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"Passer du silence à la parole c’est une étape, il faut surtout passer de la parole aux actes"
©Zakaria ABDELKAFI / AFP

Islam

"Passer du silence à la parole c’est une étape, il faut surtout passer de la parole aux actes"

31 imams français ont signé une tribune dans Le Monde ce 24 avril pour exprimer leurs positions contre le terrorisme islamiste, estimant que "tout silence serait désormais complice et donc coupable".

Farid Abdelfkrim

Farid Abdelfkrim

D’origine algérienne, Farid Abdelkrim est né en 1967 à Nantes. Après des débuts scolaires brillants, il connaîtra, suite au décès de son père en 1980, un véritable échec au collège et la délinquance. Plus tard, il se convertit à l’islam et milite au sein de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) et se rapproche des Frères musulmans. Confronté aux discours des fondamentalistes, il renonce à la religion et quitte ses engagements, comme le raconte son livre Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste. Il a également publié L’Islam sera français ou ne sera pas. Depuis 2017, il réalise une webserie sur youtube, "Un muslim qui te veut du bien".

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Une trentaine d'imams français ont signé une tribune dans "Le Monde" ce 24 avril pour  exprimer leurs positions contre le terrorisme islamiste, estimant que "tout silence serait désormais complice et donc coupable". Que pensez-vous de cette initiative ? 

Farid Abdelfkrim : Une trentaine d'imams mais plus de 2500 lieux de cultes. Sans parler du nombre de musulmans (entre 4 et 6 millions). Alors même si l’initiative, à la tête de laquelle se trouve l’imam Tareq Oubrou, est à saluer en partie, c’est peu. Vraiment très peu. Trop peu. Car de quoi s’agit-il au juste ? D’imams qui se décident, « enfin » pourrait-on ajouter, à prendre la parole. Une parole qui voudrait rompre un silence commençant sérieusement à suinter « la complicité et la culpabilité ».
En rompant ainsi le silence, il y a selon moi, non pas ce que nous dit cette parole, mais bien ce qu’elle ne nous dit pas encore. Elle ne nous dit pas que la confiscation de la religion est aussi le fait d’imams, plus nombreux qu’on ne l’imagine, inconscients, irresponsables et réellement incompétents. Cette parole ne nous dit pas non plus que lorsque cet « islam » tombe dans les mains d’une certaine jeunesse ignorante, perturbée et désœuvrée, ce sont encore aussi des imams parfois tout aussi ignorants, perturbés et désœuvrés qui l’y ont déposé.

En réponse à la tribune contre l'antisémitisme, ils proposent également d'apporter leur "expertise théologique" pour lutter contre la radicalisation et l'interprétation  dévoyée du Coran. En quoi cette proposition pourrait-elle consister concrètement?

Il ne faut pas instruire le texte, mais instruire les lecteurs. Cette parole a la prétention, au demeurant noble, d’avertir face cette tentation mortifère, de dissuader, de prévenir, elle appelle à bien écouter et entendre, seulement elle ne dit pas que l’heure n’est plus à la prévention mais bien à la guérison. Guérir ceux qui devrait être prévenus et ceux qui affirment vouloir prévenir. Une situation à laquelle des imams ont contribué et continuent de contribuer. Dans la liste des signataires de cette tribune, certains continuent, lors de leurs prêches, le vendredi, de prier Dieu en ces termes : « Ô Seigneur, accorde la victoire à nos frères en Palestine ». Mais est-ce ce qu’entendent les fidèles présents ? Cette jeunesse ignorante, perturbée et désœuvrée ? N’est-ce pas plutôt un appel à la destruction des juifs qu’ils entendent ?

Et puis, quel discours s’agit-il de transmettre ? Celui, pour une grande majorité d’entre eux, d’imams qui ne sont pas en déphasage, mais qui se trompent littéralement de vocation, de profession. À l’instar de El-Hadi Doudi, « imam » expulsé de France et à qui le ministre algérien des Affaires religieuses et des Wakfs, Mohamed Aïssa, a très clairement signifié qu’en Algérie, il devra se trouver un autre job.
Cette parole invite également à produire « un discours d’apaisement, de sérénité et à résister à une orthodoxie de masse, à un populisme communautariste et aux demandes d’overdoses religieuses ». Mais elle ne dit rien de ce qui est bien plus essentiel, selon moi, à savoir offrir les outils élémentaires au développement de l’esprit critique de cette jeunesse considérée comme étant ignare, sans culture religieuse. Est-ce seulement dans l’intérêt de tous ces imams signataires quand certains, parmi eux, sont incapables de faire œuvre d’autocritique et donc, de surcroit, refusent toute forme de critiques ?

Quelle influence représentent les signataires ? 

Cette prise de parole nous renseigne sur un travail qui serait mené auprès des fidèles. Combien il serait instructif de soumettre ce dit travail à un audit afin de l’évaluer et d’établir si oui, ou non, il ne contribue pas à « bricoler un étrange alliage entre la criminalité et la religion ». L’un des imams signataires n’a pas hésité en effet à qualifier l’anthropologue Malek Chebel, l’Islamologue et historien Rachid Benzine, le philosophe Abdenour Bidar et moi-même d’individus plus dangereux que les terroristes de Daesh. Le mal est donc plus profond nous dit-on. Et pour y remédier, il ne faudrait pas confondre une prise de position imposée par la conjoncture avec l’adoption de convictions fortes et universelles qui mènent à combattre tous les obscurantismes.

Comment pourraient-ils être soutenus dans leurs initiatives ?

Si la volonté, dans cette tribune, est de prendre ses responsabilités, il sera aisé de le vérifier. D’abord en relevant le nombre d’imams qui, dans les jours qui viennent, signeront cette tribune. Combien de mosquées ouvriront leurs portes à des débats où il sera possible d’entendre des intellectuels de tous bords, des rabbins et des rabbines, des juifs victimes de la Shoas, des acteurs de la lutte contre la radicalisation… De la même manière qu’il sera possible de se faire une idée en analysant l’évolution des discours des dits imams, du contenu des prières qu’ils adressent à Dieu et de tout ce qu’ils mettent en œuvre en vue d’autonomiser les fidèles dans leur quête spirituelle.

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