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Eric Neuhoff littérature livre Sur le vif Alain Delon
Eric Neuhoff littérature livre Sur le vif Alain Delon
©AFP

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« L’œil Delon », ou la Vallée de l’Oiseau

Dans « Sur le vif »(Le Rocher), Eric Neuhoff rend hommage à certaines personnalités mythiques, tel Alain Delon. Notre meilleur acteur a vendu ses collections mais l’art étant sa vie, la passion du beau lui est restée. Eclairage.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Lisant « Sur le vif » (Le Rocher) d’Eric Neuhoff pendant les fêtes, je me disais que l’auteur sait être délicieusement snob, faussement gai et vraiment mélancolique : tout ce que l’on aime. Certains portraits semblent déjà des classiques . Bernard Frank : « Il nous faut vivre dans un monde sans Bernard Frank ». Frédéric Beigbeder  (« L’homme qui pleure de rire »/Grasset ): «Il existe deux sortes de personnes, celles qui le détestent et celles qui le connaissent ». Jean-Pierre Melville : « Le cinéma lui servait à imposer son rêve. Ce rêve était fait de night-clubs complètement irréels, de gangsters sortant d’une tragédie grecque (…) ».On pense à Alain Delon. C’est à cet artiste shakespearien que fut décernée- malgré les adeptes de la  « cancel culture » -la Palme d’Or d’Honneur du Festival de Cannes 2019. Delon : tout simplement  notre meilleur acteur. Avec de Gaulle, le Français le plus célèbre au monde. Evoquant « Le Professeur » de Valerio Zurlini (1972), Eric Neuhoff note  :   « Delon traîne son spleen, sa silhouette voûtée, avec un fatalisme découragé qui rappelle le Brando du Tango. (…) On ne sait pas s’il sort de l’enfer ou de chez Simenon. » Ce « fatalisme découragé »  je l’avais perçu jadis, lors d’une visite à Douchy.  Par une belle fin d’hiver, Alain Delon m’avait invitée à la Brûlerie. Il voulait me montrer ses  collections, (découvertes en partie en Suisse : un supplément du « Herald –Tribune »). Plusieurs toiles des années cinquante (Soulages, Appel et de Staël ainsi que certaines œuvres  de Manessier, Riopelle, Dubuffet, Vieira da Sylva et  Pierre Alechinsky m’attendaient à Douchy ; des œuvres acquises au fil  du temps par un collectionneur extrêmement averti. Delon avait perdu des êtres chers. L’art nous protège-t -il en toutes circonstances ? « Mais toute ma vie n'ai-je été que cela : ému? »,se demande  Roland  Barthes dans «  Journal de deuil ». J’y songeais en arrivant à Douchy. La Brûlerie («domaine de 52 hectares de bois entourés d’un mur interminable : la muraille de Chine .Une seule aire dégagée, celle où Delon a fait creuser un lac(..) ces bois superbes, ce lac, sont le refuge d’une faune en liberté, qui va du lapin au blaireau en passant par le canard sauvage et le héron. « Les hommes sont en général moins nobles et moins beaux », dit en substance le maître de maison» ( cf. Jean Cau (1925-1993)/ Paris Match).

La Brûlerie : une sorte de village fortifié  formé  d’un  château autour duquel se pressent des pavillons construits au fil des ans. Un lieu d’une beauté intraitable où l’âme se trempe à toute vitesse. Pour réaliser les images de ce reportage, Delon avait choisi  son ami Michel Marizy.

Cet homme brun,  souriant, vêtu d’un pull irlandais et de jeans, qui tenait la portière tandis que je sortais de voiture, c’était Delon.Soudain je fus propulsée dans « Rocco et ses frères ». Visconti. A la sortie du Rex,  au cœur de cette  province endormie,  il y avait ma sidération  quasi hagarde d’après le film : celle d’une enfant qui allait au cinéma en cachette. Il y avait surtout la beauté sauvage du film. Et lui, l’acteur invraisemblable .Sa voix. Le regard. Le malheur en lui  comme  gravé en chacun d’entre nous. Ce garçon avait l’épaisseur des personnages de romans. Je revis le brun d’alors. Le Delon  d’aujourd’hui me posait des questions affables. Je le suivis en silence : «  Qui peut  échapper à l’horreur d’un mot de trop ? », disait Barthes. Le maître de maison me précéda vers la salle à manger, une table  noire devant la piscine intérieure. Le couvert était mis. Nous déjeunâmes. Je prenais des notes,  chose risquée ; avec Delon, il suffit de ressentir. Ultrasensible, le maitre de maison doit oublier  la présence de ce curieux qu’est tout plumitif. «  He’s a big cat », disent à son sujet les anglo-saxons (lion, tigre ou puma ? ). Quant à l’homme -Delon, il veut rêvasser, contempler, songer au temps  qui passe, au temps qu’il fait, toutes choses extrêmement importantes, le rêveur étant toujours un artiste. Celui qui ne contemple rien ne peut créer. Nous avons fini par sourire et comprendre. Ce qu’il y a de plus sûr, pour rapprocher les êtres. Sourire, comprendre. Le soleil caressa ma joue. La piscine brillait, Delon lui tournait le dos. Personne ne fumait.L’hiver finirait. Le maître de maison servit à boire. Nous parlions. En face de moi, dans la salle de jeux, par dessus le billard et jubilant de ma joie, trois immenses toiles de Karel Appel. Ces couleurs avaient du génie. Delacroix, Géricault, Millet et bien sûr Van Gogh : le maître de Douchy collectionnait comme d’autres respirent. Dans le genre collectionneur,  je connaissais Daniel Filipacchi. Immense lui aussi. « Daniel » était conduit, tel Delon, par un instinct  du beau extrêmement sûr . Le beau comme  une religion, l’art, une respiration. Ce même côté sauvage, allié à un degré extrême de civilisation. Dans le genre collectionneur, J’avais eu le temps de me faire les griffes sur ce fauve. Les géants, je connaissais. Daniel m’avait tout appris. Même Orson Welles. Les géants m’intimidaient, mais je les comprenais : un bon début.

Ce jour-là, à Douchy,  Delon voulut me montrer cette grotte que seuls connaissent ses intimes :  j’ai vu  comme je ne  les verrai jamais plus  d’autres toiles de Karel Appel (1921-2006),  Jean-René Bazaine ( 1924-2001), Pierre Alechinsky (du mouvement Cobra), Hans Hartung (1904-1989) ,entre autres trésors.«  Alain a le souci de la perfection et beaucoup de flair. Le Riopelle  qu’il met en vente, on ne fait pas mieux. Le Soulages, pareil ; le Nicolas de Staël est à mourir. Le Dubuffet est fabuleux ! (…) ( cf. (interview Pierre Cornette de Saint Cyr /Le Parisien) Je n’oublierai pas la lumière qui nous séparait du monde, tant les œuvres accumulées au sous-sol semblent rayonner . Le beau nous embellit.

Après  une promenade  autour du lac avec ses chiens (Delon me parla d’un mâle défunt. « Je pense à lui tous les jours. Cela peut paraître stupide ».Surtout pas, me suis-je dit. Très intelligent, au contraire . Et d’oser le dire, en plus. Delon éprouve depuis toujours cet amour indéfectible pour le  règne animal. Une bête ne déçoit jamais. Il m’entraina vers l’une des villas  de plain-pied cernant la Brûlerie . Il voulait me montrer certains écrits, des objets et photos rares, afin d’évoquer le souvenir de ces amis qu’il avait « de si près tenus et tant aimés », tous disparus : Luchino Visconti, Jean-Pierre Melville,  Joseph Losey, entre autres aînés inscrits dans la légende du septième art. « Et que voulez vous que je tourne sans eux ? Je n’ai aucune envie de ce que l’on me propose », avait conclu  l’acteur, beaucoup plus tard, les larmes aux yeux, rangeant ses archives« Delon est un fidèle, note un critique. « Dès qu'on lui tend un micro, il rend hommage aux réalisateurs de génie avec qui il a travaillé et qui ont fait de lui un acteur unique, un de ceux qui resteront dans l'histoire du cinéma. Peu d'acteurs peuvent s'enorgueillir d'avoir participé à tant de chefs d'oeuvre : Rocco et ses frères, Plein soleil, Le samouraï, Le cercle rouge, Le Guépard »...

Plus tard encore, Delon me tournait le dos, devant une fenêtre qui donnait sur les bois. Un merle noir au bec jaune me scruta.  Le temps passait,  l’ombre gagnait, le jour finissait. Visconti, Melville et Losey surgirent alors que nous restions silencieux, comme recueillis. Nous étions assis, face à face, à  la Brûlerie, en cette fin de journée . Les metteurs en scène chers à Delon, et qui lui manquaient tant, se tenaient autour de nous. S’ils étaient grands, ces artistes  avaient trouvé leur place : tous vivaient en Delon. Son art les ressuscitait .Sa fidélité aussi :  ils l’avaient construit, mais Delon était leur chance aussi. Et  si -d’après Oscar Wilde-, Shakespeare avait chéri le meilleur comédien de sa troupe,  rédigeant pour lui les fameux « Sonnets », les maîtres du cinéma français écoutaient  avec tendresse leur meilleur acteur me parler d’eux. Ceux qui  signèrent des pétitions, s’indignant de la présence de Delon, puis de sa Palme  d’Or lors du Festival de Cannes 2019 incarneront pour la postérité les idiots de service. La laideur des nains de jardin se dissout dans la nuit . Les tocards mettent l’art en valeur, par contraste. Delon se doit de leur déplaire car « ce n’est pas à l’art de devenir populaire, c’est au public de  comprendre l’art », rappelle Oscar Wilde. Nul artiste ne fait l’économie d’une certaine solitude, surtout pas Delon, qui  a décidé d’incarner la solitude sur terre. Pendant l’entretien, son regard (cf. mystère, profondeur) semblait parfois empreint de tristesse. Jean-Luc Godard déclara  :« Delon transporte partout sa tragédie ». Tandis qu’il me fixait comme s’il avait voulu que je perce un secret, je l’écoutais, découvrant un collectionneur exceptionnel, grand lecteur aussi ( Montaigne, Flaubert, Saint-Simon, Proust, Morand), celui dont les marchands d’art et galeristes du monde entier savent qu’il suit son désir, que l’on ne peut le circonvenir .Pour ce qui est de l’art, Delon achète ce qu’il aime, point barre. « Clou de la vente de 2007, un tableau de Jean-Paul Riopelle, "La vallée de l'oiseau", est parti pour 882.740 euros .Un tableau de Pierre Soulages daté de 1950, sans nom, est parti pour 781.976 euros  à l'issue d'une longue bataille entre acheteurs au téléphone. Une oeuvre de Karel Appel, "La famille", a fait monter les enchères jusqu'à 658.820 EUR soit un peu plus qu'un tableau du Français Nicolas de Staël, parti pour 625.232 EUR, s’était félicité Arnaud Cornette de Saint-Cyr (fils de Pierre), interrogé par l'AFP » ( cf. La Dépêche du Midi). 

J’ai eu la chance de voir ces œuvres présentées par le maître de maison. Delon  me confia quelques anecdotes sur tout ce qu’il avait acquis depuis ses premiers films :  ces sculptures,  dessins,  et toiles de maîtres,  la collection devenait une autre famille. Ses yeux brillaient. Il me parla longuement de  «  La vallée de l’oiseau »-1954- du canadien Jean-Paul Riopelle (1923-2002), immense rébus  d’éclats bleus, centaines de nuances d’un bleu criblé d’argent, qu’une flamme cernait en cadence  ( l’amour ?) ;   alors surgissaient des rubis, la vie perçait cet azur, un souffle divin animait la toile devant laquelle Alain Delon me prit en photo. «  Riopelle ne peint que de grands formats », précisa-t-il. « La vallée de l’oiseau » doit presque tout à Monet poursuivit Delon qui ouvrit un catalogue et lut à voix haute . « En découvrant les Nymphéas, Riopelle perçoit « qu’il doit saisir et immortaliser la vie qui crépite et surgit pendant l’acte de création ». Le sage de Giverny disait d’ailleurs : « Le motif est secondaire, ce que je veux, c’est reproduire c’est ce qu’il y a entre le motif et moi ». Ce qu’il y a entre le motif et moi, c’est Delon me suis-je dit, touchée par sa courtoisie, son enthousiasme, cette délicatesse des collectionneurs . J’avais repéré beaucoup d’oiseaux parmi les peintures abstraites ou figuratives de Delon.  Influencée par François d’Assise(« Frères oiseaux, De toutes les créatures de Dieu, c’est vous qui avez meilleure grâce »), je les aimais plus que tout . Sans doute Delon les adorait-t-il  aussi ? Le plus beau d’entre tous les volatiles était invisible. Il nichait dans la Vallée de l’Oiseau, chez Riopelle.Un lieu qu’explorait son imaginaire quand Delon s’éloignait de ses collections .

« Après les dessins de maîtres anciens, jusqu’à sa passion pour Géricault, Delacroix et Millet, après les bronzes animaliers qui illustrent son amour des animaux, Alain a plongé dans les années 50 avec la même rigueur, la même volonté de perfection, la même imagination. Alain est avant tout un artiste qui converse avec ses pairs, et « l’oeil Delon » est naturellement la conséquence de ce talent, de ce travail, de cette vision qui fait un grand artiste et un grand amateur. C’est mon ami et j’en suis fier » ( cf. Pierre Cornette de Saint Cyr/2007).

En cette galerie climatisée,  dans les sous- sols de la Brûlerie, mon hôte était  assis sur cette gigantesque table de travail qui lui venait de Paul Morand ( l’auteur de « L’homme  pressé »(1941) était mort avant la fin du tournage d’Edouard Molinaro(1977). Après notre agréable déjeuner, j’avais admiré dans l’immense séjour et devant la cheminée tout aussi gigantesque  les bronzes de Barye, ce lion couché de Bugatti, de très nombreuses pièces de cet art animalier collectionné au fil des années. Puis cette peinture dans un coin, quasi dissimulée. Je m’en saisis. Un lion  pris dans les filets. Il se débattait, prisonnier de quoi ? De qui ?« Une métaphore de la vie », murmura Delon.Je me gardais de commenter.

L’un des meilleurs moments de  notre déambulation eut lieu lorsque Delon fit halte pour me montrer sa collection de dessins : la plupart étaient signés Jean-François Millet « Les dessins , c’est  le premier jet du peintre, une photographie de sa pensé. Millet  est LE maître du dessin. Il s’intéresse aux gens simples. Des femmes, des hommes qui travaillent dur, choix qui m’atteint au plus profond, sans que je sache pourquoi. Ceux qui, comme moi, préfèrent  le trait de Millet ou celui de Van Gogh aux dessins du XVIIIème siècle signés Watteau ou Fragonard, cherchent de la force plutôt qu’une certaine grâce. La force du trait  : ma définition du dessin qui me plaît».

Alain Delon collectionne les personnages vus de dos ; les dessins de  Degas, Géricault, Delacroix et ceux de Théodule Ribot qu’il m’a montrés ce jour-là le prouvaient assez.« J’aime plus que tout « Le vieillard au parapluie » (1882) de Van Gogh. Pourquoi ? C’est un Van Gogh exceptionnel car il est très difficile pour l’artiste de montrer   ce que ressent  le sujet vu de dos. Lorsque nous percevons ses émotions malgré tout,  c’est que le portraitiste a du génie. Au  théâtre et au cinéma, seuls les grands acteurs, tel Brando par exemple, sont capables d’exprimer leurs réactions le dos tourné au public, ou à la caméra. »

J’ai pensé à Monsieur Klein- film auquel Delon  a donné sa dimension mythique- car  Robert Klein, le personnage, est  souvent montré de dos. « Monsieur Klein » de Joseph Losey associe la beauté des images- chaque plan est un tableau- à  l’exposition des ressorts de l’antisémitisme. L’indifférence et la bêtise. La rafle du Vel d’Hiv , par exemple, fut organisée dans l’indifférence  générale par le gouvernement de Vichy , avec l’aide de neuf mille policiers et gendarmes français. Quant à la bêtise,  elle  fonde les clichés antisémites . Il n’est pas indifférent que   Delon ait décidé  de produire « M. Klein », risquant sa fortune pour combattre l’antisémitisme. Ceux qui accusent Delon de  racisme le savent-ils ?

Qu’ils s’en souviennent ou pas, Delon s’en moque.A des années –lumière des nains de jardin et tout près de son chien,  le Samouraï  songe à l’Oiseau envolé.

« Sur le vif » par Eric Neuhoff (Le Rocher) /261 pages/18,90 euros

Monsieur Klein/(DVD) avec Alain Delon et Jeanne Moreau, par Joseph Losey ( production Alain Delon)/

25, 90  euros.

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