montée de l'extrême droite rappellent surtout l'éclatement de la gauche de Guy Mollet dans les années 1950.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

Voir la bio »Jean-François Kahn

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn est un journaliste et essayiste.

Il a été le créateur et directeur de l'hebdomadaire Marianne.

Il a apporté son soutien à François Bayrou pour la présidentielle de 2007 et 2012.

Il est l'auteur de La catastrophe du 6 mai 2012.

 

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Atlantico : La gauche française a déjà connu une situation de quasi implosion et de rupture entre son leader politique et l'appareil : Guy Mollet et les dernières années de la SFIO. Comment le principal parti de gauche en était-il arrivé là et dans quelle mesure Guy Mollet en portait-il la responsabilité ?

Jean-François Kahn : Affaiblissement du PS, fracture, dégringolade de la gauche, poussée de l’extrême droite, victoire de la droite… Le processus ressemble étrangement à celui d’aujourd’hui.   

J’ai moi-même vécu les événements de 1956, et je ressens effectivement une similitude entre les deux périodes. Le problème actuel du Parti socialiste est que son électorat est ou dans l'abstention, ou il vote ailleurs : il ressent une trahison, l’impression que le discours du Bourget et la politique menée depuis l’élection de 2012 sont profondément en décalage. Si l’on retient principalement de ce discours la désignation de "l’empire de la finance" comme principal "adversaire", il est éclairant d’entendre aujourd'hui la suite de ce discours, lorsque le Président évoque une de ses "blessures", celle d’avril 2002, qui "porta la droite au pouvoir pendant 10 ans", et qu’il ne laisserait pas une telle "menace" peser à nouveau.

De la même manière, en 1956, un front républicain avait été constitué précisément dans l’idée de s’opposer à l’extrême droite. On y trouvait des socialistes, des radicaux, et quelques gaullistes de gauche. Leur leader, qui incarnait "le changement" n'était nul autre que Pierre Mendès-France. Or, et bien qu’il ait été élu, c’est Guy Mollet qui prend les rênes, et obtient les pouvoirs spéciaux grâce aux communistes pour gérer la guerre en Algérie. Pourtant, Guy Mollet en profita plus pour l'accentuer qu'autre chose, et le soutien aux généraux français accusés d’enlèvement des chefs de la rébellion symbolisa définitivement cette rupture entre lui et le reste de sa famille politique… Et c'est alors qu'une fracture apparaît au sein de la SFIO, avec une cinquantaine de "frondeurs" contre sa politique.

Jean Garrigues : On reprochait à Guy Mollet un double langage : d’un côté une rhétorique traditionnelle, de lutte des classes, très à gauche, et de l’autre côté une politique très conservatrice sur des thèmes comme la décolonisation ou la guerre en Algérie.

Il y a donc effectivement un parallèle à faire avec François Hollande qui doit jongler avec les frondeurs ou encore le Front de gauche qui lui rappellent le discours du Bourget. Tout comme pour Guy Mollet, sa campagne électorale a été axée à gauche, alors que sa pratique de la politique est sociale-libérale.

En même temps, si l’on revient au contexte de la campagne électorale de François Hollande, on s’aperçoit que le discours du Bourget était très conjoncturel, lié à la poussée de Jean-Luc Mélenchon. Le discours du Bourget, avec la désignation de la finance comme ennemi n’a finalement été qu’un élément de la campagne, qui a dans l'ensemble été sociale-démocrate, prudente et modérée. Dans l’ensemble, elle n’a pas été une campagne de gauche, comme celles connues dans les années 80 par exemple.

Sur le délitement, au fond, les démarches sont exactement opposées : ce qui était reproché à Guy Mollet, c’était l’immobilisme de sa pensée et de sa politique. Il n’y avait pas de rénovation doctrinale et stratégique de la SFIO. Il lui était reproché de ne pas moderniser la gauche. Or c’est plutôt le contraire pour François Hollande, à qui l’on reproche justement de vouloir adapter la France à la mondialisation. Le couple Hollande-Valls est au contraire celui qui est dans la modernité : on le voit avec Valls qui propose de créer nouveau parti socialiste qui tournerait le dos à l’Etat providence.

Quelle comparaison peut-on faire entre la SFIO/Guy Mollet de l'époque et le PS/François Hollande d’aujourd’hui ?

Jean-François Kahn : Le décalage entre le Parti socialiste de l’époque et Guy Mollet est fortement nourri par la position vis-à-vis de la guerre en Algérie. Mais cela ne signifiait pas qu'il arrivait à "mordre" sur l’électorat de droite. Finalement, la coalition éclata avec le putsch d’Alger, qui donnera lieu à l’appel à Charles de Gaulle, lequel pourra compter une majorité de socialistes parmi ses sympathisants. 

Comme aujourd’hui, cette rupture entre électorat et parti ne profite pas non plus à la gauche du PS mais plutôt à la droite et à l’extrême droite. D’ailleurs, on l’oublie bien souvent, mais suite au putsch d’Alger, l’extrême droite avait gagné près de 70 députés.

François Hollande voulait s'inscrire dans les pas de François Mitterrand, qui a su garder la gauche unie malgré les tumultes et les défaites électorales. Que manque-t-il au Président pour ressembler plus à son modèle qu'à Guy Mollet ?

Jean Garrigues : Il lui manque d’abord la légitimité de l’histoire. Quand Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, il répond à une demande de rassemblement de la gauche, laquelle n’existe pas pour François Hollande. Ce dernier n’a que l’image de l’homme du consensus, lié à son expérience en tant que premier secrétaire général du PS, c'est-à-dire une fonction d’apparatchik. S'il lui manque une légitimité historique, le charisme lui fait aussi défaut contrairement à François Mitterrand. Mais il est vrai qu'il est difficile de se construire un charisme sans légitimité historique.

Ce qui fait aussi la différence entre François Mitterrand et François Hollande, c’est que Mitterrand avait cette capacité à négocier – ou plutôt à imposer  un rassemblement des différentes tendances. C’est ainsi qu’il a réussi s’imposer à la tête du Parti socialiste. Lorsqu’il prend la direction du Parti socialiste en 1971, il n’appartient pas encore à la formation. Et c’est en fédérant plusieurs tendances (Mauro, Chevènement), qu’il arrive à s’imposer. On voit donc que cette démarche est en cours : en recevant à l’Elysée les frondeurs, François Hollande a montré qu’il voulait réunir les fractions allant de Manuel Valls à Martine Aubry. Il n’est d'ailleurs pas évident qu’il n’y réussisse pas aujourd’hui devant les exigences électorales. L’habileté, et la capacité à être stratégique sont de son côté.

Le déclin de la SFIO intervenait aussi dans une situation de grands changements pour la France, notamment de sa place dans le monde et son modèle économique. Pourquoi la gauche a-t-elle tant de mal à rester cohérente et unie dans de telles périodes ?

Jean Garrigues : Cette idée est à la fois vraie et contestable, car historiquement la modification majeure du système démocratique est quand même fondée sur l’Etat providence, et que celle-ci est faite par la gauche. En revanche, depuis les années 1980, la gauche a effectivement eu du mal à s’adapter au changement de dogme suscité par la mondialisation et aux changements de paramètres inhérents, notamment des rapports de forces économiques, à une société-monde plus concurrentielle et complexe. 

Effectivement la réadaptation pragmatique de l’Etat providence est un facteur de division interne à la gauche depuis les années 80. François Mitterrand avait réussi à synthétiser les deux positions  le pragmatisme de Michel Rocard ; la gauche des acquis sociaux  par la force de sa personnalité et la légitimité que lui avait apportée l’exercice du pouvoir. Il pouvait donc se permettre ce dualisme. Mais celui-ci n’est plus envisageable aujourd’hui sans charisme. On le voit aujourd’hui, à la veille du congrès du Parti socialiste avec Benoît Hamon dissident par exemple. On est dans une difficulté chronique à adapter le discours à la pratique et l’Etat providence à la nouvelle donne liée à la mondialisation depuis 30 ans. Ce qui se passe aujourd’hui pour François Hollande n’est que le prolongement de ce processus, et peut-être un aboutissement.

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