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Tourisme et politique : ma journée de formation idéologique chez les Insoumis
©Reuters

Carte postale

Tourisme et politique : ma journée de formation idéologique chez les Insoumis

Passager clandestin à l’université d’été de la France insoumise, j’ai joué les Ivan Denissovitch une journée durant. Je n’en suis pas revenu rééduqué même si j'ai pu discuter géopolitique avec Mélenchon.

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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Je m’ennuyais un peu à Marseille cette semaine, entre la plage, la sieste et l’apéro, et je cherchais une activité qui sortirait un peu de l’ordinaire à la rubrique Événements de Facebook quand je suis tombé sur le programme de l’université d’été de la France Insoumise qui démarrait le lendemain à une encablure du Vieux-Port.

 

C’est que, depuis que Jean-Luc Mélenchon est député de la Canebière et qu’il envisage, tout est possible, de succéder à Jean-Claude Gaudin à la mairie, il ne loupe plus une occasion de faire un truc ou un machin dans les parages. Un jour il tourne un clip de campagne sur fond de Bonne-Mère, un autre il vient défendre le patrimoine antique menacé par de cupides promoteurs… Il y a toujours un bon moyen de montrer aux Marseillais à quel point il est désormais habilité à dire « Nous autres » lorsqu’il parle d’eux.

 

Donc là, pour le coup, c’est carrément le gros raout de pré-rentrée qu’il organisait à la fac Saint-Charles, à un quart d’heure de vélo de chez moi, et je me suis dit que ça serait sûrement intéressant – qu’au pire, ça pourrait être le sujet d’une chronique rigolote pour dimanche. J’ai fait un tour sur le site Web du parti, je me suis inscrit en trichant sur mes revenus pour payer le minimum (quinze euros tout de même, soit trois fois le montant de la réduction des APL et un sacré volume de pâtes ou de conserves) et je me suis pointé le jour suivant.

 

Sortie temporaire de l’euro

 

Une université d’été FI, c’est un peu comme une mini fête de l’Huma, les concerts de Johnny et les sandwiches aux merguez en moins : il y a des stands d’information sur les grands problèmes de fond de la France (le conflit israélo-palestinien et la décroissance) et des ateliers de formation politique. C’est aussi un peu comme un mini Club Med, parce qu’on n’accepte pas la monnaie européenne à la buvette (on a la sortie de l’euro qu’on peut) mais des petits carrés de papier colorés qu’on se procure à l’entrée.

 

Je me suis baladé cinq minutes le nez en l’air pour m’imprégner de l’atmosphère, j’ai bavardé gentiment avec des jeunes décorés de badges « non à ceci » « non à cela » qui les faisaient ressembler à des généraux de l’armée soviétique, j’ai taillé une bavette avec des retraités de la fonction publique en shorts et sandales, puis, après consultation du menu, j’ai décidé de participer à l’atelier « Pour ou contre l’état d’urgence » parce que c’était juste la bonne heure.

 

Bon, en vérité, cet intitulé, c’était pour de rire, parce que l’état d’urgence, les militants FI ne sont pas nombreux à le trouver judicieux. Après une courte intro levant d’ailleurs toute ambiguïté sur ce point par un député du Nord à barbiche (Ugo Bernacilis), on a été répartis en petits groupes et on nous a demandé de réfléchir à la question en essayant tout de même de trouver des arguments favorables (ce qui a bien fait marrer tout le monde, ha ha ha !).

 

J’ai un peu trollé les camarades pour la forme et, à l’unanimité sauf un (devinez qui), mon commando d’insoumis en est arrivé aux conclusions suivantes :

 

  • L’état d'urgence ne sert à rien. Il ne permet pas de démanteler les réseaux et d'arrêter les terroristes, ou alors dans de très rares cas qui ne justifient pas son existence ;
  • Le vrai projet secret des trois derniers gouvernements est de se doter d'instruments permettant de museler le mouvement social et de conduire le pays au fascisme (ou au minimum au totalitarisme) ;
  • Le terrorisme est le produit des dérèglements économiques induits par le capitalisme, la dimension religieuse est anecdotique ;
  • Les terroristes ne sont pas capables de penser leur action et leur engagement. (« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », Luc 23:34) ;
  • Al Qaeda et Daesh sont les marionnettes de la CIA et du Mossad, essentiellement pour des raisons pétrolières.

 

Le reste de la salle était sur la même longueur d’ondes mais le dernier point n’a pas été repris par le rapporteur (il le trouvait un peu limite tout de même, l'encadrement semblant heureusement plus rétif au complotisme que la base) au moment de ramasser les copies.

 

Mélenchon à guichets fermés

 

En sortant, je suis parti me chercher une bouteille de Cristalline à la buvette parce qu’il faisait une chaleur de ouf dans cette salle de TD surpeuplée de progressistes en sueur, et j’ai été littéralement dévasté en apprenant que je ne pourrais pas assister au stand-up de Jean-Luc Mélenchon le soir même, l’amphi réservé étant trop petit pour accueillir tout le monde. « Mais vous avez le spectacle de Danielle Simonnet qui n’est pas sold-out ! », m’a dit une gentille dame pour me consoler.

 

J’ai décliné, car je trouve que ses imitations tonitruantes de Marine Le Pen ne sont pas encore totalement au point malgré la ressemblance physique, et je suis plutôt allé assister à l’atelier sur la laïcité qui me semblait avoir du potentiel et parce que, à nouveau, ça commençait dans la minute.

 

Là, Benoît Schneckenburger, le garde du corps-prof de philo de Méluche, a fait un exposé passe-partout mais plutôt équilibré sur l’histoire et le concept de séparation de l’église et de l’État, signalant tout même que la loi de 1905 était trop souvent instrumentalisée par l'extrême droite par racisme et hostilité à l'islam (qui est une « religion comme les autres même si elle déconne parfois un peu, c’est vrai » a-t-il expliqué en substance, le raccourci est de moi évidemment).

 

Il a aussi donné des exemples flagrants d’entorses à la laïcité, comme cette aide publique versée à une pagode bouddhiste quelque part en France (j’ai oublié où), et tout le monde était d’accord pour trouver ça scandaleux parce que, franchement, les bouddhistes, ça commence à bien faire...

 

Au moment des questions-réponses, il y avait manifestement deux camps : les vieux farouchement laïques et vraisemblablement issus du PC qui s'inquiètent du fondamentalisme et de la propagation du voile, surtout à Marseille. Puis les jeunes, plus NPA-compatibles et multiculturalistes, qui s'inquiètent au contraire de l'islamophobie (le prof a demandé la prudence sur le terme, mais on sentait qu’il marchait sur des œufs qu’il avait peur d’écrabouiller), perçoivent au contraire les restrictions sur le hidjab comme du racisme et évoquent les pays comme le Royaume-Uni et les États-Unis où même les policières le portent (et où la paix et l’harmonie règnent entre les communautés comme chacun sait).

Le père ? Mauvaise pioche. La fille alors ? Bonne pioche !

J’allais remonter sur mon vélo parce que j’avais eu ma dose, quand je suis tombé sur le stand qui vendait la feuille de chou du parti, dans laquelle figurait un papier sur la situation au Venezuela expliquant, en gros, que la presse française désinformait et que ce qui se passait là-bas était comparable au coup d’État contre Allende en 73 (la CIA, les contre-révolutionnaires, bla bla bla).

Je m’en suis étonné auprès de la petite nana brune qui tenait la boutique, puisqu'il me semblait que la doctrine de FI avait évolué et que l'état-major admettait désormais qu'il y avait un léger problème démocratique avec Maduro depuis qu’il s’était accaparé les pleins pouvoirs et tirait à balles réelles sur la foule.

Mais elle m’a regardé bizarrement, a répondu qu'elle ne savait pas trop (« Je suis peut-être un peu cruche, hi hi hi ! »), qu'elle s’occupait juste de la maquette du canard et qu'elle ne s'intéressait pas spécialement à cette affaire qui était d’ailleurs fort compliquée (« Vous le savez, vous, ce qui se passe là-bas ? »). Puis j’ai remarqué son nom sur son gros badge : Maryline Mélenchon. Je n’ai pas pu entendre le père, mais j’ai tout de même pu discuter géopolitique avec la fille et j’en ai conclu que le bilan de ma journée était globalement positif, comme on disait dans le temps.

PS : Je n’y suis pas retourné les jours suivants. Je me demande si je peux demander un remboursement partiel pour m'acheter des pâtes.

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