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Une idée (réaliste) pour échapper au piège des dettes excessives
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Economie mondiale

Une idée (réaliste) pour échapper au piège des dettes excessives

Il faut échapper au piège que représente la préférence pour l’épargne des grandes fortunes de la planète qui depuis dix ans ont privilégié l’épargne à l’investissement.

Frédéric  Farah

Frédéric Farah

Frédéric Farah est diplômé de Sciences Po Paris, enseignant à Paris I et chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne. Frédéric Farah est l'auteur de "Fake state", un essai sur l'impuissance organisée de l'Etat en France, publié aux editions H et O. 

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Atlantico.fr : L’économie mondiale est devenue dépendante aux dettes pour satisfaire les opportunités d’investissement. En quoi cela pose problème d’avoir des dettes qui montent si elles permettent d’investir ? 

Frédéric Farah : Ici on raisonne sur la dette privée, si je suis bien votre question. La dette brute totale des entreprises françaises en 2018 dépassait 4000  milliards d’euros. Cette progression s’explique largement par des taux d’intérêts bas, et par une croissance des fusions acquisitions dans la dernière période. 

Tant que nous étions dans la situation pré covid, il semblait qu’aucune panique ne devait menacer l’edifice, malgré les inquiétudes formulées par plusieurs institutions publiques sur le risque que représentait l’endettement croissant des entreprises françaises. 

Mais brutalement, le paysage a change, et une déflation est à notre porte. La crise économique est là, et va s’accroître de manière spectaculaire dans les semaines et mois à venir. Des entreprises endettées ou trop endettées risquent d’aller au tapis. Faillites, pertes d’emploi, dépréciation des actifs, et j’en passe. 

Un phénomène de déflation par la dette pourrait survenir. Si le climat politique et économique se dégrade encore davantage, et l’incertitude venant à croître, le désir d’investir va se réduire. 

Aujourd’hui il paraît plus nécessaire de soutenir l’investissement productif que spéculatif.

Quelles sont les pistes qui s’offrent à nous pour éviter de tomber dans les pièges de la dette excessive ? 

Il faut bien distinguer les dettes publiques , des dettes privées. Le regard souvent porte sur la dette publique, jugée immédiatement excessive. Un discours dominant accompagne le sujet , celui de l’Etat dépensier et mauvais gestionnaire. Mais , tout acquis à dénoncer la place de l’Etat, ce discours oublie de mentionner que les sources de préoccupation se situent plus du côté de la dette privée. Aujourd’hui, la dette des ménages et des entreprises est supérieure à celle de la dette publique, plus de 150% du PIB. 

Quant à la dette publique, la science économique n’est pas parvenue à tomber d’accord sur un seul fatidique de dette publique à ne pas dépasser. Les travaux récents de Reinhart et Rogoff n’ont pas obtenu consensus, et ont fait l’objet de critiques méthodologiques. Il me semble plus raisonnable d’affirmer que , c’est moins de croissance qui génère de la dette que de dire plus de dette génère moins de croissance. 

Si la question n’est pas du niveau de la dette, c’est ce qui importe , c’est la manière dont nous la finançons. L’Union européenne a dénationalisé le financement de la dette et ne l’a pas vraiment européanisé, même si depuis la crise de 2008-2009, les choses ont évolué. Et aujourd’hui une part significative des dettes publiques se trouve prise en charge par la BCE. 
Les japonais ont une dette publique plus importante que nous, près de 250% de leur PIB, mais l’inquiétude n’est pas encore au rendez vous, car la dette japonaise reste, si je puis dire , une affaire de famille, puisque ce sont les épargnants japonais qui la détiennent en très grande partie. 

Aujourd’hui notre financement dépend des marchés financiers, choix qui s’est construit sur presque 40 ans, mais d’autres moyens auraient pu exister et ont existé pour répondre aux besoins de financement de l’Etat. 

En matière de dette publique, ce qui importe de voir , c’est d’observer la progression du revenu national d’une année sur l’autre et le taux d’intérêt réel. Autrement dit si ce que vous devez rembourser court plus vite que votre revenu, alors très vite la dette devient insoutenable ou très coûteuse à financer. Si vous observez l’Italie, c’est un pays vertueux en matière budgétaire car depuis plus de 25 dégage un solde primaire excédentaire, mais le problème se situe dans le coût de sa dette , c’est-à-dire elle a payé des taux d’intérêts plus élevés que d’autres. Ce solde primaire excédentaire a eu des conséquences gravissimes pour son économie tant ses hôpitaux, infrastructures ont été délaissés de manière préoccupante.

Aujourd’hui, nous empruntons pour rien, et le coût de notre dette publique française s’est réduite, et la BCE disons le pour l’heure joue le pare feu dans pour éviter l’envolée des taux d’intérêt. 

Aujourd’hui, si l’on veut alléger la charge des Etats européens en la matière pour éviter une austérité dont les connaissances sont connues , pas de masque, de lits en réanimation, de gels et j’en passe, la solution passe par la BCE qui devrait pouvoir annuler ou rendre perpétuelle la part de la dette qu’elle détient. Mais pour y parvenir, cela implique des modifications politiques au niveau européen qui semble difficile à obtenir. 

Pour mémoire, la dette publique française est détenue par la Banque de France pour le compte de la BCE à hauteur de 20% , 25% par les banques françaises et à 55% par des investisseurs étrangers. 
Pour mémoire, n’oublions pas que l’Europe est une zone au monde excédentaire en matière d’épargne c’est-à-dire que nous ne dépensons pas tout notre revenu et donc que nous ne vivons pas au dessus de nos moyens mais en dessous. En théorie, la question des dettes ne devrait pas se poser en Europe. 

Avant la crise du Covid-19, nous observions des taux d’intérêt proches de 0. Devons-nous recourir aux dettes comme auparavant pour répondre à nos besoins ? 

Là encore, il faut distinguer public de privé. Une chose pour commencer , imaginer un système économique comme le nôtre, c’est-à-dire le capitalisme pour employer un mot valise, sans dette est rigoureusement impossible. 

Le rôle du crédit dans l’histoire économique est central. Les deux premières révolutions industrielles ont été possibles par un essor du secteur bancaire. Après il existe bien sûr des problèmes de liquidité et d’insolvabilité. Mais imaginer un système hors dette ou cette dernière n’existerait plus me paraît peu crédible. L’économie d’après guerre, reposait sur ce que l’économiste J Hicks avait nommé une économie d’endettement, c’est-à-dire dont le financement ne passait pas ou par les marchés financiers, mais essentiellement par le canal  bancaire. Nous avons eu de la croissance et le plein emploi. 

Par ailleurs, l’Etat, les entreprises sont très largement des agents à besoin de financement donc qu’ils peuvent recourir à l’emprunt par exemple. Quant à l’Etat jusqu’aux années 1970, il avait imagine des dispositifs qui lui assuraient ses besoins sans passer par l’endettement auprès des marchés, les circuits du trésor, mais ils ont été démantelés , à tort , selon moi au profit d’un financement par le marché, faisant croire que les marchés étaient la seule voie possible de financement. 

Ces précisions étant faites, si l’on veut éviter du côté public , la montée d’un endettement qui pourrait inquiéter, là encore il apparaîtrait nécessaire d’obtenir comme vient de le faire la banque centrale britannique, le concours direct  de la Banque centrale européenne qui financerait directement les besoins de l’Etat. 

Il est possible aussi pour l’Etat de reconstruire une fiscalite progressive et un nouvel impôt de solidarité de la fortune pour solliciter ceux qui ont bénéficié des largesses fiscales de l’époque des boucliers fiscaux jusqu’aux mesures Macron. Ceux-là devraient eux aussi contribuer à l’effort national de manière significative. Les mesures phares de monsieur Macron comme le prélèvement forfaitaire unique devraient être abandonnées séance tenante. 

Il faut reconstituer des recettes en faisant disparaître certaines niches fiscales et reconstruire l’impôt sur le revenu. 

Mais le plus important passe, par une reprise en main de notre politique monétaire et budgétaire, cela pose clairement la question de la nécessité ou non de poursuivre la suite de notre histoire économique dans l’euro zone. Pour ma part, je pense que le pare feu de la BCE donne l’illusion de la nécessité de se maintenir dans cette zone, asymétrique, et qui ne favorise pas l’ensemble des pays, et qui ne génère pas un dynamisme économique significatif. La monnaie doit redevenir une affaire publique, elle est devenue privée avec l’euro. 

Quant à la croissance de la dette privée, elle peut s’expliquer dans le cas des ménages par des revenus qui stagnent et par le recours au crédit , d’autant plus faciliter par des prêts moins coûteux. Mais une croissance fondée sur des inégalités n’est pas durable. Si l’on veut réduire l’endettement des ménages, il est évident aussi qu’il faudra reconstituer un oublié des politiques économiques depuis presque 40 ans, une politique de revenus. 

Quant aux entreprises , il ne faut pas les regarder de la même manière, certaines et parmi les plus importantes se trouvent assises sur des montagnes de dettes, ici on ne peut entrer dans les détails , mais cela s’explique par la financiarisation excessive de nos économies. 

Pour des entreprises petite , intermédiaire, la situation n’est pas la même, si ce sont des investissements qui ont été effectués, c’est la question de leur rentabilité économique et financière qui se pose alors 

Gardons néanmoins à l’esprit, que le capitalisme financiarisé a très largement amplifié l’endettement, c’est du temps acheté pour reprendre les termes de W Streeck, sociologue allemand. En effet pour maintenir des débouchés possibles à l’activité publique, l’endettement privé a cru, puis l’endettement public. Temps acheté qui retarde peut être une crise d’ampleur inégalée, et qui sait peut être nous y sommes. 

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