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Vladimir Poutine assiste aux exercices militaires conjoints des forces armées russes et biélorusses dans la région de Nijni Novgorod, le 13 septembre 2021.
Vladimir Poutine assiste aux exercices militaires conjoints des forces armées russes et biélorusses dans la région de Nijni Novgorod, le 13 septembre 2021.
©ALEXEY DRUZHININ / SPUTNIK / AFP

A l’insu de son plein gré

Vladimir Poutine s’est-il construit une Russie (et une armée) Potemkine ?

Le profil de son insubmersible ministre de la défense est de ce point de vue profondément révélateur du mode de fonctionnement de l’Etat russe.

Viatcheslav  Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii est professeur à l'ESSCA.

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Jean-Vincent Brisset

Jean-Vincent Brisset

Le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset est chercheur associé à l’IRIS. Diplômé de l'Ecole supérieure de Guerre aérienne, il a écrit plusieurs ouvrages sur la Chine, et participe à la rubrique défense dans L’Année stratégique.

Il est l'auteur de Manuel de l'outil militaire, aux éditions Armand Colin (avril 2012)

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Atlantico : Dans quelle mesure Vladimir Poutine s’est-il entouré de ministres et d’un état-major fantoches, qui ne lui servent que de faire valoir ?

Viatcheslav Avioutskii : On a souvent tendance à commettre l’erreur de croire qu’on fait face à un homme seul, Vladimir Poutine. Mais il y a une sorte de « Poutine collectif », il a une équipe, un clan. Il ne s’est pas véritablement entouré d’incapables. Un groupe de personnes s’est constitué autour de lui et ce groupe s’est coupé de la réalité et de la société. Ce « Poutine collectif » vit dans un monde parallèle, avec une vision fausse de l’histoire, parfois mensongère. Notamment lorsqu’il dit que l’OTAN lui a promis de ne pas s’élargir à l’Est alors qu’il n’y a jamais eu un tel engagement. Ou l’utilisation du terme de « génocide » des russophones. Et derrière ça, une partie de la société est complètement endoctrinée. Depuis quelques temps, le clan des « libéraux » comme Alexeï Koudrine, Président de la Cour des comptes de la Fédération de Russie, censé équilibrer le pouvoir, est complètement effacé. Ils ont comme accepté la situation et ne s’opposent plus à la vision de Poutine.

Par ailleurs, il y a des erreurs de calcul, Poutine n’a pas bien calculé la dépendance économique russe vis-à-vis de l’Occident, y compris sur le plan de l’armement. Poutine n’est pas un économiste dans le sens qu’il n’a pas reçu une formation d’économiste à l’université, il ne comprend pas l’économie. C’est un ancien officier du KGB. Il ne comprend pas que l’économie russe est si dépendante de l’extérieur. Dès 2014, avec les premières sanctions, il a interprété les choses positivement comme une manière de produire autrement, en appuyant une politique de substitution aux importations, alors que les économistes s’inquiétaient déjà.

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Lorsque l’on voit le chef du service des renseignements extérieurs, Sergueï Narychkine, bégayant devant Poutine, comment l’expliquer ?

Viatcheslav Avioutskii : Il y a plusieurs interprétations qui circulent. Et notamment que Narychkine faisait partie des « colombes » qui voulaient discuter avec Kiev là où les faucons voulaient agir directement. Apparemment, Sergueï Shoïgou, qui était plus au fait de la situation que Poutine, voulait limiter l’intervention aux Républiques du Donbass et dissuader Poutine d’une invasion complète de l’Ukraine. Les objectifs de l’opération militaire ne semblent pas très bien fixés. Poutine a dit vouloir « dénazifier » le régime, mais comment veut-il le faire ? Ce n’est pas très clair. Je pense qu’à cause de cela, l’armée russe va dépasser ses capacités à un moment ou un autre.

Y-a-t-il une forme de Russie et d’armée russe « Potemkine », donnée à voir comme plus fortes qu’elles ne le sont ?

Viatcheslav Avioutskii : Je n’utiliserais pas ce terme. L’histoire des villages Potemkine remonte au XVIIIe quand un favori de Catherine La Grande devait développer le sud de l’Ukraine mais que l’argent qui devait être dédié à cette cause a été volé. Potemkine n’a ainsi fait construire que les façades des maisons. Et la tsarine n’y a vu que du feu. On connaît très bien la puissance de la Russie, c’est une puissance nucléaire importante, avec des chars sophistiqués, etc. En même temps, c’est une armée traumatisée par l’Afghanistan, qui a mal vécu la bataille de Grozny pendant la première guerre de Tchétchénie en 1994. Je pense qu’ils ont le potentiel mais la question est comment construisent-ils la stratégie ? C’est peut-être là qu’est leur point faible actuellement. Ils ont des points faibles structurels mais ils restent puissants. Ainsi, même si l’armée est puissante elle peut s’enliser ou perdre.

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Alors que l’on pensait que Kiev allait tomber, et ce plusieurs soirs de suite, les Ukrainiens résistent. A-t-on surestimé les forces de larmée russe ?

Viatcheslav Avioutskii : Nous n’avons pas surestimé la force des armées russes, mais sous-estimé les forces armées ukrainiennes. Depuis 2014, la capacité militaire ukrainienne a été largement améliorée grâce à l’aide des conseillers britanniques, canadiens et américains.

La Russie a une armée inadéquate par rapport aux stratégies et aux tactiques des armées occidentales. Elle s’appuie sur un armement lourd avec des tanks et un important secteur aérien qui n’est pas utile pour un combat de terrain. Lors de la guerre de Tchétchénie en 1999-2000, l’armée russe détruisait quartier par quartier la ville de Grozny. Si l’on regarde en Syrie, les forces armées ne sont pas intervenues sur le terrain, mais en tant qu’artillerie ou aviation. Sur le terrain, elle intervient la plupart du temps avec des unités tchétchènes aguerries ou de sécurité privées du type de Wagner.

Vladimir Poutine et son entourage proche sont convaincus qu’ils ont créé un récit dans lequel l’Ukraine n’a pas son identité propre. Elle serait manipulée par l’occident et les USA et les Ukrainiens une fois débarrassés des dirigeants pro-américains accueilleraient en libérateur les forces armées russes. Il pensait pour cette raison que la guerre allait se terminer en 48 h, que grâce à des frappes aériennes la chaîne de commandement serait détruite (mais ce n’est pas le cas) et que les militaires ukrainiens abandonneraient leur poste. Cela ne s’est pas déroulé comme ça.

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Jean-Vincent Brisset : L’armée russe pensait que Kiev allait tomber sans le moindre combat, voire au premier coup de fusil, mais cela s’est passé autrement. Il n’y a pas eu de volonté de s’engager dans des opérations terrestres de grande importance en dehors de la tenaille biélorusse. Il y a eu tout de même des frappes ciblées sur les postes de commandements.

Si les Russes le veulent, ils ont des moyens extrêmement puissants. Ils ont encore la possibilité d’en envoyer davantage. On a parlé de 150 000 hommes massés à la frontière, mais pour le moment, les opérations ne semblent pas avoir engagé toutes ces troupes.

On peut penser qu’il y a eu une faille dans le renseignement russe étant donné cette attaque. Cela demeure étonnant étant donné la bonne connaissance du terrain par les services de renseignement et dans l’analyse. On peut se demander si tout cela est lié à une faille ou si on aurait dit à Poutine que l’opération était possible pour lui faire plaisir.

Les Russes ne pensaient pas d’ailleurs que cette guerre pouvait durer. Sur le terrain le non engagement d’une grande quantité de troupe prouve cela. On a l’impression que l’engagement ponctuel est sous-estimé. Poutine n’a pas utilisé la masse. S’il était rentré avec un nombre important de chars, la prise de Kiev aurait été très rapide. 

Foreign Affairs estime que Sergeï Shoïgou, le ministre de la Défense russe depuis 10 ans (2012) et proche de Poutine est en partie responsable de la situation actuelle - en ayant inclu larmée comme un moyen  de mener à bien ses politiques -.  A quel point linfluence de cet homme est-elle importante pour comprendre la situation russe ?  

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Viatcheslav Avioutskii : Sergeï Shoïgu est un personnage à la fois médiatisé et très peu connu, notamment en occident. C’est un poids lourd de la politique intérieure russe avec une longévité politique extraordinaire. Il a occupé des postes dans les gouvernements successifs depuis 1992 sans interruption et il est apparu comme un successeur de Vladimir Poutine. C’est l’un des rares ministres de la Défense à ne pas être militaire professionnel par sa formation d’ingénieur. Il vient d’une région isolée de Sibérie orientale, mais sur le plan ethnique il est Touvien et religieusement il est bouddhiste.

Durant 18 ans de (1992 à 2012), il a été Ministre des Situations d’urgence. Il a transformé ce ministère en une sorte de pouvoir parallèle au même titre que la police ou les forces armées. Les experts ont noté que chaque fois que Poutine lançait une opération, il faisait une partie de chasse en Sibérie avec Shoïgou. C’est l’un de ses amis proche et loyal. Au niveau idéologique, c’est un conservateur qui partage les mêmes orientations politiques que le chef du Kremlin.

Il a réorganisé les forces armées russes en succédant à Anatoli Serdioukov limogé pour une histoire de lutte interne. L’armée russe manque d’expérience de combat nécessaire, mais Shoïgou a réussi à rationaliser sa structure. Mais de nombreux experts disent tout de même que la décision finale de l’envahissement de l’Ukraine par la Russie a été prise par Vladimir Poutine lui-même. Même son entourage n’a pas vraiment été consulté. Plusieurs scénarios ont été mis sur la table, mais le choix a été pris personnellement et individuellement par le président de la fédération. Il ne faut pas exagérer l’influence de M. Shoïgou, il a un poids important dans la société, mais il n’a pas le même pouvoir que Poutine.

Y-a-t-il eu des erreurs de stratégie militaire dans la formation de larmée ces dernières années et actuellement pendant linvasion ?

Viatcheslav Avioutskii : Dans la ville de Kharkov, au lieu de lancer une attaque massive, l’armée russe est entrée avec des blindés légers  et un effectif réduit qui ont été très vite dispersés par les milices territoriales et l’armée régulière ukrainienne. Cette erreur de jugement montre que l’intervention a été mal préparée et on a l’impression que le commandement sur place ne sait pas ce qu’il faut faire. Il surutilise les moyens lourds (ex. missiles, tanks, aviation) et ne sait pas intervenir dans une ville sans la détruire complètement.

Plusieurs sources concordantes me confient que la logistique russe a été déficiente. Dans l’oblast de Tchernigov, les habitants racontent que les soldats russes sont affamés, manquent de nourriture et pillent des supermarchés, volent même les locaux. On a vu aussi beaucoup d’images de chars arrêtés sur les routes car ils n’ont plus de carburant. Les Ukrainiens affirment qu’il y aurait eu des attaques sur les citernes d’approvisionnement des colonnes par des petites unités de combat ce qui a ralenti la progression des Russes.

Jean-Vincent Brisset : L’armée russe a montré en Syrie qu’elle a beaucoup appris, qu’elle s’était modernisée, mais qu'il lui restait encore des lacunes. On le voit avec l’utilisation des missiles Javelin qui ont une possibilité d’entrée par le toit alors que les Russes ont des toits bricolés. Les Russes n’ont pas analysé les menaces qui allaient être rencontrées. 

Sur le terrain, il y a une distance entre les officiers et les combattants de première ligne. Quand les Russes sont dans une guerre patriotique, cette distance disparaît et il y a de nouveau une cohésion car ce sont les officiers qui vont au combat. Sur des opérations plus restreintes, il y a une distance et cela fonctionne de manière moins optimale.

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