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Vous pensiez à une guerre de civilisations ? Non. La 3ème guerre mondiale se jouera sur...
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Manque vital

Vous pensiez à une guerre de civilisations ? Non. La 3ème guerre mondiale se jouera sur...

La raréfaction des ressources hydriques est le prochain enjeu environnemental, de sécurité et géopolitique. Si les politiques n'anticipent pas cette crise majeure de l'eau, de nombreux conflits pourraient voir le jour.

Henri Landes

Henri Landes

Henri Landes est Directeur général de la Fondation GoodPlanet. Il enseigne aussi la politique de l’environnement à SciencesPo Paris depuis 2013 et est le cofondateur de CliMates, un think et do tank sur le changement climatique. Il a également cofondé une start up, Croc, un traiteur bio, local et zéro déchet en Ile-de-France. Franco-américain, il s’intéresse à la comparaison entre la politique américaine et la politique française, notamment sur les questions écologiques. Il est le coauteur avec Thomas Porcher de l'ouvrage sur la COP21, Le déni climatique (novembre 2015) et auteur de Allô Houston, ouvrages respectivement sur la politique climatique internationale et sur la politique américaine. Diplômé de SciencesPo Paris en Affaires internationales et de l’Université de Californie, Davis, Henri Landes a grandi a New York et San Francisco avant de s’installer à Paris en 2009. Il est passionné par la biodiversité marine, et est par ailleurs ancien joueur de tennis de haut niveau.

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Atlantico : La majorité des grandes réserves d'eau sous-terraines ont actuellement atteint un seuil critique. Dans quelle mesure, au regard de l'évolution démographique, la situation risque-t-elle d'empirer dans les années à venir ? Quelles sont les régions qui seront les plus touchées par la raréfaction de l'eau ? Avec quelles conséquences en termes de développement social et de santé ?

Henri Landes : La consommation en eau augmente plus vite que la croissance démographique. Alors qu’au cours du XXe siècle la population mondiale a triplé, la consommation en eau a été multiplié par 6. Mais le paradoxe c’est que l’accès à l’eau potable reste un luxe pour une grande partie de la population mondiale. 3,5 milliards de personnes sur la planète n’ont pas accès à l’eau potable. 

Aujourd'hui un Américain dispose de 600 L d'eau par jour, 300 L pour un Français. Or, dans 19 pays du monde dont la Somalie, le Rwanda,le Cambodge, le Mozambique, les habitants ont accès à moins de 15 litres par jour. Certains pays en proie à des sécheresses de plus en plus sévères et chroniques doivent puiser toujours plus loin ou toujours plus profond.

Dans toutes les régions du monde, une baisse de la disponibilité en eau est prévisible pour nombreux pays, que ce soit en Chine et en Inde, au Maroc et en Algérie, au Brésil et au Mexique et même en France et dans l’Europe occidentale. L’expansion des zones désertiques du Sahara et au Moyen Orientest inévitable. L’Asie du Sud-est est très vulnérable aux grandes pluies de mousson qui engendrent des crues monstrueuses. La sècheresse en Californie démontre bien que les Etats-Unis sont également exposés.

Ajouté à la pression démographique, le changement climatique risque de rebattre les cartes d'une distribution encore plus inégale. Pénurie pour certains et menace pour d'autres, car dans un climat qui se réchauffe, les océans s'évaporent d'avantage, le régime des précipitations est modifié et des pluies torrentielles et dévastatrices surviennent. 

L'accessibilité à l'eau potable et à l'assainissement sont deux défis auxquels l'humanité doit faire face.

Selon, Rajendra Singh (surnommé le "waterman of India"), "la troisième guerre mondiale est à nos portes et elle concernera l'eau si rien n'est fait pour résoudre cette crise". Quels sont les conflits qui pourraient naître du fait d'une pénurie d'eau ? Dans quelle mesure sa raréfaction et les sécheresses sont-elles à l'origine de tensions, voire de dérives terroristes, dans certaines régions du monde ? Quels exemples peut-on citer ?   

La guerre entre pays a souvent pour origine la volonté de mettre la main sur la ressource du voisin. L'eau est un élément essentiel à la vie et il est clair que l'inégale répartition liée à la seule topographie des territoires entraine des velléités.

La mise en place d'infrastructures de déviation ou de retenues des eaux peut mettre le feu au poudre.Avec l'amélioration des techniques on est capable de détourner sur des centaines de kilomètres la plus grande partie d'un fleuve ou de retenir son débit annuel derrière quelques barrages.

Les rivalités géopolitiques sur les bassins hydrologiques se multiplient et l'aval est toujours défavorisé.

La construction de grands barrages turcs en est un très bon exemple. La Turquie voit naitre dans ses montagnes les deux plus grands fleuves du Moyen Orient: le Tigre et l'Euphrate. Le pays a vraiment la main mise sur le robinet et pénalise les états voisins en construisant toujours plus de barrages.

Les  populations syriennes et Irakiennes fortement dépendantes de ces eaux pour leurs cultures agricoles en sont les victimes. Entre 2006 et 2009, la Syrie a connu la plus forte sécheresse de son histoire. Nombreux chercheurs estiment qu’elle a été en grande partie provoquée par le changement climatique. A cause du manque d’eau pour la population et l’agriculture dans les zones rurales du pays, 1,5 millions de Syriens ont migré vers les zones urbaines. Couplé avec la hausse des prix des biens alimentaires et des maladies, ceci a contribé à l’instabilité et au conflit deux ans plus tard.

Un autre exemple sont les rivalités entre le Soudan et l'Egypte dans l'utilisation des eaux du Nil. Le fleuve passe au beau milieu du désert et les égyptiens se concentrent le long des rives. Mais le Nil prend sa source bien plus loin : en Ethiopie et sur le territoire soudanais. L'Egypte est de plus en plus inquiète par les projets d'irrigation du Soudan qui ambitionne de se lancer dans la construction d'ouvrages hydrauliques qui priveraient  les égyptiens de l'eau dont ils ont eux aussi tant besoin.  

L’eau est bien au cœur de plusieurs tensions à travers le monde, dont certaines subissent des dérives terroristes. Le changement climatique vient exacerber ce phénomène. C’est pourquoi le Pentagone appelle le changement climatique un « multiplicateur de menace ». 

La gestion actuelle de l'eau par les Etats et les instances internationales anticipe-t-elle les difficultés liées à sa raréfaction croissante ? Selon vous, quelles sont les politiques qui devraient être menées pour faire face à cette crise majeure ? 

La gestion et la consommation de l’eau aujourd'hui est le meilleur exemple de notre déconnexion de la réalité des ressources de notre planète. L'eau devrait être un bien commun de l'humanité au même titre que l'air que l'on respire. Les pays n'ayant pas accès à l'eau revendiquent de plus en plus ce droit.

Or, l’eau est une ressource  payante. 40 % du marché mondial est privatisé. Je pense aussi aux minéraliers et au scandale de l'eau en bouteille qui ont la main mise sur la ressource. L'eau en bouteille est devenu le secteur le plus dynamique de l'industrie agroalimentaire et elle coûte en général beaucoup plus cher que l’eau du robinet. En France, l’eau en bouteille coûte 300 fois plus cher que l'eau du robinet. Pour rappel, pour fabriquer une bouteille d'eau il faut 1/4 de litre de pétrole. 

Il y a un rôle à jouer pour les acteurs privés - notamment en matière de technicité apportée aux collectivités - mais pas dans le cas de figure actuel. Le pouvoir des collectivités doit être renforcé face aux acteurs privés de l’eau.

Les populations des villes des pays pauvres vont continuer à s'accroitre dans les prochaines décennies du fait de l'exode rural et des migrations des petites villes vers les grandes.Cette extension des espaces urbains entraine une augmentation proportionnelle des besoins en eau avec des conséquences sanitaires inévitables. La majorité des grandes villes des pays pauvres disposent d'un service minimum en terme d'assainissement et d'approvisionnement en eau potable car même si les Nations Unis ont déclaré en 2010 que cette ressource était un droit humain à part entière, sa mise à disposition à néanmoins un coût.

Il est nécessaire d’équiper les agglomérations de réseaux d'adduction mais aussi d'égouts et de canalisations sous peine d'insalubrité. Rappelons qu'avant de se munir d'un réseau d'assainissement fiable et bien ramifié, la ville de Paris a subit une épidémie de choléra qui a fait 20 000 mort en 1832.

L’eau en tant que telle ne fait pas objet de négociations internationales comme le climat ou la biodiversité. Il ne s’agit pas de créer de nouvelles instances mais de renforcer la place de l’eau dans les négociations internationales existantes car son traitement plus juste et plus durable est urgent. 

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