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Les 500 premières fortunes de France ont vu leur richesse globale augmenter de près d'un quart en un an.
©Reuters

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+ 25% pour la fortune des 500 Français les plus riches en pleine crise : pourquoi c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle

Alors que le taux de chômage plafonne à des niveaux records, la France devrait connaître une croissance de 0,2% en 2013 selon la Banque de France. Parallèlement, la fortune des 500 Français les plus riches a connu une forte augmentation.

Philippe Crevel et Jean-Philippe Delsol

Philippe Crevel et Jean-Philippe Delsol

Philippe Crevel est secrétaire général du Cercle des Epargnants depuis 2004.

Jean-Philippe Delsol est avocat fiscaliste et administrateur de l'IREF (Institut de recherches économiques et sociales). Il a écrit l'ouvrage "A quoi servent les riches" avec la participation de Nicolas Lecaussin, directeur du développement de l'IREF.

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Atlantico : La fortune des 500 Français les plus riches a augmenté de 25% en moyenne en un an selon l'hebdomadaire Challenges. Alors que la France peine à sortir de la crise avec une croissance de 0,2% selon la Banque de France, que révèle ce classement et ces chiffres sur l'état de l'économie française ?

Philippe CrevelLes chiffres sur les 500 premières fortunes françaises peuvent donner le tournis. Mais, il faut nuancer. En effet, la très grande majorité des 500 premières fortunes sont riches de leur patrimoine professionnel. Que ce soit Bernard Arnault avec LVMH, Gérard Mulliez avec le Groupe Auchan, Bertrand Puech avec Hermès ou François Pinault avec Kering, ce sont avant tout des chefs d’entreprise. Si demain leur entreprise est confrontée à un problème, leur patrimoine peut fondre très rapidement. Ainsi, la fortune des Peugeot avec la crise de l’automobile a fondu en deux ans de 70 %. Il en est de même pour Jacques Servier depuis l’affaire du Médiator. Il ne faut pas confondre fortune professionnelle et richesse personnelle. Néanmoins, la valorisation de 25 % des patrimoines des Français dits les plus riches constitue une bonne nouvelle. Cela prouve que nos grandes entreprises arrivent à capter le vent de l’économie mondiale. C’est évidemment le cas de LVMH, d’Hermès, de Chanel mais aussi de Boloré qui est implanté en Afrique. 70 % du chiffre d’affaires des grandes entreprises françaises est réalisé au-delà des frontières nationales. Cette situation permet de réduire l’impact de la récession française sur les résultats de ces entreprises.

Le classement des grandes fortunes est relativement stable en France. Certes, dans le classement des 10 premières fortunes, il faut noter l’arrivée de Pierre Castel, dont le groupe est le N°3 du vin et le N°2 de la bière en Afrique, d’Alain Wertheimer de Chanel et de Xavier Niel qui détient le groupe Iliad. Les secteurs du luxe, de la distribution et de l’agro-alimentaire sont toujours surreprésentés dans le classement. Ce dernier illustre les faibles performances industrielles de la France. Hormis, la famille Dassault, les fortunes industrielles se trouvent au-delà de la 30ème place. La présence de Xavier Niel reste une exception, tant par la rapidité de la constitution de sa fortune que par la nature de son activité ainsi qu’en raison de son âge, 46 ans. La présence des héritiers demeure importante ce qui est logique. En effet, la constitution de patrimoine en milliards d’euros nécessite le travail de plusieurs générations.

Jean-Philippe DelsolLa meilleure nouvelle est sans doute que Xavier Niel se soit beaucoup enrichi car il ne s'est enrichi qu'en enrichissant des millions de français. En effet, c'est au travers de ses innovations techniques et marketing qu'il a pu faire gagner à de très nombreux foyers 10 à 20 euros par mois sur leur abonnement téléphonique et s'enrichir ainsi lui-même.

Dans une économie libre, il n'est en principe possible de s'enrichir qu'en offrant des produits et services à des consommateurs libres de les acheter. S'ils les achètent, c'est qu'ils y trouvent plaisir ou utilité et qu'ils en acceptent le prix. Tous ceux qui participent ainsi à ce processus de production, de vente et d'achat s'enrichissent. Si les riches sont plus jeunes, c'est d'ailleurs la preuve que la richesse provient de la création de valeur dont sont aujourd'hui souvent capables de jeunes, voire très jeunes, entrepreneurs.

Comment expliquer que les riches connaissent une croissance à deux chiffres de leur fortune en moyenne alors que la France est en stagnation économique et que le chômage reste la priorité numéro 1 du gouvernement ?

Philippe Crevel : La croissance des grandes fortunes françaises est directement liée à la valorisation de leur entreprise. En 2011, la bourse de Paris avait enregistré une baisse de 17 % quand en 2012 la hausse a été de 15 %. La valorisation des entreprises familiales françaises est une bonne nouvelle car cela devrait leur permettre d’investir plus facilement. Il faut arrêter d’opposer les Français en fonction de leur niveau de richesse. En effet, à la lecture du classement et de certains commentaires, nous pourrions avoir l’impression que les Français les plus fortunés se sont enrichis sur le dos des salariés les plus modestes qui doivent faire face à la crise. Or, il s’agit de la valorisation d’un capital et non d’un flux. Certes, cette valorisation a été rendue possible par le travail des salariés des entreprises concernées mais ils en tireront profit s’ils ont accès à la participation et à l’intéressement. Ce qui est obligatoirement le cas pour les grandes entreprises mentionnées dans le classement de Challenges.

Jean-Philippe Delsol : La mauvaise nouvelle tient probablement au fait que beaucoup de ceux qui deviennent riches le sont au travers de marchés étrangers. C'est la preuve d'une dynamique exportatrice et entrepreneuriale des entreprises françaises. Mais c'est aussi le signe des difficultés du marché français et, sans doute, du malaise de la société française.

Quels sont les effets bénéfiques directs et indirects des riches sur l'économie française ? Notamment pour l'avenir...

Philippe Crevel : L’augmentation des fortunes des plus riches est avant tout une photographie à une date précise. Pour avoir un réel impact sur l’économie, il faudrait que cette appréciation se poursuive dans la durée et que la politique des gouvernements soit accommodante. Des entreprises bien valorisées est un gage d’investissement et réduit d’autant les possibilités d’OPA hostiles. Comme dans la grande majorité des cas, il s’agit de groupes familiaux qui sont implantés en France et moins sujets aux délocalisations, il faut espérer quelques retombées en termes d’emplois et de croissance.

Les gouvernements devraient avant tout s’attacher à faciliter l’investissement afin d’améliorer le positionnement de notre économie en encourageant les dirigeants propriétaires à épauler des start-up, des créateurs d’entreprise… Il faut souligner que Xavier Niel s’est engagé dans une démarche de cette nature.

Jean-Philippe Delsol : La possibilité de s'enrichir est un mobile fort pour mobiliser un certain nombre de personnes, pour les inciter à travailler, à innover, à investir, etc... Heureusement, ce n'est pas le seul mobile de ces personnes mais l'histoire et l'expérience montrent que là où l'enrichissement n'est pas possible, lorsque tous sont payés de la même manière ou presque, indépendamment de ce qu'ils produisent comme efforts, comme idées, comme travail, c'est la société toute entière qui s'appauvrit. Lorsqu'il n'y a plus de riches, les pauvres deviennent plus pauvres.

Au demeurant, la richesse n'est pas un bien définitivement acquis. Le classement de Challenges montre aussi que ceux qui n'ont pas eu un comportement correct sur le marché (Servier) s'appauvrissent et que ceux qui n'ont pas anticipé correctement les besoins, les coûts et les exigences du marché et de la mondialisation s'appauvrissent aussi (Peugeot). Les riches sont utiles à l'économie parce que ce sont eux qui investissent et créent des entreprises. Les dix premières fortunes de France représentent, au travers de leurs entreprises, 700 000 emplois.

Certes, la croissance de plus de 25% de la fortune des 500 français les plus riches d'une année sur l'autre apparaît considérable mais cette richesse est, elle-même, dans son évaluation souvent erratique, au gré notamment de l'évolution des bourses mondiales, tant la fortune de ces gens-là comprend de manière significative des valeurs mobilières dont le cours est flottant.

La France est-elle devenue une économie à générer de l'inégalité ?

Philippe Crevel : Le classement français est relativement stable tout comme ceux de l’Allemagne ou de l’Italie, à la différence des classements américain ou anglais. La fortune, en France, se bâtit dans le temps, sur plusieurs générations. La France est un pays de grands groupes avec des liens forts avec les pouvoirs publics. Les Dassault, les Arnault, les Pinault, les Bolloré... ont des relations étroites avec les pouvoirs publics et ont inscrit leur empire sur plusieurs générations.

Les inégalités de patrimoine ont augmenté plus vite en France que celles liées aux revenus. Cette situation résulte de l’appréciation des biens immobiliers et des valeurs financières dans les années 2000. Elles restent bien inférieures à celles d’autres pays occidentaux. Le patrimoine est par nature moins bien réparti que les revenus et il y a un effet cumulatif naturel. Il faut noter que ces inégalités sont aujourd’hui moindres qu’au début du 20ème siècle. L’instauration des droits de succession constitue un facteur de nivellement des fortunes. Cet impôt cumulé avec l’ISF constitue un frein au développement des groupes familiaux. Ces droits de mutation peuvent inciter à la vente prématurée des entreprises à des fonds d’investissement ou à des investisseurs étrangers. Ils génèrent des tensions au sein des familles. Il serait intéressant de mettre en place la notion de trustee en vigueur en Belgique ou aux Pays-Bas afin d’assurer la pérennité des entreprises familiales françaises. Il faut surtout souhaiter que d’ici quelques années, il y ait de nouveaux Xavier Niel, de nouveaux Dassault et que les fortunes françaises soient plus nombreuses dans le classement des fortunes mondiales.

Jean-Philippe Delsol : Il est vrai au demeurant qu'un trop grand écart entre riches et pauvres est nuisible à la cohésion des communautés humaines. Mais de tels écarts sont surtout significatifs dans les pays où l'économie est administrée à son seul profit par une oligarchie. Dans les pays libres, l'enrichissement est l'objet d'un flux incessant. Et plus l'ascenseur social fonctionne, moins l'écart entre riches et pauvres apparaît injuste. Au contraire, cet écart favorise le rêve des plus modestes à travailler et innover pour rejoindre les plus riches. C'est particulièrement vrai aux Etats-Unis.

Au demeurant, l'écart entre plus riches et plus pauvres demeure dans les pays libres relativement stable dans la longue durée avec une tendance au rétrécissement des écarts. Et ces écarts seraient encore plus modestes si étaient pris en compte les prélèvements fiscaux et sociaux qui pèsent sur les plus riches, notamment en France avec des droits de succession de 45 à 60% auxquels s'ajoutent un ISF annuel dont le taux marginal est de 1,5%. Enfin, cet écart se réduit encore si on prend en compte, en ce qui concerne le patrimoine des Français, leurs droits à la retraite qui sont, à tort, toujours occultés dans les évaluations de patrimoine.

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