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Justin Trudeau commente les manifestations en cours lors d'une conférence de presse sur la colline du Parlement à Ottawa, le 14 février 2022.
Justin Trudeau commente les manifestations en cours lors d'une conférence de presse sur la colline du Parlement à Ottawa, le 14 février 2022.
©DAVE CHAN / AFP

Loi sur les mesures d’urgence

Voilà pourquoi la réponse du Canada aux convois de la liberté devrait révolter l’ensemble des démocraties occidentales

Le Canada a invoqué une loi sur les mesures d'urgence pour mettre fin aux blocages « illégaux » des manifestants opposés aux mesures sanitaires. Cette loi autorise le gouvernement fédéral à utiliser « à titre temporaire des mesures extraordinaires » extrêmement liberticides

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester dirige le Centre d’Etudes Européennes du Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Ancien fonctionnaire européen issu du Collège d’Europe, il a notamment été membre de cabinet du Commissaire à l’Éducation et à la Culture de 2014 à 2019. Il enseigne à Sciences-Po Paris (Campus de Dijon) depuis 2008. Twitter : @rodballester 



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Atlantico : La vice-première ministre et ministre des Finances a, dans une allocution concernant la Loi sur les mesures d’urgence, détaillé les mesures qui allaient s’appliquer en réponse aux convois de la liberté et notamment “le gouvernement émet un décret qui autorise les institutions financières canadiennes à cesser temporairement d’offrir des services financiers lorsqu’elles soupçonnent qu’un compte sert les intérêts des occupations et barrages illégaux. Ce décret s’applique à la fois aux comptes de particuliers et d’entreprises.” Dans quel but le gouvernement canadien fait-il ça ? Quelle est la logique politique de cette décision ?


Rodrigo Ballester : Dans le but très clair de frapper au portefeuille les manifestants, cesser le blocage mais également de « sortir le Karcher » financier contre ces-derniers et de politiser l’affrontement entre le gouvernement et ce mouvement tout en évitant l’usage de la force.  

Si l’allocution de la vice-première ministre dit vrai, il semblerait que le mouvement des camionneurs canadiens ait causé des pertes économiques considérables à l’économie canadienne, notamment en coupant net le trafic avec les Etats-Unis à travers les différents ponts qui relient les deux pays. Alors oui, il s’agit plus que d’une manifestation classique et l’on est en droit de s’interroger sur les conséquences économiques et sociales d’un tel mouvement. 

Mais la réaction du gouvernement canadien en dit bien plus et cette allocution est révélatrice à plusieurs égards, sa première phrase étant une déclaration de principes « À travers le monde, les démocraties libérales sont confrontées à des menaces sérieuses et répétées ». Una allusion à peine voilée à « l’illibéralisme » l’étiquette à la mode pour discréditer un certain type de contestation (qui, d’ailleurs, va au-delà de la pure gestion de la pandémie) et une façon peu subtile de cliver le pays entre vertueux pro-gouvernementaux et dangereux mutins. C’est tout à fait déplacé. 

Finalement, signe des temps, le gouvernement canadien justifie également ses mesures pour préserver la réputation du Canada dans le monde. Pour un Premier Ministre qui a un côté « Tik Tok », pour un pays qui s’auto perçoit comme un parangon de démocratie et pour des élites canadiennes qui font dans la surenchère inclusive et adorent se mettre en avant comme un pionnier de la culture woke (ce qu’on appelle le « virtue signalling ») cela fait effectivement mauvais genre que des camionneurs un peu rugeux ternissent cette image d’épinal. Et envoyer les forces de l’ordre ? N’y pensez même pas, des matraques et des gaz lacrymogènes, cela ferait vraiment tâche d’huile sur les réseaux sociaux ! 



Quelle est la philosophie derrière ces mesures ? Faut-il voir dans cette décision une volonté assumée de contrôle social ?

 A mon avis, ce qui saut tout d’abord aux yeux, c’est une volonté de mater une manifestation, certes fastidieuse et peut-être illégale à certains égards, de manière implacable en employant des moyens tout à fait disproportionnés. J’y vois également un mépris de classe et, un manque absolu d’empathie et de flexibilité face à un mouvement qui part d’un malaise tout à fait compréhensible après deux ans de restrictions. J’y vois finalement une insupportable suffisance d’un gouvernement qui préfère la fuite en avant à l’autocritique. Ce qui est d’autant plus déplorable que certaines régions canadiennes commencent à s’aligner sur les doléances des manifestants. Après l’adoption de mesures si restrictives pendant deux ans, changer de cap serait un aveu d’impuissance que l’égo de Trudeau ne saurait encaisser. 

Et finalement, oui, vous avez raison, il y a une volonté de contrôle clairement perceptible. Après deux ans de mesures spéciales, peut-être que certains gouvernements se sont enivrés de pouvoir et ne mesurent plus la portée de leurs actes face à une pandémie en clair recul. Franchement, que cela plaise ou non, il y a un côté « crédit social » à la chinoise dans ces mesures. Car cela va bien au-delà du « frapper au portefeuille ». Alors que l’immense majorité des paiements sont électroniques, geler un compte bancaire s’est empêcher un chauffeur d’acheter des médicaments, de la nourriture, de payer le chauffage en plein hiver, c’est délirant ! Et sur quelle base juridique ? La loi sur les mesures d’urgence canadienne prévue, entre autres, pour les catastrophes naturelles et les situations de guerre ! En amendant une loi sur le financement des activités terroristes, alors que le mouvement des chauffeurs est absolument pacifique ! Le tout sans la nécessité d’un mandat judiciaire ! C’est ahurissant et cela en dit long sur toutes ces élites qui se pâment de vertu au moindre tweet et qui derrière cette façade cachent des pulsions bien moins démocratiques.  

Le fait que cette mesure vienne d’un pays comme le Canada explique-t-il la faiblesse des réactions, notamment occidentales, à cette décision ? Les autres démocraties libérales auraient-elles eu une réaction différente si la décision venait d’un pays moins démocratique ?

Ou même venant de pays étant perçus comme moins démocratiques. Sans aucun doute, dans une monde médiatique et surconnecté qui relève parfois plus de théâtre que de la politique, le gouvernement Trudeau se positionne clairement dans la ligue des vertueux. Prétendre être un champion de l’inclusion, de la diversité et des minorités en tout genre vous donne une certaine immunité médiatique et politique. Cela mène à une telle hémiplégie morale, que le verdict dépend beaucoup plus de l’auteur que de l’acte. La même situation eut lieu d’ailleurs en Europe. Lors du premier confinement de mars 2020, le fait que les pouvoirs exceptionnels octroyés par le Parlement hongrois à Viktor Orbán et révocables à tout moment avaient provoqué une hystérie collective alors que le pays n’était soumis qu’un à un confinement volontaire. Simultanément, le gouvernement espagnol a littéralement enfermé les enfants chez eux, sans possibilité de sortir ne serait-ce que quelques minutes et a fermé le Parlement national sans qu’une seule critique lui soit adressée. Entretemps, la Cour Constitutionnelle espagnole a condamné en quatre occasions le Premier Ministre pour cette gestion calamiteuse et liberticide sans que cela ne soulève une seule critique de Bruxelles. 

Il est très ironique que juste au moment où le très respecté magazine The Economist, bible des cercles mondialisés, révélait que le Canada fait partie des démocraties les plus consolidées au monde, Trudeau prend des mesures draconiennes qui pourraient potentiellement affamer des manifestants absolument pacifiques.

En parlant de “deux poids, deux mesure » Trudeau aurait-il adopté les mêmes mesures si des blocages identiques avaient eu lieu pour défendre et dénoncer le « racisme systémique » par exemple ? J’en doute. 

Justin Trudeau à l’image d’un Premier ministre très progressiste, héraut de la démocratie. Le fait qu’il soit prêt à mettre en place ce genre de mesure accrédite la thèse de David Adler selon laquelle les centristes sont les plus hostiles à la démocratie ? 

Excellente question. Il semblerait en tout cas, que la pandémie ait donné une grande part de raison aux théories de David Adler formulées dès 2016. Et parlant plus clairement : plus que progressiste, Trudeau est le champion toutes catégories du wokisme institutionnel, cette idéologie que nous commençons à bien connaître en Europe et qui tient surtout de la posture, du matraquage de positions binaires, du mépris de classe (comme l’a si bien expliqué Batya Ungar Sargon dans votre journal) et du dénigrement de sa propre origine. Sauf que derrière cette vertu affichée jusqu’à la nausée se cachent des pulsions qui n’ont rien de démocratiques, et qui sont d’ailleurs l’antithèse même du libéralisme classique qui prône la sacralité des libertés individuelles.  Il est très révélateur de constater que les pays les plus woke de la planète, comme le Canada, la Nouvelle-Zélande ou l’Australie ont imposé les restrictions les plus sévères (voire arbitraires, détentions physiques comprises) pour contrôler la pandémie. Tous des pays anglo-saxons, par ailleurs, berceau de cette cancer culturel appelé « cancel culture ».

Le mouvement des chauffeurs routiers se postule explicitement comme anti-woke. Ils ont explicitement déclaré « ne pas être intéressés dans la politique des minorités ni les divisions raciales » et vouloir retrouver l’essence même de l’identité canadienne au-delà de ces communautarismes. L’exact opposé des postulats de Trudeau. Ce qui explique peut-être l’extrême virulence de sa réaction contre eux ? Il y a une part de guerre culturelle dans cette jacquerie, ne l’oublions pas. 

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