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Après l'état d'urgence, l'état de choc : petit panorama des commentaires possibles sur les régionales pour ceux qui gardent leurs esprits
©Reuters

À quand l'électro-choc?

Après l'état d'urgence, l'état de choc : petit panorama des commentaires possibles sur les régionales pour ceux qui gardent leurs esprits

« Choc, choc, choc » : à quand l’électrochoc ? Et si l’on tentait d’autres commentaires des régionales….

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Les commentaires de la soirée électorale du 6 décembre n’ont pas provoqué de grandes surprises. Cette chronique s’était même amusée il y a une semaine à les prédire, tout comme les résultats eux-mêmes. Et de fait les vieux réflexes ont eu la vie dure. Comme ce énième « choc » de la victoire FN, pourtant si prévisible, qui parvient à faire le titre commun du Figaro et de l’Humanité. Comme encore la polarisation des commentaires sur « la déconvenue de la droite », certes incontestable mais qui aurait pu être précédée d’un autre constat majeur : le recul spectaculaire de la gauche par rapport aux régionales de 2010. Une gauche tout de même au pouvoir tant au plan national que régional. Comme enfin les appels à la défense des « valeurs républicaines » voire à la « Résistance », la référence aux « sombres années 30 » et autres diabolisations du vote FN qui devraient pourtant avoir fait la preuve de leur impuissance, voire de leur contre-productivité.

Sans doute, quelques voix tant médiatiques que politiques, de droite comme de gauche, ont tenté de dépoussiérer les vieilles grilles d’analyse et de sortir les réflexes conditionnés : partage des responsabilités dans l’état actuel de la France, nécessité d’un renouvellement politique voire d’une recomposition. Mais l’expérience des précédents « chocs » fait hélas craindre un rapide retour dans l’ornière des habitudes. On le voit déjà à peine 24 heures après le 1er tour avec le retour imposé aux disciplines partisanes, les additions ô combien théoriques des voix du premier tour pour calculer le second, et le défilé larmoyant des grandes âmes qui en appellent au « sursaut républicain ».

Rhétorique creuse et qui tourne à vide faute de la moindre définition desdites valeurs, alors même que Marine Le Pen, à la différence de son père, ne cesse de les invoquer. « Liberté, égalité, fraternité, laïcité » a-t-elle proclamé au soir du premier tour ! La droite comme la gauche ne parviennent pas à la contrer sur ce terrain décisif, car elles sont hors d’état d’expliciter leurs propres « valeurs républicaines ». Et pour cause : la « République » chère à une grande partie de la gauche est l’autre nom de mai 1968 : libération des mœurs mais antilibéralisme politique et économique, antiaméricanisme, antimilitarisme, internationalisme et multiculturalisme. L’on est loin de Ferry et Clémenceau !

La droite pour sa part ne parvient toujours pas à briser cet « amalgame » là et dont personne ne parle. Un jour libérale, le lendemain étatiste, un jour européenne, le lendemain nationaliste, voire tout cela simultanément, elle vit encore dans un complexe d’infériorité qui lui vaut de recevoir des leçons de gaullisme par la fine fleur de la gauche mitterrandienne ! L’invocation du Général par les leaders socialistes pourrait faire au moins autant sourire que l’invocation du même Général par Nadine Morano. Est-il si sûr que de Gaulle aurait fait alliance avec EELV et le Front de gauche pour contrer Maître Tixier-Vignancourt, même à 28% des voix ?  

Et voilà la première grande leçon de ces régionales qui n’aura fait l’objet d’aucun commentaire. Ce n’est pas une, mais trois « traditions républicaines » que l’on doit distinguer. La première, la « République rousseauiste », dérivée d’une certaine lecture du Contrat social – largement fautive mais peu importe ici- est celle de Robespierre. Autoritaire et sectaire, elle stimule par la guillotine et le salut public la vertu humaine « toujours en minorité sur la terre »… Omniprésente dans l’imaginaire de « la gauche de la gauche », c’est elle qui assimile aujourd’hui encore toute opposition et toute critique aux intrigues de « factieux » et tout écart d’opinion à la remontée d’une « France réactionnaire ».  La deuxième est celle de la « République libérale », celle qui va de Condorcet et des Girondins (les fondateurs de la République, rappelons-le) aux libéraux de l’UDI, de l’UMP et du PS d’aujourd’hui, en passant par Jules Ferry et Aristide Briand : c’est à elle que la France doit son Etat de droit et l’établissement des grandes lois de liberté, de l’éducation universelle au divorce, en passant par la liberté syndicale, celle de la presse et le long processus de l’émancipation féminine. La troisième est la « République nationale », fruit de la synthèse gaullienne entre la droite traditionnelle et l’héritage révolutionnaire : le bonapartisme sans l’empire en somme, qui est l’esprit même des institutions de la Vème république : exécutif fort, culte de l’ordre et gloire nationale. Et sur le plan sociétal, un solide conservatisme. Le Général, encore lui, n’aurait pas été un adepte du « genre »… En somme, la base de la pensée républicaine de droite, qui n’a donc rien à voir, ni historiquement, ni philosophiquement avec « la contamination du FN ». Il serait bon de le rappeler à la gauche… et à la droite !

Paresse intellectuelle et conformisme politique ont également conduit à manquer d’autres enseignements du premier tour des régionales, cette fois sur le plan local :

1/ Les effets du redécoupage régional ont été sensibles : le score d’un Alain Rousset dans le nouveau grand Sud-Ouest devrait un peu moins surprendre vu la fusion de trois régions fortement à gauche ! Inversement Dominique Reynié partait avec un handicap considérable dans une région de gauche couplée avec une autre à la fois FN et de gauche… 

2/ L’importance des personnalités en lice et de leur positionnement : on le mesure aux bons scores des socialistes compétents et d’autorité comme Le Drian et Rousset ; inversement aux difficultés des têtes de listes centristes (Bourgogne, Centre), décalés par rapport à un électorat plus à droite. 

3/ Une prime claire (rhétorique oblige !) a récompensé les bons orateurs : Laurent Wauquiez et surtout les deux Le Pen !  L’effondrement d’un Saintignon ou d’un Masseret, bien piètres tribuns, s’explique aussi par cela. Et l’habileté rhétorique d’un Claude Bartolone a assurément limité la déroute qu’aurait connue l’inaudible Jean-Paul Huchon. 

4/ L’effondrement de la gauche dans des régions où le bilan de sa gestion était tout simplement désastreux (Nord, PACA).

5/ Le traitement pour le moins peu subtil par l’état-major LR du « cas Morano » a pesé lourd dans les résultats du grand Est.

6/ Les erreurs stratégiques de Christian Estrosi et Xavier Bertrand ont plombé leurs scores : présidence de la métropole niçoise du premier, candidature aux primaires LR du second, voilà de quoi démobiliser les Marseillais d’un côté, les « Nord-Picardistes » de l’autre !

Entre nécessité d’une clarification rapide du discours à droite, d’un examen de conscience dans les deux camps de « gouvernement » et d’une analyse précise des résultats, le temps est plus que compté. Or tout porte à croire qu’il sera consacré aux grands mots « républicains » et aux petits calculs parisiens. Contribuant ainsi à « nationaliser » un peu plus une campagne régionale… dont la nationalisation profite justement à plein au Front National !

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