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Un éleveur laitier nourrit ses vaches, le 09 septembre 2009, dans son exploitation au Rheu, en France.
Un éleveur laitier nourrit ses vaches, le 09 septembre 2009, dans son exploitation au Rheu, en France.
©MARCEL MOCHET / AFP

Détresse du monde agricole

Victime d’un burn-out il y a 8 ans, l’éleveur laitier meurt à 52 ans

Les Assises de la santé mentale et de la psychiatrie se tiennent ce lundi 27 et ce mardi 28 septembre. Le secteur attend des annonces fortes du chef de l'Etat.

A travers la destinée d’un éleveur laitier, décédé 8 ans après avoir déclaré un burn-out, la mise en lumière des manquements de notre société dans l’accompagnement des familles lorsque de tels drames arrivent.

L’histoire est celle de Christophe, éleveur laitier breton. Mais aussi de Valérie, son épouse, et de leurs enfants. Pendant 20 ans, il a consacré sa vie à tout faire pour rentabiliser son exploitation laitière. Levé dès la première traite (120 bêtes dont 80 vaches laitières), rentré tard le soir avec, entre-temps, toute une journée à bosser comme un acharné pour les travaux de la ferme, mais aussi à réfléchir à toutes les extensions possibles et imaginables pour offrir à sa famille une qualité de vie financière, que lui-même n’avait pas connue avec ses parents exploitants agricoles. Et cela tous les jours, avec uniquement une pause familiale le dimanche après-midi (il avait arrêté la deuxième traite du dimanche pour profiter de ses enfants). Un matin, il y a 8 ans, il ne s’est pas levé, n’a pas trait les vaches. Il ne pouvait pas, son corps lui disait stop. Ce passionné, cet éleveur né, ne refusait même pas de travailler, ça ne lui venait plus : tout effort est devenu insoutenable, douloureux, à un point tel qu’il ne pouvait même pas essayer d’accomplir ce qu’il avait pourtant toujours assumé quotidiennement jusque-là. Plus rien, plus d’envie, au bout du rouleau physiquement mais peut-être encore plus mentalement. Burn-out, syndrome de l’épuisement professionnel. Hospitalisation…

Il était entré dans un engrenage, malgré lui, avec l’obligation d’investir dans un bâtiment aux normes exigées, avec une surface de 100 hectares… Mais avec ces investissements requis (en bâtiment, foncier…), ça ne fonctionnait pas. Il fallait compenser par toujours davantage de travail, pour assumer les remboursements… Le « toujours plus », espéré sur le revenu, s’est transformé petit à petit en « toujours plus » de travail… Mais de moins en moins de revenu, et une recherche accrue de retour à la rentabilité. Dans cette spirale, la vocation, celle de nourrir les hommes, s’éteint au même rythme que la fierté de travailler la terre, de produire du lait…

Le burn-out existe en agriculture. Mais il n’y est pas reconnu, pas plus que dans les autres métiers. Cette reconnaissance, pourtant vitale, du burn-out comme maladie professionnelle, reste un espoir jamais satisfait des familles touchées, et politiquement du domaine de la promesse électorale sans lendemain. Lorsque Christophe est sorti de l’hôpital, Valérie n’a reçu aucune aide. Elle a appelé la MSA (sécurité sociale des agriculteurs), y a trouvé des interlocuteurs pas toujours humains et compatissants (« vous êtes un cas isolé » lui a-t-on dit, sous-entendu « rien n’est prévu pour vous »…), et aux moyens d’action limités. Elle a tellement insisté qu’elle a fini par obtenir d’une assistante sociale que Christophe puisse suivre une nouvelle formation, « l’avenir en soi », à destination des agriculteurs arrêtant leur activité. Un médecin de la MSA voit Christophe et décide de le placer en « invalidité agricole ».

Or, il n’était pas seulement question d’argent, mais de logistique : que faire des vaches quand on ne peut pas les traire ? De la ferme sans personne pour s’en occuper ? Valérie travaillait en dehors (il le fallait bien) mais aussi sur la ferme (l’activité n’y manquait pas), il n’était pas question pour elle d’assumer tout ça en plus des enfants, de la surveillance du mari dont elle craignait les réactions après le burn-out (elle le pensait susceptible d’envies suicidaires), de son job… Les vaches et la ferme ont finalement été vendus, pas au meilleur prix. A peine assez pour rembourser les emprunts des investissements réalisés dessus, pas plus, pas de quoi mettre à l’abri au moins financièrement la famille. Il a même fallu contracter un nouveau prêt pour retrouver un toit, sachant que le précédent était considéré comme faisant partie du patrimoine de la ferme.

Plus de 20 ans à passer ses journées sur l’exploitation, et un matin, plus rien…

Depuis, malgré tous les efforts de Valérie pour l’encourager, Christophe n’a jamais réussi à réellement se reconstruire. Impossible de retrouver un travail dans quelque secteur que soit. En revanche, il tentait de reprendre le dessus à travers sa passion de la terre, assouvie dans un potager ou autres (petites) activités du même ordre.

Leurs enfants, désormais adultes, savent analyser la situation et en tirer des leçons de vie. La cellule familiale est très importante pour Christophe.

Ainsi, il a tout de même semblé aller mieux au fil des années. Valérie, assistante familiale, garde des enfants à domicile, souvent abimés par la vie. Leur contact a fait du bien à Christophe, un des gamins (en mal de paternel) l’appelait même « papa », ça le touchait. Bref, la vie reprenait. Doucement.

Mais fin juillet 2021, la catastrophe. Un mal de dos, la révélation que la moelle épinière est touchée. A l’hôpital, Christophe est placé en coma artificiel. Le 19 août, il décède. Il avait 52 ans. Valérie en a 50. Ils ont passé 30 ans ensemble.

Bien sûr, il est totalement impossible d’établir un lien de cause à effet entre le burn-out et le décès. Ni même entre la suractivité agricole de Christophe et son dos blessé si longtemps après.

Pourquoi ne pas reconnaitre le burn-out comme maladie professionnelle en agriculture ?

En revanche, ce que cette histoire nous raconte, c’est l’absence totale d’accompagnement de notre société envers une famille dont un membre est atteint de burn-out. Ces huit années terribles vécues par Christophe, Valérie, leurs enfants, avec une prime modique de « cessation d’activité » de la part de la MSA, très loin de représenter un salaire, et surtout rien d’autre, pas de remplaçant à la ferme le temps de régler sa vente (alors que des services de remplacement existent, mais il faut les payer), pas de proposition de rendez-vous avec des psys, pas de conseils… Tout cela parce que le burn-out n’est pas considéré maladie professionnelle, et ne bénéficie de l’affectation d’aucun moyen.

On connait le problème de la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle : tous les gouvernants récents de notre pays l’ont envisagé un jour, avant d’y renoncer, de crainte d’avoir un nombre important de fonctionnaires se déclarer victimes du syndrome, sans forcément l’être, avec une note salée pour l’Etat. Pour autant, le burn-out n’est pas une invention, il existe, fait des victimes. Le cas de Christophe n’est malheureusement pas si isolé. En agriculture, des paysans au bout du rouleau, il y en a. En particulier chez les éleveurs (horaires les plus durs, rétributions les plus étroites…) mais pas seulement. Une solution humaine consisterait à lancer la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle pour le seul secteur de l’agriculture. Lequel deviendrait un chantier avant un éventuel élargissement aux autres secteurs. Car aujourd’hui, beaucoup de questions sans réponses font peur, alors qu’un tel exemple concret permettrait d’y répondre. Comment se doter de médecins capables de déceler la véracité du burn-out ? Quantifier le nombre de cas réels ? Leur apporter des solutions (médico-psychologiques, matérielles, logistiques) ? Comment chiffrer le coût de la mesure pour la budgétiser ? Et si l’on prend le cas de l’agriculture, faut-il confier cette mission à la MSA ? Quels autres secteurs pourraient participer, et comment ?

En commençant juste par l’agriculture, où l’on sait que le problème existe, il serait possible d’avancer…

Antoine Jeandey

Journaliste, auteur

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