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Visite au Vatican : quand François Hollande tombe dans le marketing électoral
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Visite au Vatican : quand François Hollande tombe dans le marketing électoral

Le pape François reçoit François Hollande au Vatican pour une audience privée ce mercredi 17 août. Dans un contexte particulier, ce déplacement s'apparente à une tentative de renouer des liens bien fragiles avec l'électorat catholique français.

Manlio Graziano

Manlio Graziano

Manlio Graziano enseigne la géopolitique et la géopolitique des religions à l’American Graduate School in Paris, à Paris IV – La Sorbonne et à la Skema Business School. Parmi ses publications, Essential Geopolitics: A Handbook - Manuel essentiel de géopolique (2011), Il secolo cattolico. La strategia geopolitica della Chiesa (2010) – L’Italie, un État sans nation ? (2007) et Identité catholique et identité italienne. L’Italie laboratoire de l’Église (2007). Il est en train de rédiger un essai sur la géopolitique des religions (Guerre sainte et Sainte alliance : Religions et désordre international au XXIe siècle, à paraître en 2014).

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Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Atlantico : François Hollande rencontrera ce mercredi 17 août le pape François au Vatican, après une halte dans l'église Saint-Louis-des-Français à Rome, où il avait refusé de se rendre en 2014, pour se recueillir en mémoire des victimes des attentats. Comment expliquer ce qui semble s'apparenter à un virage de François Hollande vis-à-vis des catholiques ? Faut-il y voir une simple opération marketing ?

Roland Hureaux : Marketing non, mais opération électorale à mois d'un an de la présidentielle, sûrement. Elle s'inscrit d'ailleurs dans un contexte plus large : les attentats terroristes et l'état d'urgence qui a suivi ont créé un climat d'union nationale favorable à ce genre de rapprochement. D'autant que les lieux de cultes catholiques sont particulièrement visés par les islamistes et qu'il revenait tout naturellement au pouvoir, dont la mission est de protéger tous les citoyens quels qu'ils soient, de veiller à leur sécurité. Que le même pouvoir cherche à en tirer un profit électoral, c'est dans l'ordre des choses. S'agit-il pour autant d'un changement de fond dans l'attitude globalement hostile du gouvernement actuel vis-à-vis de la tradition catholique, attitude qui s'est manifestée à bien des reprises depuis 2012 ? On peut en douter.

Le principal motif de conflit avec l'Eglise catholique a été bien entendu la loi Taubira instituant le mariage homosexuel et instaurant en doctrine officielle la théorie du genre, non scientifique je vous le rappelle. Mais à cette question de fond sont venues s'ajouter bien d'autres marques d'hostilité vis-à-vis de la frange de l'opinion la plus engagée dans la religion catholique. Mgr Vingt-Trois avait été mis plus bas que terre par la commission de l'Assemble nationale, principalement socialiste, chargée de faire des auditions sur la loi Taubira. Les manifestations contre celle-ci ont fait l'objet d'une répression policière très dure : plusieurs centaines de manifestants parfaitement pacifiques raflés et fichés sans ménagement, ce qui contraste singulièrement avec la mansuétude dont bénéficient les manifestants violents (Nuits debout, No borders, etc.) dès lors qu'ils se réclament de la gauche. D'inutiles provocations ont accompagné le vote de la loi (ou son non-vote puisqu'on n'a jamais su ce que le Sénat avait exactement voté), par exemple la publication d'un timbre à l'effigie d'une Femen dont la spécialité était la profanation des lieux de culte catholiques.

Mais il y a aussi des marques d'hostilité qui ne sont pas seulement symboliques : la réforme des allocations familiales faite en 2014 cible
précisément les familles nombreuses de la classe moyenne dont on sait qu'elles sont presque toutes catholiques. En-dehors de celles-là, les familles populaires indigènes (une expression que je préfère à celle de Français de souche) ont peu d'enfants : un ou deux en général, et ne bénéficiaient donc guère de la politique familiale. Celle-ci est désormais orientée vers les familles "qui en ont le plus besoin", nombreuses et populaires, c'est-à-dire les familles issues de l'immigration. Outre un expédient budgétaire qui a représenté 3 milliards d'économie, cette mesure est apparue comme une revanche mesquine vis-à-vis des familles qui s'étaient le plus mobilisées dans la Manif pour tous. Contrairement à ce qu'on croit , il ne s'agit généralement pas de gens très riches : quand on est obligé de partager en 5 ou plus les patrimoines à chaque génération, il n'en reste très vite plus guère. Nous en connaissons que ces mesures ont plongé dans de graves difficultés. La baisse sensible de la natalité depuis un an est sans doute la conséquence de ces mesures.

Au moment précis où Hollande esquisse ce semblant de rapprochement avec l'Eglise catholique, le gouvernement introduit un amendement à la loi Egalité et Citoyenneté tendant à soumette à autorisation (et non plus à simple déclaration) l'ouverture des écoles privées hors contrat, qui sont, ce n'est un secret pour personne, principalement catholiques. L'alibi est certes la volonté de limiter l'ouverture d'écoles musulmanes communautaristes, mais, de fait, ce sont les écoles d'inspiration catholique qui risquent d'être les premières visées. Il y aurait, soit dit en passant, un moyen simple de limiter l'ouverture de ces écoles, ce serait de redresser l'Eduction nationale de telle manière que les parents en soient satisfaits, mais il ne faut attendre rien de tel de Najat Vallaud-Belkacem. Il lui faudrait revenir sur trente ans de réformes idéologiques désastreuses que le gouvernement actuel ne fait qu'aggraver.

Pour rendre ce revirement apparent en direction de catholiques plus cocasse, je rappellerai ce que disait Cazeneuve il y quelques années : "Evoquer les racines chrétiennes de la France, c’est faire une relecture frelatée (de l'histoire) qui a rendu la France peu à peu nauséeuse". Et miracle, le même Cazeneuve passe son 15 août à Lourdes pour y surveiller le dispositif policier. Lourdes où il y avait, d'ailleurs, peu de risques d'attentat compte tenu du respect qu'ont tous les musulmans pour la Vierge Marie (je suis d'ailleurs personnellement gêné que par ce luxe de précautions, on assimile les catholiques à un troupeau effrayé, alors qu'ils devraient, moins que les autres, avoir peur de la mort !).

Il y aurait enfin une autre raison qui pourrait fonder le virage apparent de François Hollande, ce sont les positions du pape François sur des sujets comme l'immigration ou l'ouverture à l'islam qui, si elles mettent mal à l'aise bien des catholiques français (et des non-catholiques), vont dans le sens d'un Parti socialiste adepte de l'abolition des frontières et du métissage des cultures. Beaucoup trouvent en effet des convergences entre les positions du pape François et celles des socialistes. Ils devraient se rappeler ce que disait Chesterton : "Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles".

Je note au demeurant que si le président Hollande se rend à l''Eglise Saint-Louis-des-Français, église des Français de Rome, il ne va pas, à la différence de plusieurs de ses prédécesseurs, à Saint-Jean-de-Latran dont les chefs d'Etat français sont, ès qualité, chanoines honoraires, un honneur qu'il ne daigne pas encore recevoir officiellement.

Manlio Graziano : Il y avait déjà eu une rencontre entre le pape et François Hollande. Nous ne pouvons pas réellement parler de virage. Quoiqu'il en soit, un président de la République française est tenu de conserver de bons rapports avec l'Eglise catholique, même quand il se présente comme ultra-laïc ou socialiste. Cela fait partie de la tradition française. Aucun responsable politique ne peut renoncer à ce rôle. Mais là, d'autres éléments s'ajoutent. D'abord, François Hollande désire être réélu et il a peur que les catholiques français se rangent contre lui, ce qui est fort probable d'ailleurs. Il ne s'agit guère d'une stratégie de marketing. Il tente de dissuader l'Eglise de prendre ouvertement position contre lui. Ensuite, le dernier attentat à Saint-Etienne-du-Rouvray a poussé les autorités publiques à se montrer beaucoup plus proches de l'Eglise. Nous les avons par exemple vues présentes à Notre-Dame, une chose qui aurait été plutôt bizarre auparavant. Pour finir, la précédente rencontre s'était déroulée durant la période des débats sur le mariage homosexuel, ce qui avait crispé les relations. Mais tout cela appartient maintenant au passé.

La nomination de l'ambassadeur Laurent Stefanini comme représentant de la France au Saint-Siège en 2015 avait pu "compliquer" les relations entre le Vatican et François Hollande, le Vatican n'ayant jamais accrédité le diplomate dans sa fonction, en raison de son homosexualité. Cette visite peut-elle durablement changer les rapports entre François Hollande et le pape François ?

Manlio Graziano : A mon avis, cette histoire s'inscrit dans une tradition de bras-de-fer entre l'Eglise catholique et la France. Chirac avait fermement refusé que les références aux racines chrétiennes de l'Europe soient insérées dans la Constitution européenne. L'Eglise catholique et la France veulent chacune démontrer qu'elles sont les véritables dépositaires d'une mission morale dans le monde. Il y a sur ce plan une véritable compétition. Je pense qu'après 2005, il y a eu une sorte de trêve dans cette guerre qui opposait d'un côté la France et la triade "liberté, égalité, fraternité" et de l'autre côté l'Eglise catholique et la tradition chrétienne.

Je ne pense pas que l'Eglise catholique soit véritablement opposée à la nomination d'un ambassadeur parce qu'il est homosexuel. Tout dépend des circonstances. En Italie, il y a eu pendant longtemps un Premier ministre marié plusieurs fois, avec une vie sexuelle déréglée, et cela n'a jamais perturbé l'Eglise catholique dans ses rapports. Sarkozy a été reçu en visite officielle au Vatican avec la mère de sa fiancée de l'époque, Carla Bruni, alors qu'il était encore marié à une autre femme. Si la France sous-entend que la sexualité de cet ambassadeur est une question de principe, il est évident que l'Eglise catholique a tout intérêt à ne pas laisser passer la chose. Je ne sais pas s'ils ont l'intention de faire une trêve, mais je pense que la question doit être vue dans ce contexte.

Roland Hureaux : Ce n'est pas son homosexualité qui avait posé problème. Chez les gens bien élevés, cela fait partie de la vie privée et le Vatican ne s'occupe pas de la vie privée des diplomates accrédités auprès de lui, pourvu qu'elle soit vraiment privée et ne fasse pas scandale. Le problème, c'était le caractère affiché de cette homosexualité, d' autant qu'elle s'inscrivait dans une fâcheuse confusion : l'intéressé se prétendait "catholique pratiquant (ce qu'on n'avait pas non plus besoin de savoir dans un Etat laïque) et homosexuel". Le pape François y avait vu, à juste titre, une provocation et un signe de mépris. Il a bloqué la nomination et a finalement obtenu celle de quelqu'un d'autre.

Mais il ne faut pas exagérer la portée du problème de cette nomination. Elle s'inscrit plutôt au chapitre de provocations du gouvernement socialiste, comme les timbres à effigie de Femen.

Provocations absurdes et désagréables pour les catholiques et signe de mépris évident. Par derrière ces provocations, on discerne l'hostilité profonde, sans doute bien pire que celle du petit Père Combes, à l'égard de ce que signifie le catholicisme. Elle est aggravée dans la jeune génération socialiste par une ignorance grave du fait religieux. Une ignorance qui n'est pas propre la gauche. On dit que Marine Le Pen ne veut pas faire une visite au Pape de peur qu'il lui reproche son divorce : si c'est vrai, quelle ignorance des mœurs du Vatican, lequel, de temps immémorial, a toujours séparé les questions politiques et protocolaires des affaires privées !

Sur le chapitre du mépris, on peut certes noter une évolution, mais douter de sa sincérité et en tout cas s'interroger sur sa portée réelle. Car, quant au fond, il existe dans le monde occidental une hostilité profonde entre une galaxie internationale libérale-libertaire dont le mouvement LGBT est le fer de lance et les Etats-Unis l'épicentre, et l'Eglise catholique. Cette hostilité demeure.

Il faudrait pourtant que, face à l'agression islamiste, la classe dirigeante occidentale prenne conscience de la solidarité de la tradition chrétienne et de celle des Lumières (qui n'a rien à voir avec la théorie obscurantiste du genre !) , mais je ne crois pas que ce soit encore le cas.

Que représente l'électorat catholique pour Hollande ? A-t-il une chance de le séduire après le Mariage pour tous ?

Roland Hureaux :Les catholiques votent de plus en plus à droite depuis plusieurs années, tout simplement parce qu'ils sont moins nombreux et que ceux qui votaient à gauche, plus ouverts au sécularisme, ont été les premiers à quitter l'Eglise. Ils ne votent pas pour autant à l'extrême-droite, en tout cas un peu moins que la moyenne nationale parce que le clergé lui est hostile. La masse de l'électorat catholique est donc faite de gens qui ont rarement voté à gauche et il y a peu de chances qu'ils changent de position à la suite de la visite de François Hollande au Vatican.

Mais il existe une frange de gauche dans l'électorat catholique, très en phase avec le pape François. Encore que ceux qui lui appartiennent aient la peau dure, ils risquaient d'être rebutés par le mépris persistant de la gauche : il n'était donc pas inutile de conforter cet électorat. Les gens de gauche ne sont certes pas majoritaires dans l'Eglise, mais il sont très influents dans la presse catholique du courant principal : La Croix, La Vie, Le Pèlerin.

Obtenir une neutralité bienveillante de l'épiscopat n'était pas non plus inutile pour Hollande. Il l'obtiendra d'autant plus facilement que ce milieu est naturellement légitimiste, comme on l'avait vu au temps de Vichy. Il faut que le pouvoir en place le traite très mal pour qu'il ne le soutienne pas (une exception : le général de Gaulle qui, malgré la loi Debré et autres faveurs, n'avait jamais reçu le soutien du haut-clergé, probablement parce qu'il était, lui, vraiment catholique !).

Mais il est une circonstance électorale dans laquelle l'apparent revirement de Hollande peut peser lourd : c'est celle, pas du tout invraisemblable, d'un second tour Hollande-Le Pen, probablement la seule hypothèse où Hollande peut espérer être élu. Avoir l'appui discret de l'Eglise dans cette circonstance peut être un atout précieux pour le candidat socialiste. Il se peut même que ce soit la principale arrière-pensée de son voyage.

Comme souvent en matière électorale, il est très difficile de faire évoluer les attitudes sociologiques profondes, mais il y a l'ambiance à laquelle seront sensibles même les non-catholiques : si le Parti socialiste apparaît un peu moins comme un parti sectaire voire anticatholique, il aura une meilleure image et sera à même de reconquérir, pas seulement chez les catholiques engagés, une partie du terrain perdu avec la loi Taubira.

J'en profite pour dire que la loi Taubira n'avait pas fait perdre du terrain aux socialistes dans le seul électorat catholique, mais aussi et peut-être davantage dans l'électorat musulman. Là aussi, ils se sont sentis obligés de multiplier les gages, comme la célébration officielle de la fin du Ramadan, faite par certaines municipalités dans le plus parfait mépris de la laïcité.

Il reste une inconnue : ce que dira le Pape. Il nous a habitués à une centaine imprévisibilité. Il n'est pas exclu qu'en cette année de la miséricorde, discrètement, le pape François fasse bénéficier de la sienne le président François, contribuant ainsi à sa réhabilitation.

A tout le moins pourrait-il lui demander en échange que cesse l'appui du gouvernement français aux djihadistes de Syrie qui massacrent les chrétiens d'Orient !

Manlio Graziano : Je pense que François Hollande n'a aucune chance de ne séduire aucun électorat. Mais il peut désarmer au moins une opposition active de l'Eglise.

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