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Un membre de la Sécurité civile française marche dans une rue inondée à Saintes, à la suite des crues de la Charente.
Un membre de la Sécurité civile française marche dans une rue inondée à Saintes, à la suite des crues de la Charente.
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Catastrophes naturelles

Urbanisme : est-il encore temps de se préparer à un automne annoncé comme violent ?

Le phénomène, lié à l'évaporation de l'eau de la mer dans l'atmosphère, est particulièrement redouté cette année, du fait de la surchauffe de la Méditerranée.

Bruno Barroca

Bruno Barroca

Bruno Barroca est maître de conférence et professeur à Marnes-la-Vallée. Il a rédigé sa thèse sur les risques et vulnérabilités territoriales faces aux inondations urbaines.

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Atlantico : On enregistre actuellement des épisodes méditerranéens d'ampleur, des phénomènes habituellement observés en automne. Cela laisse présager un automne violent sur ce plan. Est-il encore temps de se préparer à un automne annoncé comme violent ?

Bruno Barroca : Tout dépend des objectifs que l’on a. Il est encore temps de se préparer pour anticiper la gestion des crises ce qui permettra de faire moins mal que si l’on ne se prépare pas. Mais en termes d’urbanisme, on ne va pas pouvoir faire grand-chose entre maintenant et l’automne. Aujourd’hui, nous avons un urbanisme dont on hérite, il a plusieurs décennies, et ne sera pas changé d’ici l’automne. Mais il y a des choses moins dures à faire évoluer. Car l’urbanisme n’est  qu’un des drivers du risque. La préparation de la crise, de la post-crise, des secours, des services de gestion de risque, est déterminante pour gérer les épisodes d’extrêmes climatiques. C’est sur cela qu’on peut agir à court terme : s’assurer que les acteurs se connaissent, partager les informations, anticiper, pratiquer des exercices, bien connaître son territoire, ses refuges et ses ressources pour savoir comment les mobiliser et les utiliser en cas de besoin. La situation actuelle en Corse sur des événements climatiques importants mais pas vraiment exceptionnels  montre qu’il y a des progrès à faire, que l’anticipation n’a pas été suffisante puisqu’on enregistre des morts et des blessés. Dans un premier temps, les mesures misent en place ont été relativement faibles par rapport à l’importance du phénomène. Dans un second temps, ce fut l’inverse avec des évacuations préventives alors que le phénomène météorologique fut moins intense.  Il est très difficile de prendre des décisions et de mettre en place des mesures alors que les phénomènes climatiques extrêmes ne peuvent pas être connus avec suffisamment de précision. Pour en revenir à votre question, concernant l’urbain,les services techniques des mairies ont souvent des procédures à suivre en cas d’inondation, des éléments de protection temporaire à installer, des itinéraires à baliser, etc…. Il est temps de s’exercer avec ces procédures pour qu’on soit sûr de leur efficacité à l’automne.

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A quoi ressemblerait l’anticipation de l’automne prochain ?

La plupart des communes en situation de risque ont un plan communal de sauvegarde (PCS), qui doit permettre d’anticiper et d’organiser les actions à mener en cas d’urgence. Récemment, l’état a élargit la portée de ces PCS dans le cadre de la loi sur la sécurité civile appelée généralement loi « MATRAS » de novembre 2021 et favorise la mise en place de Plan Intercommunal de Sauvegarde. Ces plans comportent déjà des procédures à suivre des pratiques à mettre en place même si il faut noter que certains ne sont pas toujours opérationnels et souvent assez peu connu. Il faut donc les relire, les tester. Il faut aussi une communication auprès des riverains, des usagers, et des incitations. Les professionnels de la crise sont globalement prêts, mais c’est au niveau des civils et des politiques que se pose la question de la culture du risque, de l’éducation aux risques.

Est-ce qu’il peut y avoir un intérêt à des petits gestes comme nettoyer sa gouttière, vérifier ses équipements, etc. ?

Les petits gestes peuvent être pertinents pour des inondations « moyennes » mais pour des phénomènes d’ampleur extrêmes, ça n’a presque pas d’impact. On peut limiter les inondations fréquentes avec des « petits gestes », mais il est impossible de supprimer le risque engendré par des phénomènes extrêmes. Il faut le rappeler, nous devons avoir des actions de prévention mais cela n’effacera pas les risques. L’important ce n’est pas d'énoncer le message mais qu’il soit reçu comme il se doit et qu’il y ait une prise de conscience. A commencer par l’idée que les inondations sont impossibles à toutes éviter et qu’il faut aussi s’y adapter.

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On ne peut pas éviter les crises, mais l’objectif est d’éviter des situations ou la crise est hors de contrôle. Mais ce n’est ni l’Etat, ni les services de gestion de crise qui pourront seuls maitriser les risques. Il faut améliorer la résilience des systèmes urbains ce qui implique d’augmenter simultanément et progressivement la culture du risque de la population, d’améliorer l’organisation des services de gestion de crise, d’avoir des conceptions architecturales qui prennent mieux en compte les risques, que les systèmes techniques puissent fonctionner en mode dégradé… Pour cela il faut développer des compétences urbaines transversales comme c’est le cas des formations en génie urbain. Car il faut un pilotage pour la mise en place de trajectoire de résilience urbaine, et les professionnels du génie urbain me semblent les mieux préparés pour cela.

Sur le long terme, comment l’urbanisme peut-il proposer des solutions pour s’adapter, notamment à ce genre d’épisodes ? 

Il ne faut pas adapter l’urbanisme uniquement aux périodes où il y a trop de pluie, trop d’eau. Il faut réfléchir au manque et au trop plein en même temps et ne pas oublier qu’il s’agit que de moments particuliers et que l’urbanisme se conçoit pour répondre aux attentes lors des périodes « normales » Actuellement, de nombreux départements sont dans un état de fragilité vis-à-vis de la disponibilité de la ressource en eau. Les cours d’eau sont parfois très bas, même dans les régions historiquement favorisées comme le Jura. Il faut donc réfléchir à la gestion de l’eau, dans ses manques et ses excès car les rapports du GIEC montrent que, sous nos latitudes, ces périodes vont se multiplier et s’intensifier avec le changement climatique. La question qui se pose à nous est simple,comment utiliser et conserver l’eau qui nous arrive tout en s’assurant de ne pas être trop impactée quand elle arrive en masse ? La réponse est à inventer car malheureusement, nos villes ont été construites pour des climats qui ne sont plus d’actualité. Par rapport au climat qui évolue rapidement l’urbanisme dont nous héritons n’est donc plus adapté à son territoire. Ces derniers temps, on a cherché à faire porter sur l’ingénierie la question des évolutions climatiques. On a développé de nombreuses solutions techniques sans questionner le modèle de fonctionnement. En milieu urbains nous n’avons pas une approche de conservation, infiltration ou encore captation de l’eau de pluie, mais une approche d’évacuation qui est aujourd’hui relativement datée. L’eau est cachée dans des réseaux souterrains et évacuée le plus rapidement possible. L’urbanisme est à repenser car il faut désormais réussir à capter et conserver l’eau car c’est une ressource vitale qui permettra de mieux gérer les périodes de sécheresse. Et lorsqu’elle tombe en masse, il faut accepter et prévoir de fonctionner en mode dégradé, de diversifier nos modes de fonctionnement pour maitriser les impacts des des fermetures temporaires de services urbains. Il faut réapprendre à écouter les contraintes climatiques, ce qu’on ne sait plus faire. Historiquement, en montagne, tout s’arrêtait le temps de déblayer une chute de neige, dans les grandes plaines inondables de la Saône des habitations se retrouvaient régulièrement entourées d’eau pendant plusieurs semaines.Aujourd’hui, dans les discours tout doit continuer à fonctionner normalement coûte que coûte ce qui n’est pas possible.

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A quoi pourrait ressembler concrètement cette adaptation de l’urbanisme ?

Par rapport à la question des inondations, il y a trois grandes familles d’actions. La première concerne la gestion de l’eau : protections locales temporaires, bassins en amont pour réguler notamment les débits d’étiage (comme actuellement sur la Seine). Un certain nombre d’ouvrages peuvent participer à gérer les manques et trop plein d’eau. La deuxième, complémentaire, renvoie aux stratégies d’infiltration. Il faut rendre les villes moins imperméables. Ça n’aura pas un impact fort sur les inondations locales, mais ça permettra de recharger les nappes phréatiques, d’assurer une meilleur santé de la nature en ville, de moins perturberle cycle naturel de l’eau. Enfin , il y a l’adaptation des villes aux extrêmes climatiques avec deux cas assez différents, les constructions neuves et l’existant Le problème c’est qu’on a beaucoup de mal à intervenir sur la ville existante. Aujourd’hui les acteurs publics peuvent intervenir sur les espaces publics mais difficilement sur le parc privé existant. Il me semble que la stratégie la plus pertinente est de venir équiper le territoire d’ouvrages multifonctionnels pouvant assurer une meilleure gestion de crise. Typiquement, les gymnases pourraient être conçus et adaptés pour la gestion de la crise du quartier dans lequel ils s’insèrent.En imaginant qu’ils puissent servir de logements d’urgence en cas d’inondations, il faut alors les concevoir en s’assurant qu’ils seront chauffés, disposerontd’eau potable, de sanitaire, d’électricité, etc. lors des crises. Le territoire sera toujours impacté, mais la vie des habitants sera améliorée grâce à ces équipements de proximité qui pourraient assurer des services de gestion de crise. Concernant la construction neuve c’est plus simple et il existe trois manières de concevoir un bâti adapté Soit en « évitant » l’inondation, ne pas construire en zone inondable ou en construisant en hauteur, sur pilotis, etc. Soit en «acceptant » d’être inondés et dans ce cas il faut utiliser des matériaux qui ne sont pas sensibles à l’eau, qui sèchent rapidement sans se dégrader, des réseaux adapté et cela implique de trouver où se loger entre-temps, parfois à l’étage ou sur un autre site Soit en protégeant les bâtiments grâce à des dispositifs qui empêcheront l’eau de rentrer. Tout cela doit s’envisager en fonction des usages du bâtiment, des hauteurs de la violence et de la durée de l’inondation.        

La législation actuelle entrave-t-elle une partie des aménagements qui pourraient ou devraient être faits ?

Le climat change, le coût des impacts est croisant. C’est un fait,on peut penser que les législations sont donc mauvaises. Il est vrai qu’elles ont été pensées à d’autres moment, où les préoccupations n’étaient pas les mêmes et elles n’ont pas, ou mal, anticipé ces évolutions. Je vais vous donner un point de vue personnel, la stratégie française est trop centrée sur la logique d’évitement et la volonté de ne pas construire en zone inondable. On voit que cela n’a pas vraiment marché. Il y a une urbanisation importante y compris dans des zones potentiellement inondables. Et puisque la législation se focalisait sur l’évitement des zones inondables, elle n’a pas eu de grandes ambitions sur comment aménager les zones inondables. Or, les zones inondables sont souvent des espaces avec une grande qualité pour construire, habiter… Les choses changent ces dernières années, notamment depuis l’impulsion de Ségolène Royal qui avait mis en place en 2018 le Grand Prix d'aménagement "comment mieux bâtir en terrains inondables constructibles" et aussi avec la législation Européenne qui a imposé des Stratégie locale de gestion des risques inondation dans les territoires à risques importants amenant la mise en place en Ile-de-France d’une « Charte d’engagement pour « concevoir des quartiers résilients » face au risque d’inondation ». Les exemples emblématiques de la construction adaptée aux inondations se trouvent encore plutôt chez nos voisins à Hambourg, Mayence, Dordrecht… mais désormais la France avance rapidement est les professionnels de la conception s’intéressent fortement à ce sujet. Le concours d'idées "Mieux aménager les territoires en mutation exposés aux risques naturels" mis en place par l’Etat a donné lieu à une mobilisation importante d’équipes pluridisciplinaires et des réponses de grande qualité qui imaginent des opérations de renouvellement urbain visant à réduire la vulnérabilité des 9 sites démonstrateurs sélectionnés.

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