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"L'opposition sénégalaise 
a gagné la bataille de la rue"
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Été africain

"L'opposition sénégalaise a gagné la bataille de la rue"

Au Sénégal, suite à l'un de ses projets de loi controversés, le président Abdoulaye Wade fait face depuis plusieurs jours à une révolte populaire qui descend dans la rue pour exprimer son mécontentement. Enjeu : son maintien à la tête du pays.

Etienne Smith

Etienne Smith

Etienne Smith est chercheur en science politique à l'Université Columbia  et ancien enseignant à Sciences Po-Paris.

Il est l'auteur de L'Afrique: histoire et défis (Ellipses, 2009)

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Atlantico : Le Président sénégalais Abdoulaye Wade a renoncé à un projet de loi controversé qui aurait permis l'élection simultanée du président et du vice-président avec seulement 25 % des voix. De quoi est-il précisément question ?

Étienne Smith : Peu d'informations ont filtré sur les conditions de rédaction de ce texte. Après son rejet, personne ne s'aventure d'ailleurs à en revendiquer la paternité. Mais il est clair que ce texte a été pensé par Wade, son fils et leur entourage. Wade sait que ses jours sont comptés et qu'il ne terminera pas un troisième mandat s'il l'emportait en 2012. Le projet visait à donc à adapter la constitution aux contingences biologiques d'un président en fin de vie et à favoriser le passage de témoin à son fils, incontestablement impopulaire, sans passer par les urnes.

L'objectif était donc double :

  • En supprimant l'obligation de la majorité absolue au premier tour (25% étant suffisant pour l'emporter), éviter un second tour que Wade sait avoir peu de chances de remporter alors qu'il conserverait toutes ses chances dans un scrutin à un tour;
  • Par l'instauration d'un ticket président / vice-président et le remplacement automatique du président par le vice-président en cas de décès ou démission, choisir lui-même son successeur sans convoquer de nouvelles élections.

Wade a ainsi fait la preuve de son archaïsme, voulant copier à sa manière la transmission de pouvoir Senghor-Diouf (Senghor, réélu en 1978, démissionna fin 1980 et modifia la Constitution pour faire de son Premier ministre Abdou Diouf son successeur, qui termina le mandat de Senghor avant de se présenter devant les électeurs en 1983).

Pourtant le Sénégal a offert un exemple bien plus démocratique de transition avec les élections de 2000, qui ont justement permis à Wade d'arriver au pouvoir. Le clan Wade a eu l'arrogance de penser que la patience démocratique et légaliste des Sénégalais autorisait tous les arrangements. C'était sans compter sur la culture civique des Sénégalais et un héritage démocratique qu'ils ne sont pas près de brader. Ce projet a fonctionné comme symbole de la prise en otage de la vie politique et désormais de la Constitution, voire de l'avenir du pays par les ambitions du clan Wade.

S'il y a eu ces tensions, c'est précisément en raison de la vigilance démocratique de la société civile et de l'opposition face à un pouvoir s'en prenant aux fondamentaux d'une République. Celles-ci n'existeraient pas si Wade renonçait à se présenter, à changer les règles du jeu à huit mois des élections ou à imposer son fils. C'est en ce sens que les Wade, père et fils, sont devenus la première source d'instabilité au Sénégal. L'argument du projet selon lequel le ticket président - vice président assurerait la stabilité alors que l'organisation de nouvelles élections serait source d'instabilité est donc particulièrement fallacieux. Il rappelle le chantage au chaos des leaders autoritaires se croyant indispensables alors que la plupart des transitions chaotiques naissent précisément, en Afrique comme ailleurs, de la volonté des chefs d'États sortants de se maintenir au pouvoir coûte que coûte.

Ce qui est frappant dans ces événements, c'est le contraste entre la maturité civique du peuple et l'immaturité républicaine des rédacteurs de ce projet de loi. Les slogans des manifestants étaient éloquents (« Touche pas à ma Constitution », « La Constitution et le pays ne lui appartiennent pas »), faisant d'eux les véritables gardiens de la Constitution et les garants d'une forme de patriotisme républicain faisant défaut à Wade. Cette révolte sénégalaise apporte un démenti aux nombreux afro-pessimistes qui aiment à souligner l'artificialité supposée de l'État en Afrique ou de l'absence d'enracinement social et culturel des institutions démocratiques. Elle témoigne de la vitalité de la société civile au Sénégal et  montre comment le sens de l'État et l'ethos démocratique sont mieux incarnés par les citoyens que par le sommet de l'État.

C'est aussi un résumé de la décennie Wade : depuis 2000, c'est la société civile qui sauvegarde ses institutions et ses équilibres sociaux et religieux souvent malmenés par le président. L'exception sénégalaise est en ce sens un patriotisme auto-réalisateur qu'il ne faut pas sous-estimer : elle établit un standard et sacralise des principes, établissant une ligne rouge que le pouvoir ne franchit qu'à ses propres périls. Aux dire des manifestants, ce projet faisait justement « honte » à l'image du Sénégal, qui a un « rang » et une « réputation » à tenir. Car le Sénégal n'est pas le Togo ou le Gabon, où les fils ont succédé à leur pères  au pouvoir depuis les années 1960 dans la violence et à travers des élections discutables. Ni le Cameroun ou le Burkina Faso où les présidents enchaînent les mandats depuis presque 25 ans. Mais ce mythe national démocratique est ambivalent en raison justement de l'instrumentalisation possible de la rente démocratique par le pouvoir vis-à-vis de ses partenaires extérieurs, qui ont du coup tendance à minimiser des évolutions politiques inquiétantes au Sénégal. Wade a un passé de démocrate qui plaide pour lui et qui lui sert d'image de marque à l'étranger, mais son modèle politique s'apparente plus au fond au «  despotisme éclairé ».

En interne, les propos et tentatives de coup de force de Wade, par les réactions qu'ils suscitent, fonctionnent comme des piqûres de rappel au modèle démocratique sénégalais. En temps normal, cette vigilance citoyenne ne devrait cependant être qu'un dernier recours. Il semble donc clair que le prochain mandat donnera lieu à des réflexions sur le meilleur vaccin institutionnel contre les dérives trop fréquentes d'un pouvoir exécutif, fruit d'un modèle institutionnel d'État post-colonial au présidentialisme exacerbé, largement copié sur le modèle de la Vème République française, mais désormais à repenser en renforçant la séparation des pouvoirs et l'indépendance de la justice. Ce qui serait un retour aux sources des principes constitutionnels nés de la nécessité d'encadrer le pouvoir des rois.  En somme, tout se passe comme si Wade n'aura été qu'un président de transition, qui par ses tentatives de retour en arrière, aura confirmé la nécessité d'une consolidation démocratique, au prix certes, d'un formidable gâchis de temps et d'énergies !

Ce n'est pas la première fois que le président Wade, au pouvoir depuis 2000 et réélu en 2007 pour un mandat de cinq ans, a été confronté à une contestation d'une telle ampleur...

En 2007, déjà, Wade avait tenté de reporter les élections ou d'inventer des schémas ad hoc de dévolution du pouvoir (aidé en cela par le jeu trouble d'Idrissa Seck, curieusement silencieux à propos de cette nouvelle tentative de Wade). La pression de certains membres de son entourage et de certains pays étrangers (les États-Unis notamment) l'en ont semble-t-il dissuadé. Cet épisode de la présidentielle de 2007, dont toute l'histoire n'a pas encore été écrite, explique, tout comme ce dernier projet, pourquoi ses opposants n'ont aucune confiance en lui, et affirment non sans raison qu'il n'est sensible qu'au rapport de force et aux pressions.

La contestation a été véritablement inédite par son ampleur, la détermination des manifestants,  la diversité de leur profils et leurs modes opératoires. L'ubiquité de la révolte a pris le pouvoir de court. Jusqu'à présent, les manifestations de l'opposition n'attiraient pas les foules.

Cette fois-ci, au delà de la présence attendue des partis d'opposition et de la société civile, la jeunesse s'est mobilisée dans de nombreuses villes du pays, tout comme de nombreux citoyens non affiliés à des partis politiques. Les rappeurs réunis au sein du collectif « Y'en a marre », dont deux membres avaient été arrêtés la veille, ont joué un rôle clé. Leur  slogan qui synthétise l’exaspération de la jeunesse au delà de la simple question institutionnelle est en passe de devenir le symbole du mouvement de contestation. La veille également, le député et maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, s'est enchaîné aux grilles de l'Assemblée nationale, geste symbolique fort qui a eu un écho certain. Hormis l'archevêque de Dakar qui a critiqué le projet des le début de la semaine, les principaux chefs religieux (« marabouts »), souvent présentés comme les piliers de la société civile au Sénégal, ont réagi tardivement pour tenter de récupérer le mouvement des jeunes, appelant au retrait du projet moins à cause de son contenu que des risques pour la stabilité et la paix dans le pays. L'opposition a clairement gagné la bataille de la rue, car les jeunesses wadistes ont brillé par leur absence.

La surprise de Wade devant ces événements en dit long sur la perte de lucidité d'un président et son enfermement narcissique, lui qui se croit aimé du peuple comme au premier jour de son premier mandat et dont la jeunesse était le principal soutien. S'il est peut-être prématuré de parler de fin règne, certains signes ne trompent pas, comme la réticence de son entourage à lui dire la vérité sur son impopularité dans la jeunesse ou la précipitation avec laquelle certains membres de son partis ont cherché à se démarquer de ce projet et de l'hypothèse d'une succession « monarchique » après le retrait du projet. Le parti de Wade - le Parti démocratique sénégalais (PDS) - déjà considérablement affaibli depuis 2009, voit les règlements de compte internes se multiplier depuis les événements, chacun s'attribuant même le crédit du rejet du projet de loi. Plus fondamentalement, cela montre combien la volonté de Wade de léguer son pouvoir (et le PDS?) à son fils risque de faire éclater jusqu'à son propre parti. A court terme, ceux qui au sein du PDS s'opposent à la mainmise grandissante de Karim sortent renforcés.

(Épisode 2/3 : suite de l'interview d'Étienne Smith demain)
Épisode précédent : Sénégal : Wade et "les travers  d'une gouvernance improvisée"

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