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Le paradoxe du covoiturage : comment un mode de trajet économique et écologique finit par augmenter le trafic routier
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Le paradoxe du covoiturage : comment un mode de trajet économique et écologique finit par augmenter le trafic routier

L'économie de partage est victime de son succès et pousse à une plus grande utilisation de la voiture.

Hervé Marchal

Hervé Marchal

Hervé Marchal est sociologue, maitre de conférences à l'université de Lorraine et membre du Laboratoire de sociologie du travail et de l'environnement social. Il centre ses recherches plus particulièrement sur la vie urbaine. Il est notamment l'auteur de UN SOCIOLOGUE AU VOLANT, Le rapport de l'individu à sa voiture en milieu urbain

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Atlantico : Selon une étude du Commissariat général du développement durable (voir ici), le covoiturage est responsable d'une augmentation du trafic routier. Comment expliquer ce paradoxe ?

Hervé Marchal: Le covoiturage connaît un véritable succès. Ce n'est pas particulièrement la hausse des prix du train ou de l'avion (les tarifs, si l'on s'y prend à l'avance, sont parfois peu évelés), mais le faible coût du co-voiturage, comparé aux autres moyens de transport qui explique cet engouement pour ce mode de transport. 

A partir du moment où le covoiturage permet de voyager pas cher, il fait naître de nouvelles perspectives et de nouvelles attentes. Chacun se posant la question: "et pourquoi pas moi ? ". Chacun veut participer au mouvement du monde urbain : la norme, c'est d'être mobile, de bouger, de voir du pays... On crée ainsi une nouvelle demande.

En outre, le co-voiturage ouvre un moment particulier : il est cadré temporellement ou clairement délimité, il correspond à un espace de sociabilité, de qualité relationnelle dans un espace familier, bien plus que le train, l'avion ou le bus. 

Dès lors, le covoiturage est d'une certaine façon victime de son succès: économique, dans l'ère du temps, il crée une nouvelle demande, et incite les gens à réaliser des trajets auxquels ils n'auraient pas forcément pensé. 

L'étude prévoit une augmentation de 66% des trajets en co-voiturage. Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle pour l'environnement ?

Le covoiturage va continuer d'augmenter. Et de façon importante. L'impact sur l'environnement pourrait être notable. Mais tout dépendra de la voiture de demain : sera-t-elle propre?

Que le traffic routier augmente rappelle que la voiture n'est finalement pas proche de sa fin, comme on peut l'annoncer. Dans les centres-villes des grandes agglomérations, la voiture est chassée et certains "bobos" diabolisent la voiture (ces mêmes personnes qui prennent en moyenne plus l'avion et polluent donc plus...). Mais, en réalité, nous sommes loin de la fin de l'ère de la voiture: plus d'1 milliard de voitures dans le monde, près de 40 millions en France. La voiture est hyper pratique car elle permet d'accéder à des aires géographiques vides, où il n'y a pas de transports en commun. Elle permet aussi d'organiser à sa guise son emploi du temps ;  l'habitacle est familier, on s'y sent bien. Et puis, la voiture permet de transporter un grand nombres de choses dans son coffre, obligatoires lorsque l'on se déplace au quotidien en famille par exemple.

Il faut donc repenser la voiture pour qu'elle soit "propre" mais ne pas penser la fin de la voiture. 

Quels sont les motifs des trajets effectués par les co-voitureurs? Sont-ils obligatoires ou facultatifs ? 

Selon l'étude citée plus haut : les covoiturages sont réalisés majoritairement pour motif de visite (70 % des covoiturages) et plus marginalement de tourisme et pour raison professionnelle (environ 10 % chacun). Cette distribution est très différente de celles des déplacements en général où le motif visite est bien moins présent. On comprend donc que ces personnes s'offrent un voyage qu'elles n'auraient pas forcément réalisé auparavant. 

Mais je n'irai pas jusqu'à dire que tous ces nouveaux trajets sont facultatifs. Le fait de dire qu'un trajet est facultatif est un jugement de valeur qui ne prend pas en compte ce que vivent les individus. Partir en vacances quelques jours peut être représenté comme facultatif, alors que l'individu est épuisé et qu'il joue son bien-être psychique. Dans ce cas-là, c'est bien évidemment tout autre chose qui est en cause...

L'économie du partage peut-elle finalement pousser à une plus grande "consommation" ?

L'économie du partage ne pousse pas en elle-même à plus de consommation, au contraire, elle invite à consommer autrement. En réalité, la logique de marché capitaliste explique cette déviation de l'économie de partage. Prise selon cette logique : le plus grand nombre absorbe toujours plus de production qui appelle plus de productivité. L'économie de partage devient ambivalente. D'un côté, elle invite à moins consommer, de l'autre, elle s'inscrit dans cette machine infernale de la consommation.

Propos recueillis par Clémence Houdiakova

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