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Viktor Orban s'exprime lors d'une rencontre avec le Premier ministre britannique et avec les Premiers ministres du groupe Visegrad, à Londres, le 8 mars 2022.
Viktor Orban s'exprime lors d'une rencontre avec le Premier ministre britannique et avec les Premiers ministres du groupe Visegrad, à Londres, le 8 mars 2022.
©Leon Neal / POOL / AFP

Hongrie

Viktor Orbán : au-delà des caricatures et des raccourcis

Depuis le début de la guerre en Ukraine et après sa victoire aux élections législatives, les critiques médiatiques et politiques contre Viktor Orbán ont connu une recrudescence sans précédent.

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester dirige le Centre d’Etudes Européennes du Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Ancien fonctionnaire européen issu du Collège d’Europe, il a notamment été membre de cabinet du Commissaire à l’Éducation et à la Culture de 2014 à 2019. Il enseigne à Sciences-Po Paris (Campus de Dijon) depuis 2008. Twitter : @rodballester 



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A l’aune de la guerre en Ukraine et de sa victoire écrasante aux dernières élections législatives, les critiques médiatiques et politiques contre Viktor Orbán, pourtant déjà très agressives et peu nuancées, ont connu une recrudescence sans précédent. Tyran, cheval de Troie de la Russie, oppresseur de minorités ou traître, des sorties si outrancières qu’il convient de les remettre en perspective de deux façons : en rappelant quelques faits indiscutables et en la comparant à d’autres pays de l’Union Européenne dont les entorses passent curieusement inaperçues auprès de ceux qui ne perdent pas une occasion de pointer Orbán du doigt que ce soit à coups d’arguments fondés, d’exagérations ou de calomnies. En voici quelques exemples :

Orbán est un quasi-traître, le cheval de Troie de Putin dans l’Union Européenne. Soyons factuels : depuis le 24 février 2022, la Hongrie a soutenu les cinq premiers paquets de sanctions contre la Russie et a bloqué pendant trois semaines le sixième car il en allait de sa survie économique ainsi que de celles de certains de ses voisins (Slovaquie et Croatie, notamment). Certes, elle a également opposé son véto aux sanctions contre le patriarche Cyril pour des raisons de principe, ce qui a irrité l’immense majorité des Etats membres. Sinon, elle ne s’est jamais opposée à l’acquisition d’armes destinées à l’Ukraine à travers la Facilité Européenne pour la Paix et n’a créé aucun remous au sein de l’OTAN. Certes, comme pendant la guerre en Yougoslavie, elle a refusé de faire transiter des armes à travers la frontière pour ne pas exposer les 150 000 hongrois qui vivent en Ukraine et n’a pas envoyé d’armes à titre individuel. En revanche, elle a accueilli dès le premier jour des dizaines de milliers de réfugiés et a lancé une opération humanitaire inédite dans le pays voisin.

La position de la Hongrie est très éloignée de celle de la Pologne et des pays Baltes mais est par contre proche de celle de l’Allemagne, la France, l’Italie ou l’Autriche. Alors, que lui reproche-t on exactement, de ne pas se comporter en « bon pays de l’Est », d’exprimer tout haut une  position que d’autres pensent tout bas, de douter de l’efficacité des sanctions ou d’avoir entretenu des relations commerciales et diplomatiques pragmatiques avec Moscou avant la guerre, comme la majorité des pays européens? Et quand bien même ceci faisait de la Hongrie le meilleur ami de Putin, comment qualifier l’Allemagne des vingt dernières années, de pays « KGB » ? Ce serait ridicule et outrancier ; dépeindre la Hongrie comme un cheval de Troie russe, d’autant plus.

Orbán ne devrait sa victoire qu’à un système électoral taillé sur mesure. De quel modèle électoral parle-t-ton, au juste? D’un système mixte en vigueur depuis 1990 (avant le premier mandat d’Orbán) qui combine scrutin proportionnel et majoritaire et qui n’a été modifié qu’une fois par le Gouvernement Fidesz en 2011 à la suite d’un arrêt de la Cour Constitutionnelle pour permettre, entre autres, aux minorités ethniques de siéger au Parlement. Par ailleurs, la carte électorale n’a été redécoupée qu’une seule fois en 2011 avec un impact très limité car les circonscriptions doivent respecter les limites territoriales des comtés. Avec 54% de suffrages favorables (20% de plus que l’opposition !), la nette victoire d’Orbán eût été un tsunami dans un système majoritaire comme le britannique ou le français qui, contrairement au modèle hongrois, repose sur le « winner takes it all » et prive une grande partie de l’électorat de représentation parlementaire. Pour rappel, en 2017, Marine le Pen représentait 23,9% des suffrages au premier tour de la présidentielle mais n’obtint que sept députés à l’Assemblée Nationale.

Ces accusations qui insinuent une démocratie de façade tombent donc par leur propre poids. Si de nombreux analystes hongrois contraires au Premier Ministre ont souligné la médiocrité d’une opposition disparate, déloyale et inaudible au-delà des grandes villes, s’ils ont pointé l’incompétence du candidat Marki-Zay (gaffeur en série, qui lui-même a reconnu la victoire sans appel de son adversaire) et ont souligné l’impact favorable à Orbán de la guerre en Ukraine (comme en France), pourquoi se borner à ressasser des excuses de mauvais perdant ? Pourquoi faire fi de l’excellent bilan économique d’Orbán qui en 2010 repris les rênes d’un pays en défaut de paiement et qui a aujourd’hui un chômage de 4%, une dette de 77% du PIB et est en croissance constante ? Et si Orbán gagnait les élections tout simplement parce qu’il gère bien son pays au bénéfice d’une majorité des citoyens ?

Orbán a totalement muselé la presse dans son pays. Vraiment ? Alors pourquoi la chaîne de télévision la plus critique avec le gouvernement (RTL Klub, groupe Bertelsmann) est-elle également la plus regardée ? Pourquoi deux des trois journaux en ligne les plus consultés (Telex.hu et 444.hu) sont clairement critiques du gouvernement ? Pourquoi tant de blogs qui attaquent personnellement Orbán? Certes, la presse conservatrice est ultramajoritaire en Hongrie périphérique et dominante sur les ondes et oui, le clivage médiatique y est traditionnellement très prononcé entre médias de gauche et de droite, y compris le service public qui n’est pas neutre. Mais, n’en déplaise à ses pourfendeurs, le paysage médiatique, loin d’être parfait,  est finalement équilibré entre médias libéraux et conservateurs, aucun des deux n’y est hégémonique. Est-ce le cas dans tous les pays d’Europe ? En Espagne, par exemple, où les six chaînes de télévision nationales (appartenant à deux groupes médiatiques) soutiennent le gouvernement et où le premier geste de Sánchez après sa motion de censure fut de limoger le président de la radio-télévision espagnole afin d’y placer une journaliste de son goût ? Ou en France, où le temps de parole dédié à la NUPES sur la radio publique pendant les élections législatives a été, selon les chiffres du CSA, totalement disproportionné et où la couverture médiatique pendant l’entre-deux tours fut un soutien quasi-unanime à un candidat doublé d’une hostilité pour l’autre?

La Hongrie aurait des visées impérialistes et lorgnerait les territoires de ses voisins. Curieux, alors pourquoi le Groupe de Viségrad s’est aussi bien porté depuis quinze ans? Pourquoi les relations avec la Roumanie sont-elles au meilleur point depuis la fin du communisme, pourquoi Orbán est-il alors le plus grand soutien de la Serbie pour rejoindre l’UE et pourquoi les projets transfrontaliers entre les pays du bassin des Carphates foisonnent-ils ? Effectivement, suite au dépècement de la Hongrie après les guerres mondiale (deux tiers du territoire original) il existe des minorités hongroises conséquentes dans plusieurs pays : oui elles peuvent exercer leur droit de vote en Hongrie et oui, le gouvernement hongrois les soutient dans l'exercice de leurs droits culturels et linguistiques en coopération avec les autorités locales. Mais, selon certains, un pays membre de l’UE et de l’OTAN  de dix millions d’habitants serait sur le point de lancer une guerre de reconquête contre ses voisins, certains également membres de ces deux organisations ? Sincèrement, cela relève plus du délire idéologique que de la calomnie. C’est dire.

Le « régime Orbán » est une kleptocratie et ne peut plus être qualifiée d’économie de marché. Alors pourquoi la Hongrie a-t-elle signé de son propre chef un accord avec l’OLAF (l’agence anti-fraude de l’UE) en février, et pourquoi les juges hongrois poursuivent-ils 67% des infractions signalées par cette agence (pourcentage similaire en France) ? Depuis des décénnies, la Hongrie n’a pas été épargnée par la corruption et le clientélisme, comme le montre le cas récent de Pal Vörner, secrétaire d’État à la Justice démis de ses fonctions (en attente de procès après que la levée de son inmunité parlementaire) ou la fortune personnelle de l’ancien Premier Ministre socialiste ou de sa femme issue d’une dynastie d’apparatchiks communistes. Il est vrai également que les liens avec certains tycoons gagneraient à être plus transparents et que l’objectif stratégique de faire émerger des champions nationaux peut déboucher sur des conflits d’intérêts. Certes, la corruption reste une des préoccupations principales des citoyens mais encore une fois, cela suffit-il à qualifier le pays de « kleptocratie » ? Quid des scandales McKinsey, les récents Uberleaks, ou, pour remonter le temps, les cas Péchiney, les financements de campagnes électorales de tous bords, Urba Gracco ou la trouble « Françafrique » ? Que penser des 800 millions de fonds européens détournés en Andalousie pendant une décennie ou des liens entre le capitalisme allemand, le Kremlin et Gerhard Schröder ? Ces scandales ont-ils suffi à convertir ces pays en « kleptocraties » ? Et pourquoi des pays européens comme la Roumanie, la Grèce ou la Bulgarie qui souffrent d’une corruption étendue bénéficient-ils de l’indulgence générale ?

Et finalement, la campagne d’Orbán de 2018 contre Georges Soros ferait de la Hongrie un pays profondément antisémite. Vraiment ? Alors pourquoi une récente étude de la European Jewish Research concluait que la Hongrie était le pays le plus « jewish friendly » après l’Italie  et le deuxième le plus sûr après le Danemark, avec la Belgique et la France en bon derniers ? Le procès en antisémitisme contre Orbán est particulièrement indécent. Non seulement est-il totalement infondé mais il trivialise un phénomène grave en recrudescence en Europe de l’Ouest en le limitant à une campagne de communication, certes grossière, mais qui n’avait aucune connotation ethnique ou religieuse. Alors comprenons bien à quel point il est exaspérant pour la Hongrie (où les agressions physiques contre les juifs sont anecdotiques et qui soutient Israël sans failles), de recevoir de doctes leçons de pays desquels les juifs fuient de manière constante depuis dix ans et dans lesquels, dans les pires des cas, ils se font massacrer dans leurs propres musées, synagogues, supermarchés et écoles.

Conclusion : personne n’est parfait, mais pas seulement la Hongrie. Pointer ses problèmes, pourquoi pas, mais pas seulement pour les monter en épingle et renvoyer de ce pays l’image que des idéologues qui n’y ont jamais mis les pieds veulent bien s’en faire. J’invite les indignés à appliquer la même sévérité médiatique, politique et même juridique à tous les pays de l’UE. En l’espace de deux semaines, le Premier Ministre espagnol a poussé à la sortie le Directeur de l’Institut National Statistique (les chiffres officiels de la croissance ne lui plaisant pas), a évincé tous les conseillers indépendants d’INDRA (fleuron technologique espagnol) pour placer ses pions, a amendé la loi sur mesure (déjà très controversée) qui bloquait le Conseil de la Magistrature afin d’infiltrer la Cour Constitutionnelle et a adopté une loi orwélienne dictant une vision unique de la guerre civile avec le soutien…des anciens terroristes de l’ETA afin qu’ils se blanchissent eux-mêmes ! Le tout, dans le silence assourdissant de la presse internationale et des institutions européennes.

Mais voilà, certains n’ont d’yeux que pour Budapest (et Varsovie, ne l’oublions pas). Un acharnement devenu un effet de mode,  la quintessence du signalement vertueux au prix d’une insupportable hypocrisie alors que les circonstances géopolitiques devraient inviter à la retenue et au pragmatisme. Ou du moins, à l’impartialité qui, rappelons-le en passant, est également une valeur européenne.

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