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©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Urgence

10 000 morts dans les Ehpad dans une quasi indifférence générale : voilà pourquoi les racines de notre manque d'empathie envers les seniors sont profondes

La crise du coronavirus a révélé le manque d’empathie envers les personnes âgées, notamment sur la question des Ehpad. De quelle manière ce mécanisme s’inscrit en psychologie politique ?

Serge Guérin

Serge Guérin

Serge Guérin est professeur au Groupe INSEEC, où il dirige le MSc Directeur des établissements de santé. Il est l’auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont La nouvelle société des seniors (Michalon 2011), La solidarité ça existe... et en plus ça rapporte ! (Michalon, 2013) et Silver Génération. 10 idées fausses à combattre sur les seniors (Michalon, 2015). Il vient de publier La guerre des générations aura-t-elle lieu? (Calmann-Levy, 2017).

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Atlantico.fr : L’étude Moral Machine publiée en 2018 indique que les individus préféraient épargner davantage des jeunes personnes, des bébés plutôt que de personnes âgées. Comment expliquer une telle ignorance et un tel rejet des personnes âgées ?

Serge Guérin : L’étude Moral Machine publiée en 2018 indique que les personnes préféraient épargner davantage des jeunes personnes, des bébés plutôt que de personnes âgées. Il y a un côté désincarné et un côté idéologique car tout le discours, c’est quand même « l’investissement, c’est les jeunes », « l’avenir, c’est la jeunesse », « la modernité, c’est la jeunesse ». C’est la traduction de ce que l’on peut appeler une survalorisation idéologique du jeune par rapport au vieux. C’est comme si la jeunesse était un critère de valeur. Et un jeune, en soi, représentait l’avenir, représentait davantage qu’un vieux. C’est d’ailleurs intégré par les vieux eux-mêmes qui ont dit pendant la crise du Covid « Soignez d’abord le jeune. Moi, j’ai fait ma vie ». Cela symbolise très bien un discours idéologique très fort autour de « l’avenir, c’est la jeunesse », « l’investissement, c’est l’école ». On va parler d’investissement sur l’école, et on parlera de dépenses sur les plus âgés. Cela peut être des dépenses sur les retraites… Tous les discours politiques ressemblent à celui-ci, c’est un peu l’apitoiement, c’est un peu de la morale sur ce qui est autour des vieux « oui, faut le faire, ça coûte cher », alors que lorsqu’on va parler de la jeunesse, on va parler d’investissement, d’avenir, on va valoriser les choses.  

Quelles sont les racines d’un tel manque d’empathie auprès des personnes âgées ?

Ce sont des racines très anciennes. D’une part, il y a une espèce d’anthropologie. On était sur des sociétés qui étaient construites sur la force. Il fallait affronter les animaux, d’autres guerriers…  Donc la force est associée à la jeunesse. C’était une réalité. Sauf que la jeunesse à l’époque pouvait s’arrêter à 15 ou 20 ans. Donc les gens vivaient peu au-delà de 40 ans. On nous dit que dans certaines sociétés, les vieux sont très respectés. Un vieux peut être très respecté, mais dès lors qu’il y a beaucoup de vieux avec une notion de bouches à nourrir, le respect commence à être plus discuté. Sauf qu’avant, il y avait une notion de surévaluation car il y en avait peu.

Et puis on passe à une société plus moderne où il y a un aspect capitalistique, publicitaire, où il faut consommer. Et le jeune consomme. Le jeune est celui qui est intéressant en termes économiques. Le jeune est également à l’aise avec les technologies, donc il est plus productif. Il est plus intéressant pour l’économie. On va considérer qu’il n’y a plus rien à transmettre parce que les choses changent très vite, parce que les vieux sont complètement dépassés, parce qu’ils ne comprennent rien à ce qui se passe. Donc le jeune représente la modernité, et le vieux représente l’ancien monde. Donc c’est un poids mort, un frein pour développer la société. Ça, c’est vraiment un discours idéologique qui est beaucoup moins vécu par les gens. De plus en plus de personnes disent « Heureusement qu’il y a les gens âgés pour m’expliquer comment c’était avant ». Avant, on se moquait des vieux qui disaient qu’il n’y avait plus de saisons. Aujourd’hui, on voit bien qu’ils avaient raison. Mais eux peuvent témoigner de comment c’était il y a 80 ans.

Le discours idéologique de ceux qui ont le pouvoir, gauche-droite mélangées, c’est plutôt « L’avenir appartient aux jeunes, et les vieux sont un coût qu’il faut assurer car cela fait partie de nos missions ». Les gens ordinaires sont beaucoup moins là-dedans. Ils vont dire « Les vieux m’ont appris des choses ». Ils parlent même de réciprocité. Et même aujourd’hui, les vieux peuvent dire qu’ils apprennent auprès des jeunes. Cette leçon de réciprocité n’existait pas avant. En fait, ils créent davantage d’alliances que d’oppositions. Par exemple, lors de la crise du coronavirus, on a vu des jeunes qui ont fait des courses pour les personnes âgées.

Mais la France s’intéresse-t-elle vraiment aux personnes âgées dans les EHPAD ?

En fait, il y a une vision très négative, très fausse des EHPAD. Tout serait atroce. On a applaudi les infirmières mais les gens n’applaudissaient pas forcément les auxiliaires de vie qui travaillaient dans les EHPAD. Elles étaient les dernières roues du carrosse. Elles n’ont pas eu de masques. Les pharmacies refusaient même de leur livrer des masques. Il y a aussi le fait qu’on a plutôt mauvaise conscience quand un de ses proches doit être accueilli en maison de retraite. On ne se sent pas très glorieux parfois. D’une certaine manière, on ne veut pas voir. Si on filme sans commentaires une journée dans un EHPAD, ce sera toujours beaucoup plus triste qu’une journée dans une école maternelle car les personnes qui y rentrent ne sont pas des enfants qui grandissent. Ce sont des gens qui vieillissent, et qui arrivent dans des EHPAD au dernier moment, donc souvent très abimés en termes cognitifs et physiques.

Comment cela s’insère en politique sociale ?

Ça devrait faire partie d’une cohérence sociale. On accompagne les plus jeunes, comme les personnes qui sont en difficulté. On accompagne également les personnes plus fragiles comme les personnes âgées. En dévalorisant complètement les vieux, on dévalorise le métier autour des vieux. Donc cela renforce encore la stigmatisation, ça renforce encore la difficulté de trouver du personnel. Et ça renforce encore la fragilité des personnes car si les gens qui s’en occupent sont eux-mêmes fragilisés, ils vont fragiliser les personnes qui sont déjà fragiles.

Une maison de retraite, il y a des êtres humains dedans. Donc, ce n’est pas délocalisable. Il est nécessaire de se rendre compte qu’en accompagnant les plus âgés (dans les maisons de retraites, à domicile…), on crée une société qui est plus facile à vivre pour tout le monde, une société qui est plus heureuse. Et en même temps, c’est un levier de développement économique, c’est un levier d’emplois, c’est un levier d’intelligence.

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