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 Ce gisement de voix sur lequel pourraient miser les candidats osant résister à l’intimidation par “l’humour” médiatique
©PATRICK KOVARIK / AFP

Dérision et ricanements à tous les étages

Ce gisement de voix sur lequel pourraient miser les candidats osant résister à l’intimidation par “l’humour” médiatique

Alors que de plus en plus d'humoristes médiatiques sont présents sur les ondes et caricaturent les discours politiques en des saillies normées et attendues (France Inter, Christophe Alevêque au meeting d'Anne Hidalgo...), il semble que les candidats qui y résistent aient une vraie carte à jouer.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Maxime  Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est un haut fonctionnaire français, qui a été conseiller de Nicolas Sarkozy sur les questions relatives à l'immigration, l'intégration des populations d'origine étrangère, ainsi que les sujets relatifs au ministère de l'intérieur.

Il commente l'actualité sur son blog  personnel

 

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Sommes-nous tombés dans la dictature du rire et de la parodie constante de la politique ? A quoi cela est dû ?


Yves Michaud : A écouter les radios, effectivement il y a une dictature de la parodie mais la parodie prolifère aussi sur internet à travers commentaires, montages, caricatures produits par tout un chacun. Il y a à mon avis trois raisons à cette situation. La première est « éternelle » : se moquer du pouvoir, des autorités, des puissants est une manière de lâcher les soupapes, mais aussi de résister. La caricature, la satire, les mots d’esprit sont de tous temps et il y a toujours eu des humoristes - heureusement. La seconde est contemporaine. Les femmes et hommes politiques sont souvent si caricaturaux qu’ils appellent la caricature - quand ils ne se caricaturent pas eux-mêmes. Prenons deux exemples dans deux camps différents : Mélenchon et Bachelot. Avec cette conséquence logique que Bachelot sortant de la politique va aussitôt se recycler dans le showbiz de bas-étage. Le pire est que la caricature est aussi un facteur puissant de publicité et de popularité et donc un instrument de propagande politique : on sait que beaucoup d’hommes politiques faisaient des pieds et des mains pour avoir leur
marionnette à feu les Guignols. La troisième est, elle aussi, contemporaine. Elle tient au fait que les journalistes n’osant plus faire la moindre critique au nom de la déférence et du politiquement correct et pratiquant largement la connivence avec les politiciens caricaturaux (en devenant eux-mêmes caricaturaux), se déchargent de ce travail sur les humoristes. C’est ce qu’ont compris les responsables de programmation. Je trouve significatif que le matin Canteloup ou Aram ou Vanhoenacker viennent aussitôt après le passage « sérieux » des politiciens en donner une version comique qui est à peine distinguable de l’original… Entre parenthèses, je crois que c’est ce qui s’est passé avec le sketch d’Alevêque chauffant la salle pour Hidalgo : il a dit tout haut « à la manière d’un humoriste » lourd comme un char à bœufs ce que l’on disait dans l’équipe de Hidalgo en croyant que ce serait drôle. Tout le monde dans l’équipe Hidalgo avait oublié qu’on n’était pas à France- Inter ou sur Europe 1. La caricature caricaturait non seulement les adversaires mais le camp de la maire. Raté ! Ou plutôt réussi !

Maxime Tandonnet : Ce n’est pas tout à fait nouveau. Le phénomène semble dater des années 1980. Le Bébête show, tous les soirs avant le 20 H de TF1 faisait trembler la classe politique. Les sketches, sur le président Mitterrand en grenouille ou sur Edith Cresson, en panthère, étaient d’une insolence et d’une férocité inouïes. Et puis il y a eu les Guignols de l’Info, qui étaient aussi terribles pour leurs cibles. Et Thierry le Luron qui chantait à tue-tête « l’emmerdant c’est la rose » en imitant Mitterrand. Nicolas Canteloup, Laurent Gerra n’ont rien inventé pas plus que les humoristes de France Inter. Cela tient au discrédit de la politique, l’impression, courante dans l’opinion, de sa transformation en spectacle narcissique au détriment de l’action en faveur du bien commun. L’irrespect envers les hommes et femmes politiques, ou le plaisir de les moquer, est proportionnel suivant les époques à la perte de leur autorité et de la confiance qu’ils inspirent.

Ces tribunaux médiatiques peuvent-ils être un gisement de voix - à gauche comme à droite - pour les candidats politiques qui ne faiblissent pas face à ces attaques et qui osent dire ce qu'ils pensent ?


Y. M : La réponse doit être nuancée. D’un côté l’homme politique qui refuse d’être caricaturé et ne se laisse pas faire pourrait retrouver de la crédibilité – à condition de ne pas être trop caricatural lui-même. Quand un matin sur France-inter DSK rabroue Stéphane Guillon qui vient de le portraiturer en obsédé sexuel, il cherche à revenir dans le sérieux mais ses casseroles sexuelles continuent à tintinnabuler. D’un autre, l’homme politique va perdre en visibilité par rapport à ceux que ça ne gêne pas d’être caricaturaux. Que faire contre un Mélenchon expert en pitreries pseudo-radicales ? Que faire contre un Gilles Legendre ? C’est une situation où il faudrait que tout le monde
jouât le même jeu pour que ça marche. Prenons l’exemple de la campagne électorale à Paris. Tous les candidats non-écologistes sont à peu près conscients de l’outrance et souvent de la sottise pure et simple des revendications écologistes mais tout le monde aura besoin de leurs voix au second tour et donc...

M. T : Il n’y a pas que les humoristes comme source du politiquement correct, mais les éditoriaux de la presse de gauche et surtout le risque de lynchage médiatique sur twitter qui peut faire très mal comme on l’a vu récemment. Cette pression est de moins en moins institutionnelle : les Guignols comme le Bébête Show étaient de véritables institutions que redoutaient les personnalités politiques. Aujourd’hui la pression est plus diffuse et insidieuse. Elle vient largement d’Internet au moins autant que de la télévision. Elle s’est « démocratisée » si l’on
peut dire. Pas besoin de s’appeler Thierry le Luron pour ridiculiser un politique, tout un chacun peut y prendre part à travers twitter ou facebook. Oui, bien sûr, la force de caractère d’un responsable politique consistera désormais à faire abstraction de cette pression et à affronter des sujets tabous, la sécurité, les frontières, la nation, l’autorité de l’Etat, sans craindre les moqueries. Sur certains sujets, comme l’immigration ou l’Europe, le décalage entre le discours privé et le discours public de certains responsables, de gauche comme de droite, est sidérant. Pour soigner leur image et éviter d’être pris pour cibles, ils disent exactement le contraire en petit comité et devant les caméras de télévision.


Comment - dans cette dérision constante et ces affirmations péremptoires à la radio - les politiques peuvent-ils attirer les électeurs ? Est-ce que ne pas montrer patte blanche est devenu une nouvelle forme de subversion, une nouvelle méthode pour attirer des voix ?


Y. M : Retrouver une certaine dignité ferait du bien mais il faut que ça se sache et donc construire une image de dignité et d’intégrité. Sauf que dès que l’on parle de « construire une image », eh bien on s’engage sur la voie de la caricature. A moins que l’on soit en pleine Tartufferie. Je suis frappé de la manière dont Macron a beaucoup travaillé et fait travailler son image – pour devenir assez vite... caricatural. D’autres cas sont, eux, fascinants, notamment ceux de Delevoye et de Fillon : en voilà qui n’ont jamais donné prise à la caricature – mais parce que c’étaient de parfaits Tartuffe ! Ce ne sont pas les caricaturistes qui les ont débusqués mais les autorités judiciaires ou de contrôle de la vie publique. Il faudrait aujourd’hui retrouver le sens d’une expression banale mais importante dans la vie : « être vrai »…. Pas facile. Car Tartuffe est tellement vrai qu’il roule tout le monde dans la farine.

M. T : L’engagement politique est toujours un cocktail d’ambition personnelle et de conviction au service du bien commun. On voit bien aujourd’hui que le sens de l’intérêt général connaît un déclin caractérisé. La politique nationale se réduit de plus en plus à une affaire d’image narcissique et de satisfactions vaniteuses poussées à leur paroxysme. C’est dans ce contexte que les moqueries voire la calomnie font le plus mal. On touche à l’image, c’est-à-dire, l’essentiel… Aujourd’hui, l’attitude la plus subversive consisterait à laisser de côté l’obsession de l’image pour investir dans la conviction et l’action au service de la nation. Dès lors, c’est le contenu des politiques et les résultats obtenus qui comptent avant l’image personnelle. Dans un tel état d’esprit la moquerie ou les attaques personnelles perdent de leur acuité : on peut moquer un visage, une parole, mais plus difficilement une action et ses résultats. Renouer avec les convictions est sans doute le meilleur moyen de montrer aux électeurs que l’on travaille pour eux dans un objectif d’intérêt général et non de satisfaction narcissique. Malheureusement, au plus haut niveau de la classe dirigeante, en ce moment, l’attitude privilégiant la conviction sur l’image personnelle a quasiment disparu. Les hommes politiques qui sauront la réhabiliter prendront un avantage décisif.

Propos recueillis par Edouard Roux

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