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Michael O'Leary, PDG de Ryanair.
Michael O'Leary, PDG de Ryanair.
©Reuters

Mythes ou réalités ?

"Mais qui veut employer des salariés en France ?" : radioscopie du vrai du faux du cri du cœur du patron de Ryanair

Dans une interview au Journal du Dimanche publiée le 26 avril 2015, Michael O'Leary, PDG de Ryanair, a dit tout le mal qu'il pensait de la fiscalité et du droit du travail français. Entre données objectives et pures impressions, Atlantico a fait le tri.

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.

Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

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Atlantico : Quels sont aujourd'hui les freins rationnels à l'embauche en France ? Quelles dispositions du code du travail jouent concrètement contre l'emploi ? 

Gilles Saint-Paul Le premier facteur est le niveau considérable de la fiscalité sur le travail, que l’on ne réduira qu’en augmentant l’emploi marchand et le taux d’activité. Cela passe par une réforme des retraites ambitieuse, la mise en place de franchises en matière d’assurance-maladie, et la réduction du nombre de fonctionnaires. Le second facteur est constitué par les progressions de pouvoir d’achat imposées d’en haut et non garanties par des gains de productivité : trente-cinq heures, coups de pouce du SMIC, complémentaire santé, etc. Signalons enfin les entraves à la libre gestion de l’entreprise, associées notamment au code du travail et à la législation sur le licenciement — qui assimile notamment la mobilité géographique et la redéfinition des tâches à du licenciement. Elles constituent un impôt implicite sur l’embauche. A ceci on doit ajouter l’extrême incertitude juridique sur la réglementation du travail, sujette à de fréquents changements. La dernière loi de sécurisation de l’emploi, par exemple, met en place une taxation des CDD (dont le taux est évidemment appelé à évoluer au cours du temps),  et pénalise le travail à mi-temps. Les contraintes bureaucratiques imposées aux entreprises : compte pénibilité, rapport sur l’égalité homme-femme, etc, réduisent la rentabilité de l’embauche et de l’investissement, et contribuent à l’insécurité juridique. Les réformes à venir, comme l’extension de la représentation du personnel aux entreprises de moins de dix salariés, ne  présagent rien de bon sur ce plan. 

 

Dans quelle mesure un assouplissement du CDI et des conditions de licenciement économique permettrait-il une facilitation des embauches ? Peut-on estimer le nombre d'embauches avortées pour ces raisons ? 

Un assouplissement du CDI, permettant par exemple de licencier ad libitum en échange d’une indemnité fixe versée au salarié, faciliterait les embauches parce que celles-ci seraient moins irréversibles, et donc moins vulnérables à l’incertitude sur la qualité du travailleur embauché et sur l’évolution du carnet de commandes de l’entreprise. Mais il faut aussi garder à l’esprit qu’une telle réforme, en facilitant le licenciement, se traduirait également  par des pertes d’emploi plus fréquentes, et notamment immédiatement après sa mise en œuvre, car les entreprises en profiteraient pour se débarrasser de leur stock de "poids morts". Au total, le fonctionnement du marché du travail s’améliorerait ; la durée moyenne du chômage diminuerait, elle pourrait facilement être divisée par deux si l’on compare avec l’expérience des pays anglo-saxons. Mais l’incidence du chômage (c’est-à-dire la fréquence avec laquelle les salariés perdent leur emploi) augmenterait également, et il n’est pas certain que le taux de chômage, qui est le chiffre sur lequel les médias se focalisent, baisserait. A tout prendre, j’aurais cependant tendance à parier sur une baisse du taux de chômage, du fait que les entreprises recourraient moins souvent aux CDD. 

 

La fiscalité française qui exige d'un groupe qu'il paie des impôts dans le pays où l'on travaille peut-elle également être un frein à l'embauche sur le territoire français ? 

Je ne vois pas comment l’on pourrait remettre en cause cette provision. Si elle n’existait pas, les entreprises basées en France auraient un handicap considérable, notamment en termes d’impôt sur les sociétés, par rapport à leurs concurrentes étrangères opérant sur le même marché. Elles auraient intérêt à délocaliser leur siège afin de bénéficier des mêmes conditions, ce qui détruirait des milliers d’emplois qualifiés. Cela étant, l’évolution défavorable de la fiscalité sur les entreprises et sur le capital n’est pas viable à long terme. Même si les entreprises sont tenues de payer l’IS sur leurs profits réalisés en France, elles peuvent délocaliser ces profits en pratiquant des prix de transferts entre leurs filiales, par exemple en surfacturant les produits achetés par une filiale française à une filiale étrangère. Il est donc très difficile de conserver à terme des taux d’IS nettement supérieurs à ceux de nos partenaires étrangers,  à moins de renier nos engagements envers l’UE et l’OMC et d’établir des contrôles stricts des capitaux. La France devra tôt ou tard reconnaître que la participation à une économie globalisée implique que les taxes et réglementations imposées sur les entreprises sont bien plus néfastes à l’économie qu’auparavant, et donc qu’un alignement sur les pratiques internationales est inévitable, au moins dans une certaine mesure. 

 

Certaines régions connaissent-elles davantage de difficultés objectives à l'embauche ? D'autres souffrent-elles encore d'une mauvaise réputation alors que la situation s'est objectivement améliorée ?  

Ce n'est pas tant une question de réputation que le fait que le SMIC et les minima sociaux ne tiennent pas compte des conditions locales de niveau de vie et de productivité, ce qui pénalise considérablement l'emploi dans les régions les plus pauvres, avec le risque d'émergence d'un mezzogiorno.

Outre ces obstacles d'ordre rationnel, certains investisseurs étrangers peuvent-ils être découragés par des éléments qui relèveraient du ressenti ? Lesquels précisément ? 

Les interventions discrétionnaires de l’Etat en matière de stratégie industrielle, comme celles auxquelles on a assisté dans les affaires Florange, Numéricable, etc, sont l’objet d’une attention médiatique considérable et véhiculent l’image d’un capitalisme de connivence où la souveraineté des actionnaires est battue en brèche par des réseaux de lobbyistes bien en cour auprès des hommes politiques. La France apparaît ainsi comme un pays atypique, un Etat de droit imparfait où la protection des actionnaires n’est pas assurée. Ceci est extrêmement préjudiciable à l’investissement direct étranger et donc à l’embauche, et cette perception est probablement exagérée. Les hommes politiques utilisent les médias comme caisse de résonance afin de montrer qu’ils  sont préoccupés par le problème de l’emploi, alors que sur le fond ils savent qu’ils ne peuvent s’opposer à la logique de rentabilité. Si cette mise en scène leur apporte, croient-ils, des dividendes politiques, elle est également surinterprétée par les investisseurs étrangers avec des conséquences négatives sur leur décision de s’implanter en France.

Dans les faits, quelle est la part de vérité dans ce ressenti et quels sont les faits qui viennent le contredire ?

Malgré certaines exagérations, le ressenti négatif des investisseurs étrangers est globalement justifié. Au fil du temps la France a développé une culture du non-travail et de méfiance envers les entreprises et le capitalisme. Les enquêtes d’opinion sur la perception par les Français de l’économie de marché ou de la concurrence donnent des résultats très négatifs et totalement atypiques comparés aux autres pays développés. Relativement aux autres pays, la France se caractérise par un poids de l’Etat très élévé et un nombre total d’heures travaillées très faible. D’après les indicateurs de l’OCDE, elle se place parmi les champions en matière d’interventionnisme et de rigidité du marché du travail. Et ce qui est plus inquiétant, c’est qu’elle semble perdre ses avantages en matière de qualité de la main-d’œuvre (voir l’évolution du classement PISA) ou des infrastructures publiques. Notre productivité élevée est largement due au fait que sous l’effet du coût du travail excessif, les entreprises ont supprimé ou délocalisé les tâches ou les emplois peu productifs. Il est vrai qu’il existe des marges de flexibilité comme les CDD, mais il s’agit avant tout d’un modus vivendi, qui de plus incite les entreprises à faire tourner leurs employés plutôt qu’à les conserver, car cela impliquerait la conversion du CDD en CDI. Mais cette rotation n’incite pas l’entreprise à investir dans la formation des travailleurs. La dualité CDD/CDI permet donc de simuler le comportement  d’une économie flexible, mais à un coût non négligeable. 

 

La mauvaise réputation quant aux rigidités du marché de l'emploi français est-elle entièrement justifiée ? Certains employeurs en jouent-ils pour se dédouaner de motivations moins politiquement incorrectes à la non-embauche ?

Le paradoxe tient à ce que les hommes politiques étant terrorisés par la perspective d’une mauvaise performance en matière d’emploi, les industriels tiennent un levier efficace pour obtenir des mesures en leur faveur, en agitant le spectre des délocalisations. On peut y voir une sorte de Karma… Malheureusement, pour des raisons sans doute profondes, ce levier est utilisé pour obtenir passe-droits, subventions et exonérations diverses,  non pour réduire durablement le coût du travail ou remettre à plat les rigidités du marché.

 

Propos recueillis par Carole Dieterich

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