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Héritage Miguel Bonnefoy
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"Héritage" de Miguel Bonnefoy : au XXe siècle, une saga familiale d’exilés français au Chili. Un petit chef-d’œuvre dans la mouvance de Garcia Marquez... réalisme magique et virtuosité

Miguel Bonnefoy a publié "Héritage" aux éditions Rivages.

Isabelle De Larocque Latour pour Culture-Tops

Isabelle De Larocque Latour pour Culture-Tops

Isabelle De Laroque Latour est chroniqueuse pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).  Culture-Tops a été créé en novembre 2013 par Jacques Paugam , journaliste et écrivain, et son fils, Gabriel Lecarpentier-Paugam, 23 ans, en Master d'école de commerce, et grand amateur de One Man Shows.

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"Héritage" de Miguel Bonnefoy 

Editions Rivages - 207 pages - 19.50 €

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THEME
Un siècle, deux guerres mondiales, une dictature, deux pays, quatre générations … En un peu plus de 200 pages Miguel Bonnefoy brosse le tableau d’une famille d’exilés français au Chili, depuis le premier Lonsonier parti du Jura avec trente francs en poche et le seul pied de sa vigne rescapé du phylloxera jusqu’à son arrière-petit-fils exilé en retour par Pinochet.

Les thèmes de l’exil et de l’enracinement (symbolisé par le cep de vigne jurassien replanté à la naissance de Lazare, premier enfant de la nouvelle génération) s’entrecroisent : Même s’ils sont nés au Chili et lui trouvent un parfum de paradis, les exilés restent franco-maniaques, se marient entre eux et participent aux deux guerres mondiales quand rien ne les y oblige, quitte à laisser deux fils dans les tranchées de la Somme pour une terre qu’ils ne connaissent pas.

POINTS FORTS
- Une écriture chatoyante et poétique entrecoupée d’images fulgurantes et improbables. Il est question de monde « fait de pumas et d’araucarias, peuplé de géants de pierre, de saules et de condors » ou de « pays d’orchidées et de pétrole, de bateaux chargés d’épices et de douleurs ». Les femmes ont des chevelures de dahlia, les hommes des peaux de salpêtre…

- le hasard et la nécessité imposent des choix successifs à des personnages chimériques et attachants, confrontés à la grande histoire :
Le patriarche, baptisé Lonsonier par suite d’un malentendu, épouse Delphine, fille d’un marchand de parapluies bordelais installé à Valparaiso un jour qu’il y pleuvait.
Lazare, leur fils ressuscité de l’enfer des tranchées, épouse Thérèse dont la buse apprivoisée l’a heurté par hasard.
Leur fille Margot, née dans une volière de bronze peuplée de centaines d’oiseaux, en garde à jamais des rêves d’envol et devient une pionnière de l’aviation.
Le dernier de la lignée, Ilario Diaz, « entré dans sa famille par la porte du délit » reste un révolté jusqu’à la torture et au bannissement.

- D’autres émigrés encore ; La famille de Thérèse est issue d’un jeune trompettiste de Sète débarqué à Valparaiso en 1887 avec « trente-trois instruments à vent enfermés dans des coffres en bois de cyprès scellés de clous d’argent » afin de créer une fanfare dans un « village planté de tomates et d’orchidées ».
Les Danovsky, rabbins de père en fils, ont dû abandonner en Ukraine « un lieu de couleuvres, de pain noir et de croyances populaires » pour « s’habiller comme des gauchos » et « boire du mate ».
Enfin, Lazare rencontre entre deux tranchées Helmut, son voisin de Santiago, sous l’uniforme des Allemands qu’il combat…

- A côté de contingences très matérielles, l’irrationnel rôde tout au long du récit et la magie est incarnée par le « machi » Aukan qui soigne les plaies du corps à coup de « sang de poule noire », et les plaies de l’âme par l’écoute et l’expérience du « psychologiste ».

POINTS FAIBLES
Comme il le déclare dans l’un des nombreux interviews accordés à la presse, l’auteur a voulu établir un « pont de papier » entre deux cultures et nuancer ainsi l’histoire des migrations qui souffrent actuellement d’une mauvaise image (alors qu’elles existent depuis toujours, souvent pour le plus grand bien-être des pays d’accueil). Mais il manque à sa démonstration une notion inconnue au XIXe siècle : le nombre toujours croissant des populations déplacées.

EN DEUX MOTS
Avec son art minutieux du détail tempéré par un véritable sens de l’ellipse, Michel Bonnefoy nous offre un petit chef d’œuvre qui, à mon avis, s’inscrit dans la mouvance des grands écrivains latino-américains des années 1960 en particulier celle de Garcia Marquez, maître du réalisme magique et virtuose dans la pratique de l’anticipation. La relève est assurée.

UN EXTRAIT
3Un hasard de l’histoire le fit débarquer à Valparaiso, le 21 mai. Il fit preuve, sans le savoir, d’un courage aussi admirable que celui de son fils Lazare qui partirait se battre en France, d’une bravoure aussi exemplaire que celle de Margot qui volerait au-dessus de la Manche, d’une résolution aussi fière que celle d’Ilario Da qui se tairait sous la torture, greffant ainsi la première racine sur le tronc des descendances à venir". (p. 195, après un paragraphe repris en écho de la page 12 narrant le départ du Jura)

L'AUTEUR
Né à Paris en 1986 de père chilien et de mère vénézuélienne, Miguel Bonnefoy est un écrivain de langue française qui semble promis à un bel avenir ; ses premiers romans  Le voyage d’Octavio (Rivages, 2015) et Sucre noir ( Rivages, 2017) ont été largement primés. Déjà finaliste du Goncourt du premier roman et du Femina, le jeune auteur devrait figurer aux toutes premières places de la rentrée littéraire avec son Héritage.

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