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En France, la dyslexie concerne 5 à 10% des enfants en âge d'aller à l'école, et se traduit par des problèmes en lecture et en orthographe.
En France, la dyslexie concerne 5 à 10% des enfants en âge d'aller à l'école, et se traduit par des problèmes en lecture et en orthographe.
©Capture d'écran dyslexiefont.com

Décodage

Vis ma vie de dyslexique : la police de caractère choc qui permet d’éprouver les difficultés de lecture liées à la maladie

Un designer dyslexique réputé a créé dans le cadre d'une exposition une police de caractère qui permet à tous de ressentir les difficultés de lecture qu'il éprouve. Mélange des sons, des syllabes et des lettres, cette infirmité entraîne une lecture très handicapante.

Anouck Manzoni

Anouck Manzoni

Anouck Manzoni est diplômée de l'école d'orthophonie de Paris en 2008. Avec une spécialité en neurologie, elle a tout d'abord exercé à la Réunion, avant de s'installer à Paris. Elle a mené avec Gilles Leloup une étude sur les faux dyslexiques. Diplomée d'un master en phonétique acoustique en 2010, elle exerce depuis en libéral à Montpellier. 

Elle travaille essentiellement avec une méthode de réorganisation neuro-fonctionnelle auprès de patients variés (autistes, dyslexiques, troubles neurologiques, troubles de l'articulation, troubles vocaux, etc). 

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Atlantico.fr : Dan Britton, un designer graphic reconnu, a récemment imaginé une police de caractères pour donner le sentiment de dyslexie à ceux qui n'en souffrent pas (voir le site de l'artiste ici). Il explique que plus que pour reproduire la dyslexie, cette police d'écriture est destinée à ralentir la lecture. A quel point un dyslexique peut-il être ralenti lors de sa lecture ?

Anouck Manzoni : Les supports créés et imaginés par l’artiste Dan Britton mettent en évidence, de façon expérimentale, les difficultés rencontrées par le dyslexique. L’effort de déchiffrage du langage écrit chez les patients s’apparente à ce que le lecteur avisé pourrait tenter de lire s’il manquait des lettres ou si elles étaient déformées. Le dyslexique confond les lettres, remplace les syllabes ou les mots. Il réclame un temps significatif pour combiner les lettres d’un mot jusqu’à ce qu’il soit porteur de sens. On dit que la lecture est automatisée, quand on n’a plus besoin d’utiliser le découpage syllabique pour déchiffrer un mot. Les yeux du "bon lecteur" se posent sur le centre du mot et cela suffit à le lire. Il utilise la voie orthographique (stock de mots internes), pour reconnaître les mots très rapidement. Le dyslexique ne parvient pas atteindre cette performance et peine à transcoder chaque phonème (son que fait une lettre ou groupe de lettres dans un mot, exemple : le mot "chanson» possède 7 lettres et 4 sons /ch/, /an/, /s/, /on/), déchiffrer chaque syllabe du mot. Ce qui explique l’importante lenteur de déchiffrage, les nombreuses hésitations et les substitutions de mots.

Dan Britton

Orthophoniste, je suis encore trop souvent l’"avocat" de mes patients face aux enseignants qui méconnaissent ce handicap. Le trouble spécifique du langage écrit empêche l'élève d’accéder à de nombreux apprentissages, par absence d’accès à la compréhension de texte ou par l’importante lenteur de déchiffrage. Les interviews et les images représentatives réalisées par Dan Britton sont précieuses. Ce travail permet d’informer et d’expliciter ce trouble. Plus la dyslexie sera connue, meilleurs seront les aménagements scolaires pour permettre à l'élève de ne plus être limité dans son intégration, poursuivre un cursus universitaire et choisir un avenir professionnel sans restriction, comme le note à juste titre Dan Britton qui "n’avait d’autre choix que de devenir graphiste". On constate d’ailleurs que la voie artistique est largement investie par les dyslexiques. Il est possible que leur vision "anormale" soit un gain de créativité.

Dan Britton

Que voit exactement un dyslexique, quel est le processus dans le cerveau ? Quelle partie du cerveau est concernée ?

Il est difficile de déterminer une vision du dyslexique puisque chaque individu aura ses propres spécificités. L'exposition de Dan Britton met en évidence la réalité de certains, mais pas celle de tous.

Deux zones du langage ont été référencées, l'aire de Broca dans le lobe frontal qui traite de l'aspect moteur du langage et l'aire de Wernicke contenue dans le lobe temporal propre à la compréhension du langage. Ces aires se situent au carrefour de  la zone de traitement de l'articulation du langage en avant, de la zone d'exploration visuelle en arrière et du cortex auditif en dessous.

Mes dernières études et observations me font constater qu'il n'y a pas une partie du cortex concernée par le langage mais plusieurs. Pour une tâche aussi complexe que le déchiffrage, l'individu nécessite une certaine clarté corticale (des zones bien définies pour pouvoir stocker et restituer les informations rapidement) et une bonne coordination motrice (un circuit efficace pour produire correctement les sons déchiffrés).

Savoir lire nécessite de pouvoir correctement :
- reconnaître les graphies (décodage visuelle)
- les stocker et les mémoriser (ordonner dans la bibliothèque interne)
- les restituer (capacité articulatoire)

Quels sont les signes qui permettent de détecter la dyslexie ?

Les enseignants sont les premiers confrontés aux difficultés d’apprentissage du langage écrit de leurs élèves. Dans la majeure partie des cas, les parents consultent le cabinet d’orthophonie à la demande de l’instituteur pour un bilan des compétences. Les signes sont essentiellement, une lenteur d’apprentissage des premières règles de déchiffrage des syllabes, des confusions visuelles (exemple : "ba" dit "pa"), des difficultés de mémorisation des mots dits irréguliers (type "monsieur", dit /monsieur/ à la place de /mesieu/), des sauts de lignes, des hésitations, une importante lenteur de déchiffrage.

L’orthophoniste effectue un bilan d’évaluation à l’aide d’outils spécifiques qui permettent d'évaluer les capacités de déchiffrage du patient. Le diagnostic de dyslexique est posé quand le niveau de lecture est au moins inférieur à 2 ans par rapport à son âge scolaire. Soit, un enfant en classe de CM2 est considéré comme dyslexique s'il lit comme un enfant scolarisé en CE1. L'adulte dyslexique lit comme un élève en cours d'apprentissage.

Dans notre jargon professionnel, après avoir éliminé un trouble auditif, un trouble visuel, un  déficit intellectuel, on définit la dyslexie comme un trouble spécifique du langage écrit, basé sur des critères précis de diagnostic :
 - défaut de la mémoire de travail (mémoire complexe qui permet de retenir et manipuler plusieurs informations, utilisée pour combiner les sons entre eux et produire un mot, dans tâche de lecture)
 - erreurs de conscience phonologique (capacité à définir, isoler les phonèmes, dans un mot donné)
 - difficultés d'exploration visuo-spatiale (confusions, inversions ou substitutions de lettres, de mots, sauts de ligne). La copie de figure, formes géométriques, s'avère souvent complexe pour le patient dyslexique. Pour les plus jeunes un simple puzzle peut être une tâche difficile.
- lenteur de déchiffrage, fatigabilité

- difficulté d’accès au sens du texte.

Par mesure préventive, il est important de consulter un professionnel si un défaut d’articulation persiste avant l’entrée au cours préparatoire.

Et quelle rééducation peut-on envisager pour aider les dyslexiques à ne plus l'être ?

Il existe différentes approches thérapeutiques. Certaines s’appuient sur des fondements théoriques et reprennent les bases de l'apprentissage du langage écrit avec la discrimination des phonèmes, le décodage syllabique (la voie d’assemblage) et la constitution d’un stock de mots (la voie d’adressage). D’autres s'appuient sur des stimulations cognitives, exemples : lecture flash, répétition de mots, de phrases, évocation phonémique, etc. Ou encore, des méthodes de réorganisation neuro-fonctionnelle, approches sensori-motrices, sollicitent le patient dans sa globalité. Le travail du schéma corporel aboutit à une amélioration des capacités d'exploration visuo-spatiale. La stimulation des réflexes archaïques que sont l'audition, la respiration, la mastication, la déglutition, permet d'affiner les productions articulatoires et par-là améliorer les perceptions des sons et leur déchiffrage.

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