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Photographie en octobre 1986, des réparations sur la centrale nucléaire de Tchernobyl, à la suite d'une importante explosion le 26 avril. Le roman vrai de Gorbatchev Vladimir Fédorovski
Photographie en octobre 1986, des réparations sur la centrale nucléaire de Tchernobyl, à la suite d'une importante explosion le 26 avril. Le roman vrai de Gorbatchev Vladimir Fédorovski
©ZUFAROV / TASS / AFP

Bonnes feuilles

"Le roman vrai de Gorbatchev" : Tchernobyl ou l’art de la vérité

Vladimir Fédorovski publie "Le Roman vrai de Gorbatchev" aux éditions Flammarion. Glorifié en Occident pour avoir mis fin à la guerre froide et libéré le monde du communisme, Gorbatchev est aujourd'hui haï par les Russes qui le rendent responsable de toutes leurs difficultés. "Le Roman vrai de Gorbatchev" est une enquête nourrie d'archives inédites et de témoignages encore jamais révélés sur l'une des plus grandes figures du XXe siècle. Extrait 2/2.

Vladimir Fédorovski

Vladimir Fédorovski

Écrivain d’origine russe le plus édité en France, Vladimir Fédorovski fut diplomate, promoteur de la perestroïka. Traduits dans le monde entier, ses livres, dont Le Roman de Saint-Pétersbourg et Le Roman de Raspoutine, sont des best-sellers internationaux.

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La résistance à la politique réformiste de Gorbatchev s’est organisée rapidement après son accession au pouvoir. Le XXVIIe Congrès du PCUS1 devait être le sacre du septième secrétaire général et de sa nouvelle pensée. Il n’en est rien. Personne n’ose encore s’élever ouvertement contre Gorbatchev, mais l’atmosphère est tendue.

Le drame de Tchernobyl, six semaines plus tard, change la donne. Le 26 avril 1986, à 1 h 23 du matin, une colonne de fumée de près de 2 kilomètres de haut et d’une effrayante malignité – 30 millions de curies, soit plus que la radioactivité combinée des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki –, s’élève dans un ciel glacé et sans nuages, aux confins de l’Ukraine et de la Biélorussie. L’un des quatre réacteurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl vient de se fendre en deux à la suite d’une double explosion. Neuf mille personnes sont tuées sur place et aux alentours ; cent quinze mille sont évacuées de la ville de Tchernobyl, située à quelques kilomètres. Six cent cinquante mille ouvriers et techniciens se relaient afin d’ériger une octuple chape de béton au-dessus de l’engin béant. Les apparatchiks essaient de minimiser l’ampleur de cette catastrophe, bien qu’ils aient toutes les informations par le KGB.

Mikhaïl Gorbatchev décide de rendre compte de la situation à la télévision une journée plus tard : « C’est la première fois que l’on se heurte réellement à cette force redoutable qu’est une énergie nucléaire ayant échappé à tout contrôle… L’accident de Tchernobyl a mis en évidence, une fois de plus, le gouffre qui s’ouvrirait si la guerre nucléaire s’abattait sur l’humanité… Le gouvernement a décidé de proroger son moratoire unilatéral sur les essais nucléaires jusqu’au 6 août prochain, anniversaire du bombardement atomique de la ville japonaise de Hiroshima. »

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Dans cette intervention, le chef du Kremlin tente de mettre l’accident dramatique en perspective avec la campagne qu’il mène contre le redressement militaire américain, notamment contre la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan, ou avec des initiatives plus récentes en faveur d’une reprise des négociations sur la réduction des armements stratégiques. Jamais, cependant, le régime n’a jusqu’ici procédé à de tels désaveux publics du nucléaire : depuis 1949, l’atome apparaissait comme le suprême garant de la modernité et des ambitions géopolitiques du pays.

Cette fois-ci, la vérité nue est exprimée, de surcroît par le secrétaire général du parti, chef suprême du Kremlin !

« C’était, me dirait Yakovlev, un événement apocalyptique face auquel les vieilles formules n’avaient plus de sens et qui autorisait enfin tous les basculements. D’autant plus que cette catastrophe-là, nous nous l’étions infligée à nous-mêmes… » Du jour au lendemain, Gorbatchev peut affirmer devant le pays entier ce qu’il ne laissait entendre que devant les seules élites : le système communiste ne marche pas.

Avec ce discours sans ambiguïté sur le drame de Tchernobyl, la parole se libère un peu plus, y compris à la télévision ; les débats touchent aux questions religieuses ou philosophiques, mais aussi à des sujets beaucoup plus délicats, comme la révision de l’historiographie officielle, la terreur stalinienne et le nombre de ses victimes ou les tensions nationales.

Si la libération, en février 1986, du militant juif Anatoli Chtcharansky, après huit ans et onze mois de goulag, s’est encore opérée sous le couvert d’un échange d’espions à Berlin Est, le retour à Moscou du prix Nobel de physique et militant des droits de l’homme, Andreï Sakharov, après plus de six ans d’assignation à résidence à Gorki, revêt, en décembre de la même année, un caractère hautement symbolique : le temps de la terreur est révolu. Mais sans la peur ni les répressions constitutives de ce régime, il ne peut pas fonctionner. Gorbatchev et Yakovlev en sont parfaitement conscients.

En coulisse, les débats entre Gorbatchev et Yakovlev sur la stratégie de la perestroïka sont néanmoins vifs et contradictoires. Le premier envisage toujours une évolution « étape par étape », selon les méthodes des réformateurs tchèques du Printemps de Prague, tan‑ dis que le second est intimement persuadé qu’il faut détruire le système totalitaire sans attendre.

Le chef du Kremlin continue à jouer sur tous les tableaux, incarnant à la fois le symbole de la réforme et le leader de la nomenklatura. En réalité, il espère berner son monde en parvenant à contrôler, sinon à manipuler, les représentants des deux tendances inconciliables. Ce fut un « péché d’orgueil », devait-il reconnaître plus tard. Mais il pense alors, selon sa formule, pouvoir « maîtriser le processus ». Il organise plusieurs rencontres entre son principal conseiller, Yakovlev, et le patron du KGB, Tchebrikov, afin que les deux hommes puissent « faire coordonner leurs efforts ». Mais les événements vont bientôt prendre une autre tournure.

Tchebrikov, malade, est contraint de prendre sa retraite. Dans ce contexte, Yakovlev concède avoir commis « une grande faute » en misant sur le mauvais cheval et en proposant la candidature de Vladimir Krioutchkov au poste de chef du KGB, eu égard à son futur rôle dans la tentative de coup d’État contre Gorbatchev en août 1991.

Loin d’être un idéologue de premier plan, cet ancien directeur du premier département du KGB chargé des renseignements extérieurs, bureaucrate plutôt borné, mais travailleur infatigable, a su séduire Yakovlev par ses prises de position en faveur de la social-démocratie.

Cependant, le nouveau responsable du KGB s’est fait remarquer pendant les événements de 1956 à Budapest, quand, sous la houlette d’Andropov alors ambassadeur en Hongrie, l’Union soviétique utilisa la manière forte pour écraser la révolte anticommuniste. Plus tard, en 1968, il a effectué des allers-retours à Prague, lors de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, et organisé l’action des commandos du KGB à Kaboul en 1978. Il a également supervisé le général Jaruzelski lors de la proclamation de l’état d’urgence en Pologne en 1981. Bref, il a une longue expérience du travail de sape et des situations explosives, qui ne lui vaut pourtant pas un grand respect des professionnels du renseignement.

Gorbatchev hésite toujours à donner le feu vert aux réformes qui permettraient une privatisation des entreprises et aux autres mesures concrètes qui ouvriraient la voie à l’économie de marché. En 1987, près d’un an plus tard, les premières entreprises privées ne seront mises en place qu’« à titre expérimental ». Il concentre ses efforts sur le renforcement de son pouvoir.

Si l’arrivée au Kremlin de Mikhaïl Gorbatchev n’a rien changé à la vie matérielle de la population, la peur et l’idéologie, les deux piliers du système totalitaire, ont été détruits. Mais rien ne vient s’y substituer. Et c’est là une question majeure, car ces deux carcans cèdent la place à l’imprévisibilité et à l’instabilité propres aux périodes de transition. En termes de pensée politique, seuls quelques milliers de jeunes ont osé s’organiser et s’exprimer à visage découvert au sein de clubs « informels ». Partout ailleurs, la prudence est de mise. Les intellectuels de Moscou refusent d’y participer de crainte du retour de bâton répressif qui succède à toute période de dégel en URSS.

Par ailleurs, la question de l’économie n’avance guère. Le seul moyen de la circonvenir consisterait à associer les représentants influents de la nomenclature à la libéralisation, de jouer le jeu d’un partage sans états d’âme des entreprises privatisées. C’est ce que fera Eltsine en organisant un pillage cynique et sans précédent de l’économie russe sous couvert de privatisations. C’est aussi ce qu’a fait Deng Xiaoping en Chine, encourageant les grands dignitaires militaires de son pays à se transformer en dirigeants des trusts néocapitalistes. Cette tâche lui a été, il est vrai, facilitée pour trois raisons : la socialisation intégrale de l’économie n’avait été décrétée qu’une trentaine d’années plus tôt, soit beaucoup plus récemment qu’en URSS ; l’archaïsme du pays a longtemps agi comme un antidote ; enfin, le contact n’a jamais été rompu avec les « Chine extérieures » capitalistes, qu’il s’agisse de Hong Kong ou des diasporas du Sud-Est asiatique.

Gorbatchev, lui, ne parvient pas à proposer un tel pacte national – qu’il ne veut d’ailleurs pas. À l’origine de ses réticences, on trouve sa volonté de ménager les partisans d’Andropov, par principe hostiles à toute compromission avec les « voleurs », et sa hantise de garder le contrôle politique du pays.

De ce côté, il a fort à faire. Dès 1986, soit moins d’une année après sa prise du pouvoir, il a été confronté à des complots, à des grèves larvées, à des situations quasi insurrectionnelles souvent aggravées par le travail de sape des apparatchiks déchus et par l’absence de soutien du KGB.

En ces temps troublés, il essuie un véritable échec dans la gestion des crises interethniques. « C’est parti de tous les côtés », dira-t‑il. Le 17 décembre 1986, des émeutes éclatent dans la capitale du Kazakhstan. Jusqu’ici, la cohésion de l’empire stalinien était assurée par une brutalité sans pitié. À partir de 1987, les républiques baltes se placent au premier rang de la lutte contre l’empire. La population y manifeste pour dénoncer les crimes de Staline. Les Ukrainiens « occidentaux » de la région de Lvov expriment des revendications analogues. L’héritage historique soviétique se trouve placé au cœur du débat grâce à une opinion publique réveillée par Gorbatchev.

Staline avait tracé les frontières administratives du pays à sa guise. Plus d’une centaine de nationalités cohabitaient en Union soviétique au sein de quinze républiques, formant une véritable mosaïque. À ce titre, l’exemple du Caucase est parlant. Les Arméniens du Haut-Karabakh, séparés du reste de leurs compatriotes, disposaient d’une région autonome placée sous l’autorité de la république d’Azerbaïdjan. Les dissensions ont toujours été vives entre Arméniens et Azéris, mais elles ne se manifestaient pas publiquement. Avec la liberté de parole accordée par Gorbatchev, une agitation croissante s’empare de la population arménienne, qui cherche à libérer le Haut-Karabakh de la tutelle de l’Azerbaïdjan. La tension monte entre les deux communautés, au point que de véritables pogroms sont organisés contre les Arméniens installés dans une banlieue de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan.

Bien que ces tensions nationales aient été « dramatiquement sous-estimées », selon Gorbatchev, ce dernier espère encore sauver la situation en transformant progressivement l’empire. Fidèle à son esprit de compromis, il propose d’accorder de nouvelles compétences économiques aux républiques, tout en s’efforçant de préserver le pouvoir central. Cependant, les nationalistes – Baltes et Caucasiens en première ligne – font monter la pression et Gorbatchev décide en vain d’employer la manière forte. Au cours des mois suivants, les pays baltes sont en effervescence continuelle, suivis par les républiques caucasiennes. Le scénario de ces conflits est toujours identique : les apparatchiks hostiles aux réformes cherchent à se protéger d’une révocation et à discréditer le chef du Kremlin en manipulant le nationalisme local à leur profit. Et en s’opposant directement à la stratégie répressive défendue par le KGB.

Les nationalistes créent bientôt des « fronts populaires » ou des « fronts nationaux ». S’alliant parfois avec d’anciens apparatchiks, ces organisations en viennent à revendiquer la « souveraineté » locale ou à militer contre les ethnies voisines. Cette agitation atteint son point culminant en octobre 1987, quand Eltsine, secrétaire du parti pour la région de Moscou, critique devant le Comité central la « lenteur » des réformes, mettant personnellement en cause Mikhaïl Gorbatchev et son épouse.

Face à ces désordres, le 30 septembre de l’année suivante, Gorbatchev annonce une refonte complète du Comité central et du Secrétariat, les deux institutions clés du régime. Et le 1er décembre il réalise une réforme constitutionnelle radicale mais hautement nébuleuse. Un nouveau Parlement de 2 250 membres, le Congrès des députés du peuple, sera élu au scrutin secret pour 1 500 de ses sièges, avec pluralité des candidatures ; tandis que les 750 autres sièges seront réservés aux grandes organisations nationales, c’est-à-dire au parti communiste (5 % de la population, 100 sièges), mais aussi à des instances culturelles, telles que l’Académie des sciences ou le Haut Conseil du CNRS soviétique (0,003 % de la population, 20 sièges). Pour compliquer un peu plus les choses, la moitié des députés issus du scrutin direct représenteront des circonscriptions découpées en fonction de la démographie, alors que les autres seront élus dans le cadre des quinze républiques soviétiques, à raison de 50 sièges par république.

Cette construction abracadabrante semble amalgamer tous les régimes des XIXe et XXe siècles, combinant le suffrage universel et le système censitaire. Gorbatchev et Yakovlev désirent pourtant y voir le sacre de leurs réformes : la grande Assemblée nationale, où toutes les « forces vives » du pays apprendront à travailler ensemble. Les communistes orthodoxes sont effarés. En effet, le parti perd ainsi le contrôle de la situation.

Les élections sont fixées au 26 mars 1989.

Dans la population de souche russe (un peu plus de la moitié de la population soviétique), les premiers sondages d’opinion fiables révèlent une ruée vers la droite : 35 % environ des personnes interrogées se prononcent en faveur d’un éventuel « parti chrétien » ou « démocrate-chrétien », proche des idées d’Alexandre Soljenitsyne, et 30 % supplémentaires pour un parti « nationaliste ».

Eltsine, devenu la figure symbolique de l’opposition, s’appuie sur ces prévisions. À Moscou, il fait campagne pour « rendre le pouvoir au peuple ». Dans ses meetings, impossible de ne pas remarquer la puis‑ sante organisation nationaliste Pamiat (« Mémoire », en français). Deux drapeaux ont été brandis au-dessus de la foule : l’un blanc à croix de Saint-André bleue, l’autre tricolore à bandes horizontales blanche, bleue et rouge. Les drapeaux de la Russie impériale !

Dans la fraîcheur printanière, de longues files se forment devant les urnes. Gorbatchev attend trois jours pour commenter les résultats au cours d’une conférence de presse à huis clos, réservée aux directeurs des principaux journaux du pays : « Dire que nous rêvons de construire une société démocratique, c’est admettre à l’avance qu’il y aura des gagnants et des perdants », constate-t‑il lucidement…

Eltsine obtient 89,4 % des suffrages. En Lituanie, l’organisation indépendantiste Sajudis emporte la majorité dès le premier tour de scrutin. La même tendance émerge un peu partout.

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Extrait du livre de Vladimir Fédorovski, "Le roman vrai de Gorbatchev", publié aux éditions Flammarion.

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