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Des employés travaillent à la production du vaccin Comirnaty par Biontech Pfizer dans les installations de production d'Allergopharma à Reinbek, près de Hambourg, dans le nord de l'Allemagne, le 30 avril 2021.
Des employés travaillent à la production du vaccin Comirnaty par Biontech Pfizer dans les installations de production d'Allergopharma à Reinbek, près de Hambourg, dans le nord de l'Allemagne, le 30 avril 2021.
©CHRISTIAN CHARISIUS / POOL / AFP

Le Virus aboie, les vagues passent

Vague après vague Covid, la France n’a toujours pas développé de vaccin

Qu’est-ce que cela nous dit de l’état de la recherche et de l’industrie dans le pays ?

Jean de Kervasdoué

Jean de Kervasdoué

Jean de Kervasdoué est un économiste de la santé français, titulaire de la chaire d'économie et de gestion des services de santé du conservatoire national des arts et métiers (CNAM)et membre de l’Académie des technologies. Il a été directeur général des hôpitaux.

Ingénieur agronome de l’Institut national agronomique Paris-Grignon il a également un MBA et un doctorat en socio-économie de l’Université de Cornell aux Etats-Unis. Il est l'auteur de Pour en finir avec les histoires d’eau. Imposture hydrologique avec Henri Voron aux Editions Plon et vient de publier Les écolos nous mentent aux éditions Albin Michel. 

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Gérard  De Pouvourville

Gérard De Pouvourville

Gérard de Pouvourville est professeur émérite à l’ESSEC.

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Atlantico : Alors qu’une hausse des contaminations a été constatée ces dernières semaines et que les rappels vaccinaux se multiplient, la France n’a toujours pas été en mesure de développer de vaccin. Comment expliquer cette faille ? Qu’est-ce que cela nous dit de l’état de la recherche et de l’industrie dans le pays ?

Jean de Kervasdoué et Gérard de Pouvourville : Chaque Français a pu constater que le seul grand acteur français en matière de vaccin, Sanofi, a échoué dans ses premières tentatives, alors que de plus petites entreprises du vaccin, Astra-Zeneca et Janssen, ont réussi à développer les leurs. On pourrait minimiser cet échec en observant que ni l’anglais GSK, ni l’américain MSD, tous deux géants du vaccin, n’y sont pas non plus parvenus. MSD s’était engagé dans un partenariat avec Pasteur en appui de recherche et GSK avait a proposé son soutien à Sanofi en apportant sa compétence sur une technologie vaccinale spécifique. C’est donc un échec collectif des trois grosses entreprises du vaccin. Si Pfizer, le 4ème échappe à cette fatalité c’est grâce à son partenariat avec BioNTech, entreprise allemande à l’origine avec Moderna de la nouvelle et fructueuse piste de l’ARN messager. Toutefois, il faut rappeler que, avant la pandémie, Sanofi avait mis fin à son partenariat avec BioNTech et qu’en outre ce n’est pas le premier échec récent de Sanofi en matière de vaccins car, dès 2017, Sanofi déconseillait l'utilisation de son vaccin contre la dengue chez les personnes n'ayant pas été déjà exposées au virus. C’est la raison pour laquelle, en 2019, aux Philippines, des poursuites sont lancées contre six responsables de Sanofi Pasteur à la suite de décès d’enfants vaccinés contre cette maladie. 

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Était-il raisonnable que, à l’instar d’Astra-Zeneca et Janssen, Sanofi compte sur son réel savoir-faire en matière de vaccins et tente d’en développer un à partir des technologies « traditionnelles » ? La réponse est : oui. L’échec est-il la marque d’une incompétence de l’entreprise ? La réponse est non, car, dans le domaine de l’industrie pharmaceutique, l’échec est plutôt la règle. Il eut pu en être autrement si notamment Sanofi avait eu plus de chance et prit les bons paris durant les essais en phase II de son vaccin traditionnel. Toutefois on ne peut que constater que ni Sanofi, ni l’Institut Pasteur ont choisi la technique des ARN messagers découverte pourtant dans les laboratoires de Pasteur dans les années 1960. 

Si un Français, Stéphane Bancel, transfuge de Biomerieux, crée MODERNA aux Etats-Unis mais pas en France, si une Française (Emmanuelle Charpentier) découvre avec une Américaine (Jennifer Doudna) les ciseaux à ADN (CRIPR-Cas) et à ce titre reçoivent le prix Nobel de chimie en 2020, il importe de rappeler qu’Emmanuelle Charpentier ne travaille plus en France  depuis son doctorat en 1995 et dirige aujourd’hui un important laboratoire à Berlin au centre de Recherche Max Planck après être passée des Etats-Unis à l’Autriche, puis à la Suède, avant de s’établir en Allemagne en 2014. Cela montre à l’évidence que la France ne lui a pas offert les conditions matérielles pour développer ses recherches. Il ne s’agit pas seulement de rémunérations ridiculement faibles des chercheurs français, mais aussi et surtout des conséquences d’une politique stupide de l’Etat français qui croit orienter la recherche en faisant des appels d’offre thématiques au lieu de financer les chercheurs talentueux et leur donner des bonnes conditions de travail. 

En outre, dès que l’on touche en France à l’embryologie ou à la génétique, les chercheurs de ces domaines savent que le Président Chirac a limité en son temps les travaux sur les cellules souches et que surtout la position française en matière d’organismes génétiquement modifiés (OGM) est on ne peut plus défavorable à l’application de ces recherches. Il vaut mieux chercher ailleurs au cas où les travaux auraient des applications pratiques. 

Selon une Note du Conseil d’analyse économique, « Innovation pharmaceutique : comment combler le retard français ? », la France souffre d’une série de dysfonctionnements dans le domaine pharmaceutique, qui lui ont fait perdre des places dans la course internationale à l’innovation. Des initiatives récentes comme la Loi pour la recherche et le 4e volet du Programme investissement avenir (PIA) tentent de répondre aux besoins d’investir davantage dans la recherche. Faut-il aller encore plus loin dans la réduction de la complexité du millefeuille administratif, dans le rapprochement du monde de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée et de tenir compte de la valeur des traitements dans la gestion économique afin de définir un socle de mesures favorables à l’innovation dans ce secteur important ?

Jean de Kervasdoué et Gérard de Pouvourville : Pasteur disait qu’il n’y avait pas de différence entre recherche fondamentale et recherche appliquée, mais seulement des applications de la recherche. Il l’a montré tout au long de sa vie et nous partageons ce constat. 

Plus que dans d’autres domaines encore, les industries biomédicales doivent organiser un échange permanent entre la pratique clinique des meilleurs équipes hospitalo-universitaires et l’industrie, or cela est dans notre pays particulièrement difficile pour des raisons économiques et juridiques notamment par crainte de potentiels conflits d‘intérêts. 

Certes, en France, les choses ont évolué favorablement depuis un quart de siècle. Des start-ups se créent, le crédit impôt-recherche est une excellente mesure, des aides à l’innovation accompagnent les premières années des entreprises prometteuses, mais il est encore difficile de trouver des capitaux quand les montants requis dépassent quelques dizaines de millions d’euros. Il faut aussi signaler le développement des IHU (Instituts hospitalo-universitaires) créées sous la Présidence de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui au nombre de 6. Ils sont une exemplaire exception car ils concentrent sur une problématique donnée, de manière stable des moyens importants et vont à l’inverse d’une politique de saupoudrage au nom d’une conception fâcheuse de l’égalité.  

Mais outre les questions du statut des chercheurs qui, une fois sélectionnés sont garantis d’un poste à vie et à ce titre n’ont aucune incitation particulière, outre - redisons le - leur faible rémunération, l’essentiel est un état d’esprit de l’administration française en général et de l’assurance maladie en particulier. En effet, contrairement au Japon, à l’Allemagne et aux Etats-Unis où l’aide des instances étatiques est la réalité, il n’y a en France aucune connivence entre les industriels et les instances de régulation, notamment pour fixer un tarif quand un produit inventé en France arrive sur le marché, tant et si bien que les tests se font ailleurs. 

Pour l’illustrer, une anecdote suffira. A un diner amical, un directeur d’une agence de régulation apprenant qu’un de ses voisins de table était un industriel français a demandé à la maitresse de maison d’être placé à une autre table !  Les conflits d’intérêts ne sont pourtant pas aérotransmissibles !

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