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​Croissance, la décennie perdue : comment la France en est arrivée à sacrifier 75% de sa croissance sur les 10 dernières années
©Reuters

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​Croissance, la décennie perdue : comment la France en est arrivée à sacrifier 75% de sa croissance sur les 10 dernières années

Pendant que le gouvernement semble se préoccuper d'un écart de 0.3 point entre sa prévision de croissance initiale pour l'année 2006, et le résultat publié par l'INSEE, il semble oublier un peu vite que c'est une décennie entière qui a été perdue sur le front de la croissance. Sur les 10 dernières années, la croissance française a été amputée de 75% par rapport à la décennie précédente.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : selon les derniers chiffres publiés par l'INSEE, la croissance française n'aurait été que de 1.1% pour l'année 2016, soit un chiffre plus bas que celui annoncé par le gouvernement, soit 1.4%. Plus globalement, ne peut-on pas considérer que la France vient de vivre une décennie perdue sur le terrain de la croissance ?

Nicolas Goetzmann : Entre le premier trimestre 2008 et le dernier trimestre 2016, la croissance française a été de 4.47% sur une durée de 9 ans. À titre de comparaison, la croissance totale des 9 années précédentes, c’est-à-dire entre le deuxième trimestre 1992 et le premier trimestre 2008, a été de 20.29%, et ce chiffre de 20% de croissance sur une période de 9 ans a été plutôt stable entre le début des années 80 et la fin des années 2000. Et soudainement, cette croissance a été divisée par 4.5. C’est-à-dire que la France n'a "eu" que 22% de la croissance qu'elle avait l'habitude de connaître sur une période aussi longue. Il s'agit donc bien d'une décennie perdue, et la pire performance de l'économie française depuis les années 30. Ce qui est essentiel ici, c'est d'observer une chute vertigineuse à partir de 2008, c’est-à-dire qu'elle est la conséquence d'une situation précise, et non pas une dégradation lente qui pourrait s'expliquer par un essoufflement.

En resserrant un peu la période d'observation, on peut scinder la période 1999-2007 et 2008-20116, soit 72 trimestres en tout. Au cours des 36 premiers trimestres, la croissance moyenne annuelle a été de 2.26%, puis, au cours de la seconde période, cette croissance moyenne annuelle a été de 0.56%, soit un rapport de 1 à 4. Nous aurions perdu 75% de notre croissance en chemin, juste "comme ça" ? Cette question ne semble pas être abordée dans les débats politiques actuels, comme s'il s'agissait d'un phénomène naturel, une fatalité, et sans se rendre compte qu'il existe bien une cause précise à cette décennie perdue. La responsabilité en incombe à la politique monétaire qui a été poursuivie en Europe. Il suffit de constater simplement l'indicateur le plus pertinent, c'est à dire la progression du PIB nominal (qui est le PIB "brut", dont l'inflation n'a pas été retranchée). Le rôle d'une banque centrale est de parvenir à stabiliser cette croissance nominale dans le temps, ce qui correspond aux tirets noirs dans le graphique ci-dessous, et la ligne rouge correspond au résultat obtenu. La décennie perdue est donc, sans ambiguïté, la conséquence de la mauvaise gestion de la politique monétaire européenne 2008. 

France - PIB à prix courants (ligne rouge) comparé à sa tendance longue (1999-2007 - tirets noirs)

Et c'est cette "cause", qui est à l'origine des conséquences que nous connaissons ; chômage de masse, déficits publics importants, forte hausse de l'endettement de l'État, écroulement de l'investissement. Le malheur du pays, c'est que les dirigeants n'ont tenté de répondre à cette crise qu'en se prenant aux conséquences, endettement, déficit, investissements etc…mais n'ont jamais réellement affronté la cause, d’où l'incapacité de sortir du marasme. Les États Unis en sont sortis par la voie monétaire, tout comme le Royaume Uni, et tout comme nous sommes sortis d'une crise de même nature au cours des années 30. En 1931 pour le Royaume Uni, en 33 aux États Unis, en 36 pour la France. Et toujours par la voie monétaire.

Cependant, et au regard de la thématique de la stagnation séculaire, indiquant une prévision de croissance très faible pour les années à venir, n'est-il pas illusoire de vouloir retrouver la croissance que le pays a connu au début des années 2000 ?

Non. Avec une politique monétaire digne de ce nom, le Royaume Uni a créé 2 millions d'emplois sur les 5 dernières années, alors que la France a créé 50 000 emplois marchands sur la même période. Même chose aux États Unis, qui ont créé 15 millions d'emplois depuis 2010. Cela ne ressemble pas beaucoup à des chiffres d'économie de crise. Jamais le Royaume Uni, dans son histoire, n'était parvenu à un tel taux d'emploi. L'idée de stagnation séculaire est peut-être soutenue par ceux qui ont échoué à permettre un retour de la croissance, mais il suffit de regarder autour de nous pour s'apercevoir que c'est l'Europe qui est en cause, c’est-à-dire sa stratégie macroéconomique, et donc, sa politique monétaire. Même la BCE a reconnu, en 2016, que la croissance potentielle du continent européen était bien plus élevée que celle que nous connaissons aujourd'hui. Elle a estimé dans ce rapport que la croissance européenne était inférieure de 6 points à son potentiel pour les années 2014 et 2015. Et encore, ce même rapport indique que la croissance européenne était supérieure de 4 points à son potentiel avant crise, ce qui peut être contesté, et indiquerait que l'écart entre la croissance actuelle et son potentiel serait de 10 points. L'Europe est en sous régime depuis 10 ans, et il ne s'agit que des conséquences de cette mauvaise gestion de la monnaie. L'idée de stagnation, ou d'un monde qui serait passé à la "post-croissance" est réservée à ceux qui ne parviennent pas à regarder ce qui peut se passer autour d'eux. Il n'y a pas de fatalité, c'est de la politique.

À quelles conditions un retour d'une forte croissance est-il possible ?

Il y a deux étapes. La première est une relance de la croissance par la voie monétaire, notamment en modifiant le mandat de la BCE, en lui donnant l'injonction de faire du plein emploi un objectif prioritaire, au même titre que la maitrise des prix. C'est ce qui est en place aux États Unis. Une telle mesure permet un retour relativement rapide au plein emploi, c’est-à-dire qu'une telle relance permettra déjà de combler l'écart qui existe entre notre croissance actuelle et son plein potentiel. Puis, dans un second temps, la reprise économique apportera son lots d'effets réels, c’est-à-dire une hausse des investissements, de l'innovation, de la recherche et développement, ce qui permettra une hausse de la croissance potentielle du pays. Parce qu'avec 10 années de crise, il ne faut pas nier que ce potentiel a été gravement endommagé. Pour lutter contre ce phénomène, il faut inverser la tendance, passer en surrégime pendant un moment pour contrer les effets de long terme du sous régime que nous subissons depuis 2008. 

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