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​Le sel de la vie

Franck Maubert publie « Le Bruit de la Mer » (Flammarion). L’autoportrait d’un arpenteur Stendhalien des rivages français. Ou l’art et la manière qu’ont les horizons marins de nous aider à supporter aussi bien le bonheur que le chagrin. Une plage de silence riche de sens.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Attendre. (…)Attendre comme j'attendrai longtemps un père qui n'est jamais venu. Attendre comme j'attendais la visite de ma mère », dit Frank Maubert dans « l’Eau qui passe » Prix Freustié 2019, (Gallimard/Folio).De livre en livre, l’auteur combat le syndrome des « enfants aux joues froides», selon l’expression du Prix Nobel de Littérature 2014, Patrick Modiano. Pas aimé des siens, jamais embrassé, donc, Franck Maubert vivait sa vie telle une attente toujours déçue. Jusqu’au moment où l’auteur en devenir trouva refuge dans la presse : classique. Soudain, il existait. Ses papiers plaisaient.« Les rédactions sont peuplées d’orphelins », affirmait un connaisseur, le fondateur de France-Soir, Pierre Lazareff. Devenu journaliste, celui qui voyait en l’existence une succession de rendez-vous manqués embrassa sa religion : l’art .Lautrec, Picasso, Bacon, le sculpteur Giacometti, entre autres objets de son admiration avaient une sacrée allure. Et leurs œuvres de quoi protéger Franck Maubert de la tristesse qui saisit parfois, au cœur de la joie, les ex enfants tristes. Comme si l’enfance, en chacun d eux, secrètement, ne cessait jamais. D’où la littérature. « L’œuvre c’est la béquille », rappelait François Nourissier, écrivain et président de l’académie Goncourt, autre expert des réalités immatérielles. «On ne réussit que dans la mesure où l’on échoue», dit à ce sujet le pudique Franck Maubert, rappelant la formule de Beckett : « Etre artiste, c’est échouer comme nul autre n’ose échouer.» Admirant au fil de ses lectures et musées les dessins et illustrations de Pierre Le-Tan (1950-2019), l’auteur fit de cet artiste qu’il admirait son ami dans la vie. Le-Tan devint ainsi « Pierre », le personnage principal du «  Bruit de la mer ». Pierre Le-Tan travailla aux Usa pour le New Yorker, le New York Times Magazine, et se consacra en France aux écrivains qu’il aimait.Et Pierre Le-Tan aimait particulièrement la littérature de Patrick Modiano, d’où « Memory Lane », « Poupée blonde »,« Le Paris de ma jeunesse », -augmenté, juste avant la mort de Pierre Le-Tan par de nouveaux dessins, avec une préface de Modiano. Tous les esthètes- dont Franck Maubert- chérissent le tendem Modiano /Pierre Le-Tan.Du texte dans l’image et de l’image dans le texte, ce pourquoi ces deux orfèvres s’entendaient si bien. L’écriture et le dessin/dessein. Quarante ans de complicité. Pierre Le-Tan, fils d’un peintre vietnamien (Lé -Pho), incarnait « une vie entière dans les images ». « Avant mon départ vers les rivages de France, mon vieil ami Pierre m’a demandé : « Qu’est ce que tu vas te perdre au bord de la mer en hiver ?  On a encore des expositions à voir, des musées à visiter. » Franck Maubert donne, dès les premières pages du « Bruit de la Mer », la clef de cet essai iodé qui remet les chagrins de l’enfant aux joues froides au cœur du présent . L’ami Pierre, malade depuis deux ans, va mourir d’un cancer. Il s’agit de lui cacher certaines larmes, il faut le quitter de temps en temps pour mieux l’entourer ensuite de ces trésors d’affection dont il a besoin. Il convient de partir pour arpenter à la Stendhal les rivages de France, afin de supporter le chagrin. Les bords de mer sont les seuls endroits de la terre où l’on peut pleurer librement, sans honte ni une once de gêne. Seules les âmes aguerries et les caractères trempés supportent en solo, et en plein hiver, l’horizon marin. Ce récit de promenades hors saison –six mois de déambulation- le long des côtes françaises est aussi - est surtout- un hommage au talent de Pierre Le-Tan ; « Pierre » maigrit lors de chaque retour de Maubert. Il faut apprendre à vivre sans lui. Il faut partir encore, pour savoir lui sourire, et ne pas lui montrer combien sa mort annoncée brise quelque chose d’essentiel. Ainsi est né « Le Bruit de la mer » : la science d’un deuil prochain, la claire vision d’une vie sans « Pierre » mais avec ses dessins. Aimer, admirer, contempler l’océan : rien n’est plus important sur terre. C’est le sel de la vie.«  Je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être ne se dessèche, je veux dire aimer et admirer », dit Camus dans l’Eté(1954 / Gallimard/Folio/)Pour l’auteur de l’Etranger en effet, le paysage marin fait tomber les masques. Personne ne peut mentir -et encore moins se mentir -devant la mer. C’est la raison pour laquelle, totalement déboussolé par la mort annoncée de son ami, Franck Maubert eut l’idée du « Bruit de la Mer », afin de s’enfuir vers la seule consolation qui vaille, face aux séparations que nous impose la vie, avec une cruauté sans faille : l’horizon marin. Ce pourquoi sans doute personne ne peut se promener longtemps sur une plage avec quelqu’un qu’il n’apprécie pas, car le spectacle de la mer exige l’absolue vérité du ressenti.

Pour fuir la mort annoncée de l’ami, et narguer la mort par la naissance d’un nouveau livre, Franck Maubert réalise sous nos yeux « un malheur qui fleurit », selon ses propres termes . Arpenteur solitaire des meilleurs points de vue de nos trois mille sept-cent-quarante-sept kilomètres de côtes, Franck Maubert, du Nord de la France à la Normandie de Flaubert, Proust et Sagan jusqu’aux plages d’Arcachon, en passant par l’île d’Yeu- « l’air salin me pique le visage », la côte Basque, Bayonne, ville fluviale (Urt où repose Roland Barthes), Biarritz, Hendaye-Plage (où Paul Morand « voyait Courteline prendre son pernod ») pour finir par la Bretagne, la terre la plus maritime du monde. Le pays d’Anatole Le Braz. « Et maintenant tout s’est tu, même le vent. Une paix immense plane dans la douceur du crépuscule.Les grèves, les plaines, les vallons s’effacent ». (cf. « Au pays des pardons »).

« Le bruit de la mer » remet les plages dont nous avons été privés au cœur de nos vies. Toute une philosophie. «  L’océan me berce, avec ses à coups. La plus belle des musiques.Sous un grand soleil, je finirais par m’endormir.Une illusion ? Un mirage dans le miroitement de l’eau ? Le sentiment d’une solitude déchirante m’envahit .Un sentiment si intense que j’ai l’impression que le sable se dérobe sous le poids de mon corps », dit l’auteur, sur le sable. Franck Maubert nous offre en partage une sorte de Géographie universelle du rivage français. «Quelle ivresse quand l’air marin fouette le visage ! ».  Une promenade littéraire sur toutes sortes de plages, qui nous sont toujours interdites, en attendant la décision des préfets. Cette splendeur des horizons quand la mer se retire. Jardins, bois, forêts, marais, chemins côtiers, calanques, criques : tout ce qui fait le bonheur de vivre en France, et nulle part ailleurs, est proscrit. "Le Bruit de la mer"nous délivre et, bizarrement- mais c'est le miracle de la littérature- nous rétablit dans la gaieté. Le sel de la vie semble d'autant plus précieux, nous le voyons d'autant plus clairement, à la lecture de ce beau récit. 

« Le Bruit de la mer », par Franck Maubert (Flammarion, 20 euros)

«  Paris de ma jeunesse (réédition 2019, avec dessins et texte inédits), Préface de Patrick Modiano, illustrations Pierre Le-Tan, « La bleue », Stock, 20 euros.

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