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Pour Alain Bauer, Marseille est un concentré de criminalité sur un territoire réduit, avec la présence de cités au coeur de la ville.
Pour Alain Bauer, Marseille est un concentré de criminalité sur un territoire réduit, avec la présence de cités au coeur de la ville.
©Reuters

Spécialité locale ?

Violences à Marseille : les déterminants d’une exception française

La multiplication des règlements de compte à Marseille alerte le gouvernement qui peine à enrayer les violences régulières. Les ministres se succèdent donc dans la cité phocéenne qui a connu lundi son treizième meurtre de ce genre depuis le début de l'année.

Alain  Bauer et Gérald Pandelon

Alain Bauer et Gérald Pandelon

Alain Bauer est professeur de criminologie et enseigne à Paris, New-York, et Pékin. Il est notamment l'auteur de Les polices en France (PUF, 2010), Les politiques publiques de sécurité (PUF, 2011).

Gérald Pandelon est avocat au barreau d'Aix-en-Provence. Il est spécialiste en droit pénal et en droit public.

Gérald Pandelon est avocat au barreau d'Aix-en-Provence. Il est spécialiste en droit pénal et en droit public.
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Alain Bauer est professeur de criminologie et enseigne à Paris, New-York, et Pékin. Il est notamment l'auteur de "Les polices en France" (PUF, 2010) et "Les politiques publiques de sécurité" (PUF, 2011).
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Atlantico : Un treizième règlement de compte mortel depuis le début de l'année a ensanglanté la ville de Marseille. A cela s'ajoute plusieurs homicides et actes de violence, faisant ainsi de la ville le centre de l'attention du gouvernement. Ce climat de violence est-il une spécificité marseillaise ? Quels y sont les éléments typiques de la cité phocéenne ?

Alain Bauer : Le seul élément typique à Marseille, ce n'est pas les règlements de compte mais c'est l'histoire criminelle de cette ville. C'est à Marseille qu'a été inventée l'industrialisation la globalisation criminelle grâce à deux individus, Paul Carbone et François Spirito, qui ont mis en place une internationalisation du trafic de stupéfiants. Ils ont été des champions de l'économie libérale de marché version criminelle. Ils ont créé à Marseille, quasiment en même temps qu'Al Capone aux États-Unis, le trafic d'alcool en moins, tout le processus. Marseille est le seul endroit en France où il existe un tel "enkystage" criminel historiquement implanté qui a pu se développer.

L'autre particularité de Marseille, c'est qu'elle est marquée par deux guerres qui se passent en même temps depuis maintenant une vingtaine d'années. La première est une guerre de succession, puisque après Carbone et Spirito vous avez eu les frères Guérini (pas le président du Conseil général et son frère évidemment...), Francis Le Belge, etc. Depuis la disparition de Jean-Jé Colonna dans un accident de voiture – c'est bien le seul à être mort dans un accident – il n'y a plus de "juge de paix" à Marseille et il y a une guerre de succession parmi les parrains que je qualifierais de "canal historique". Mais, dans le même temps, vous avez une guerre de "sécession" depuis qu'un des seconds couteaux des grands parrains, Farid Berrahma – dit "le rôtisseur" – a créé un espace où les jeunes des cités (qui je le rappelle sont situées dans la ville même de Marseille) se sont structurés pour prendre le pouvoir contre les anciens. Les deux guerres se cumulent et provoquent un nombre considérable de victimes car les jeunes gens qui prennent le pouvoir aujourd'hui ne "durent" que quelques mois ou quelques années. Généralement, la caïd est arrêté, le numéro 2 découvre qu'il ne touchait que des clopinettes, il récupère le réseau et dès que leur ancien patron sort de prison, il se fait abattre assez rapidement...  

Par contre, contrairement à l'image renvoyée, le nombre de règlements de compte est en baisse à Marseille. Il était de 30 à 40 cas par an dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix. Il a substantiellement baissé depuis avant de remonter ces dernières années. On est aujourd'hui entre 20 et 30 cas par an. Il y a certes un côté spectaculaire mais quantitativement parlant, on est plutôt dans la moyenne.

Gérald Pandelon : Je crois qu’il existe effectivement une spécificité marseillaise liée non seulement à l’histoire de la cité phocéenne, celle d’une ville gangrénée par un banditisme que les historiens font généralement remonter à l’entre-deux-guerres ; mais également et surtout, plus proche de nous, à une immigration extra-européenne massive donc incontrôlée. Cet aspect-là de la délinquance semble constituer d’ailleurs pour nos élites une sorte de tabou. La crainte d’être stigmatisé comme étant un acteur politique "raciste" conduit la classe politique en général à éviter ce débat qui, pourtant, demeure essentiel. A croire que l’on examine davantage les conséquences découlant des infractions que leurs causes. Il est inutile, en effet, d’extrapoler sur l’avenir de la France dans 25 ans si l’on n’est pas capable de régler aujourd’hui des problèmes plus urgents et actuels. Force est d’admettre qu’en la matière, l’horizon indépassable du politique demeure le non-dit. Pourtant, le sang continue et continuera à couler…

D'autres villes de France connaissent-elles un phénomène de violence d'une telle ampleur ? L'enrayement de la situation passe-t-il uniquement par l'augmentation des effectifs policiers ?

Alain Bauer : La situation que j'ai décrite précédemment est uniquement propre à Marseille. Pour ce qui est des règlements de compte vous avez la même chose en Seine-Saint-Denis et particulièrement dans la région de Sevran où il y a aussi un certain nombre important de cas.

Pour enrayer la question de la violence, du moins à Marseille, je ne crois pas à la réponse purement sociale et à la logique de "rénovation urbaine". Le problème de cette ville, c'est le même que celui de Chicago, c'est à dire que les choses ne peuvent se traiter que par une politique sur-mesure et pas avec du "prêt-à-porter". Par exemple, à Chicago, les services de police ont échoué à résoudre le cas Al Capone pendant dix ans avant que l'on prenne les mesures adéquates en faisant appel non pas à un agent de police mais à un agent du fisc qui a eu raison de l'économie criminelle. Le fait dans la cité phocéenne de créer un office central dédié à Marseille et composé uniquement de personnes n'ayant que peu de liens avec cette ville me paraît très bien. Je pense que ce n'est pas un problème de sécurité publique mais de police judiciaire. 

Hors Marseille, la situation est différente. Vous n'avez généralement qu'un ou deux règlements de compte et la police française est très compétente et retrouve rapidement les auteurs. Marseille, c'est une concentration criminelle sur un territoire réduit, avec des cités à l'intérieur de la ville, et une logique de guerre du crime qui n'existe dans aucun autre endroit de France.

Gérald Pandelon : Je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui une situation similaire en France ; un drame au quotidien aussi important dans son ampleur et dans sa violence. En Corse par exemple, on tue pour des motifs politiques ou des affaires de promotions immobilières où les sommes en jeu sont conséquentes. En revanche, à Marseille, les voyous des cités passent à l’acte pour des sommes particulièrement modiques. La seule préoccupation quotidienne du caïd local est celle du contrôle de son territoire. Il va sans dire que les catégories classiques de la science politique qui définissent l’État-nation comme une forme d’"évidence territoriale" entre une nation et un territoire sont peu pertinentes dans un contexte où le local l’emporte sur le national ; l’intérêt perçu sur un court terme (modèle de la délinquance des quartiers) sur une stratégie longue et réfléchie (modèle corso-marseillais). 

La seule façon d’enrayer ce type de délinquance réside en une solution qui n’est que trop rarement envisagée par nos politiques. Il faudrait, à mon sens, faire immédiatement intervenir l’armée. En effet, ce type de délinquance ne connaît et ne comprend que la force. La philosophie utopique et angélique de la prévention à tout prix devient un leitmotiv pour une classe politique qui, au-delà des mots et des promesses, devient par son inaction et son absence de réalisme, un complice objectif de ces assassinats en série. Que penser de ce silence coupable…

Quel rôle jouent les médias dans la perception de la violence dans les "points chauds" du territoire et plus particulièrement à Marseille ? Le traitement de la situation est-il conforme à la réalité ?

Alain Bauer : Les médias sont là pour faire du spectaculaire surtout concernant la télévision. Donc, quoi qu'il arrive, on insiste toujours sur le fait que c'est "nouveau, "ça vient d'arriver", "ça n'existait pas avant" et on se demande si ça se reproduira ensuite. Mais dans la réalité, les médias ne font que relater des faits. Il n'y a pas de débats à avoir sur la question, les médias ne font que leur travail. Après, qu'ils le fassent suffisamment en profondeur et qu'ils remettent les choses en perspective est effectivement assez rare. 

Gérald Pandelon : Le traitement de la situation est-il conforme à la réalité ? Les médias ont tendance systématiquement à relativiser la situation. La technique est fort bien connue. On va mettre l’accent sur d’autres sujets plus valorisants pour la ville : "Marseille cité culturelle" ou plus récemment évoquer les prouesses isolées de brillants chirurgiens phocéens pour ne pas avoir à reconnaître son incapacité, en l’état, à résoudre le problème. 

C’est incroyable à quel point les acteurs politiques nationaux et locaux ont tendance à sous-estimer cette délinquance sauvage qui sévit à Marseille. N’oublions pas que sur une population d'environ 900 000 habitants près de 400 000 personnes sont d’origine extra-européenne. Or, reconnaître qu’il y a un lien évident entre ce nouveau type de délinquance et une immigration massive entraînerait des poursuites pénales en cascade contre les courageux auteurs de ces propos ; plaintes qui seraient portées au pénal par des avocats à l’affut de toute dérive oratoire d’acteurs politiques réalistes. Autrement dit, la classe politique est piégée. Pourtant, une forte majorité d’électeurs marseillais partage ce sentiment. C’est le secret de Polichinelle local.

Pourrait-on parler de risques de contagion d'autres grosses villes si la situation n'était pas rapidement maîtrisée ? Si la délinquance était chassée de Marseille, pourrait-elle se rabattre sur d'autres villes ?   

Alain Bauer : La criminalité a toujours des racines et a même besoin de ces racines. Il faut une histoire et celle de Marseille est unique et n'existe nulle part ailleurs en France. Il y a cependant un risque particulier en Seine-Saint-Denis car là il y a un enkystage criminel relativement spécifique, et c'est pour l'instant le seul endroit disposant de cette situation. Il y a bien sûr des règlements de compte un peu partout mais pour qu'ils atteignent un niveau "industriel" il faut des conditions particulières qui ne sont aujourd'hui pas réunies ailleurs qu'à Marseille.

Gérald Pandelon : Je répondrais rapidement à cette question car je suis particulièrement pessimiste, en l’état, sur une quelconque résolution de la situation marseillaise. Il faudrait beaucoup de courage et d’abnégation, ce qui, précisément, fait cruellement défaut. D’ailleurs, que ce soit à Marseille ou ailleurs, la France aurait besoin davantage de réels hommes d’État que de simples marquis poudrés obsédés par leurs carrières. Je constate par ailleurs que d’autres cités qui connaissent une présence massive d’immigrés connaissent, peu ou prou, les mêmes difficultés. 

Manuel Valls, en visite hier à Marseille, a rejeté la responsabilité de la situation sur l'équipe municipale qu'il a accusé de spéculer sur le thème de la violence ainsi que de ne pas vouloir armer sa police municipale ni généraliser la vidéosurveillance de la ville. Est-ce le signe que l'État baisse les bras ?

Gérald Pandelon : Ce que ne comprennent pas les acteurs politiques nationaux ou locaux, c’est que la situation est déjà presque irrémédiable car, au sens littéral du terme, catastrophique. Il y a un tel fossé entre ce que les avocats pénalistes savent de la situation locale (ce qu’ils voient dans leurs dossiers) et les discours lénifiants qui sont tenus par nos élites que j’ai le sentiment que nous essayons de guérir un patient atteint d’un cancer généralisé avec du Doliprane !  

Propos recueillis par Damien Durand

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