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Villeurbanne : radioscopie des défaillances qui conduisent à des parcours similaires à ceux du tueur
©PHILIPPE DESMAZES / AFP

Asile

Villeurbanne : radioscopie des défaillances qui conduisent à des parcours similaires à ceux du tueur

Le profil et le parcours de l'agresseur au couteau à Villeurbanne sont désormais connus. Comment est-il possible d'améliorer notre système d'intégration juridique ou de surveillance de l'immigration en Europe et en France après ce drame ?

Arnaud Lachaize

Arnaud Lachaize

Arnaud Lachaize est universitaire, spécialiste de l’immigration. 

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Atlantico.fr : Avant d'arriver en France en 2016, l'agresseur de l'attaque au couteau de Villeurbanne, a d'abord vécu dans plusieurs pays européens. Quel est son parcours avant cet acte terroriste ? Présente-t-il des incohérences ? 

Arnaud Lachaize : Les informations dont on dispose par la presse semblent parcellaires et contradictoires. Mais de ce que l’on croit comprendre, d’après les derniers éléments disponibles, l’agresseur n’était pas demandeur d’asile, mais il  avait obtenu la protection subsidiaire de la France en mai 2018. Auparavant, il vivait en Europe depuis 2009 ayant transité par la France, l’Allemagne, l’Italie, la France de nouveau… Il y a en effet quelque chose d’étrange à lui accorder la protection subsidiaire 9 ans après son entrée en Europe. En principe, le droit d’asile s’applique à des personnes qui fuient leur pays pour des raisons diverses. Cet asile est de deux sortes : le statut de réfugié, au titre de la convention de Genève, pour les personnes ayant subi des persécutions à titre individuel, et la protection subsidiaire pour les autres cas d’individus risquant pour leur vie ou leur liberté en cas de retour dans leur pays, ceux qui ont fui une guerre par exemple. Bref, quoi qu’il arrive, on n’attend pas 9 ans pour se rendre compte qu’on est persécuté ou qu’il existe une menace en cas de retour dans le pays. Il est évidemment très difficile de se prononcer avec aussi peu d’éléments sur le dossier, mais cette présence de 9 ans en Europe, avant l’octroi de la protection subsidiaire peut paraître étrange et difficilement compréhensible. 

Montre-t-il qu'il y a des failles dans le système d'intégration juridique ou de surveillance de l'immigration en Europe  et en France ? Lesquelles ?

D’abord, utiliser cette tragédie pour s’en prendre à la politique migratoire du gouvernement actuel est absurde. Le problème est bien plus ancien et plus profond. S’il est confirmé que l’individu se trouvait en Europe depuis 2009, on ne peut pas en toute bonne foi tenir pour responsable le gouvernement actuel de sa présence sur le territoire en 2019. Oui, c’est toute la question de l’incohérence et du désordre de la politique migratoire européenne et française sur le long terme qui est posée. A son arrivée en Europe, il ne semble pas avoir été enregistré et ses empreintes relevées comme le prévoit la législation européenne (Eurodac). Puis, Pendant 9 ans, quelle était sa situation, que faisait-il ? En principe un demandeur d’asile est tenu de résider dans le pays où il a présenté sa demande (règlement Dublin III).

Or, on n’a pas de trace de demande d’asile, et il semble s’être déplacé partout dans l’espace Schengen sans la moindre contrainte.Visiblement, cet individu n’avait aucun statut défini, pas de lieu de résidence précis, ni de travail connu. Pourtant il était bien en Europe, dans une situation incertaine, totalement floue et chaotique, susceptible de se prêter à toutes les déviances, drogue, violence, fanatisme… Dans ce parcours erratique de 9 ans nulle autorité n’a jamais pris la responsabilité soit de le régulariser pour le placer dans les conditions optimales d’une vie stable s’il en remplissait les conditions, soit de le reconduire dans son pays si tel n’était pas le cas.

Cet abandon d’un individu à lui-même ne pouvait que contribuer à engendrer une situation propice au pire. L’indécision, le manque de courage et de fermeté des Etats européens en matière d’immigration, sur une longue période, sans être la principale cause de la tragédie, y a sans doute contribué. De fait, les Etats se montre impuissants à faire appliquer les règles de l’entrée et du séjour : entre la lourdeur et la complexité de la réglementation, la jurisprudence administrative et judiciaire, les contraintes juridictionnelles, le refus des pays d’origine de délivrer des laissez-passer consulaires, le découragement et la démotivation des administrations, seule une décision d’éloignement sur 5 peut être mise en œuvre, environ 20 000 sur 100 000 chaque année. 

Comment selon vous améliorer notre système d'intégration, notamment d'asile, pour minimiser les risques de retour de ce genre de cas ? Est-ce que cela peut suffire ?

Il y a-t-il un lien entre la question de l’asile et le drame survenu à Villeurbanne ? En 1995, la France recevait 20 000 demandeurs d’asile, en 2018, elle en accueillait environ 120 000 à l’issue d’une augmentation constante. Il y a un effet de masse qui doit évidemment être pris en compte. Le risque de tragédie est plus élevé du seul point de vue arithmétique avec un nombre 6 fois plus important de demandeurs d’asile, une population souvent fragile sur le plan socio-économique comme psychologique.La prise en charge et le suivi individuel au cas par cas sont d’autant plus compliqués et coûteuxque le nombre est élevé.

En outre, il n’y a pas que les demandeurs d’asile. La France accueille aussi 240 000 primo arrivants (2018) sur motif familial, d’études ou de travail. Une partie de ces populations est en situation instable, ayant fui le pays d’origine pour des raisons multiples et se trouvant confrontée à la réalité chaotique d’une langue, d’une culture, d’un mode de vie différents, dans des conditions socio-économiques d’une grande précarité. Il serait inique et scandaleux de voir dans les étrangers en général, en France ou en Europe, une menace potentielle.

Cependant, une question essentielle se pose : la France, avec ses 9 millions de pauvres, 3 à 5 millions de chômeurs, 4 millions de mal logés, a-t-elle les moyens de recevoir dignement plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année, en leur offrant des conditions de vie, de logement, de travail qui soient propices à une vie paisible et équilibrée ? Sans que cela n’ait forcément de rapport direct avec la tragédie de Villeurbanne, il est permis d’en douter. 

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