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Manuel Valls s'est rendu trois fois en deux ans au Vatican.
Manuel Valls s'est rendu trois fois en deux ans au Vatican.
©Reuters

Je T'aime, moi non plus

Un Premier ministre au Vatican : la touche Valls dans les relations avec l’Eglise catholique

En deux ans, Manuel Valls s'est rendu trois fois déjà au Vatican, à trois occasions différentes. Et si la gauche a le plus souvent un problème avec l'institution que peut représenter l'Eglise, c'est bien la République qui envoie son Premier ministre pour la canonisation de deux papes.

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Atlantico : Manuel Valls doit se rendre au Vatican ce dimanche 27 avril à l’occasion de la canonisation de Jean-Paul II. Il s’agit du troisième voyage du Premier ministre vers le Vatican en deux ans. Qu’est-ce que cela traduit de le relation de Manuel Valls avec l’Eglise ?

Bernard Lecomte : En soi, c’est un hasard. Pour une raison toute simple, c’est que la première fois il y était en tant que ministre du culte. La deuxième fois il accompagnait le président de la République. Cette troisième fois, il assume une invitation d’Ayrault. C’est Jean-Marc Ayrault qui avait décidé d’aller à Rome pour cette cérémonie. Ces trois aller-retours à Rome relèvent, à mon sens, un petit peu du hasard. Cela dit on voit malgré tout qu’entre la France et le Vatican les relations sont quand même très étroites puisqu’il y a beaucoup d’occasions de contact dans un sens comme dans l’autre.

Entre la France et le Vatican, c’est toujours des relations amies-ennemies. C’est comme deux sœurs qui se détestent. L’histoire de la France et du Vatican est extrêmement longue, chahutée et parfois brutale. On pense à la révolution de 1789, la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Ce sont les grands moments de bagarre qui ont parfois été jusqu’à se faire la guerre. C’est parfois très très houleux, c’est parfois même brutal, mais pour autant il y a peu de pays qui ont eu la même histoire avec la papauté. La France a aussi été très proche de l'Eglise. Il s'agit d'une histoire longue de deux mille ans.

Dans quelle mesure est-ce que la touche Valls diffère de la façon de faire de François Hollande ? Manuel Valls pourrait-il réconcilier la gauche et l’Eglise ?

Manuel Valls, apparemment, s’intéresse davantage aux religions que François Hollande dont on a vraiment l’impression qu’il ne s’intéresse pas du tout au sujet. Tout ceux qui connaissent François Hollande, y compris ses proches, confirment que pour lui il n’y a aucun soucis de spiritualité ou de transcendance. C’est un homme tout à fait froid sur ce plan-là, qui est très certainement respectueux de ses semblables, mais qui ne s’intéresse ni à Dieu, ni au Diable. Donc du côté de François Hollande, c’est réglé puisque tout cela ne l’intéresse pas. Du côté de Manuel Valls, il convient de ne pas oublier ses origines espagnoles. Sa famille a connu un catholicisme militant : celui de sa mère. Valls a certainement plus d’affinités avec la religion que François Hollande. Même s’il est lui-même franc-maçon, ça n’empêche évidemment pas d’avoir des relations avec la religion. Rappelons également qu’il a été maire d’Evry pendant longtemps. Evry c’est une communauté religieusement complexe avec des cathos, des juifs, musulmans et de tout. Il a plus de sensibilité religieuse que François Hollande même s’il est aujourd'hui devenu tout à fait laïque.

Il faudra, à mon sens, plus qu’un premier ministre souriant pour rétablir des relations étroites entre la France et le Vatican. Ces relations ont toujours été très contrastées. Disons qu’elles étaient évidemment excellentes du temps du général De Gaulle, qu’elles se sont réellement dégradées avec Mitterrand et la gauche. Chirac a été au début très proche de Rome et à la fin très éloigné. Il a, là-dessus, beaucoup évolué. Giscard avait évidemment eu des relations très correctes avec Rome. Sarkozy avait écrit ce fameux livre sur la laïcité positive, qui lui avait octroyé une cote formidable au Vatican. On se souvient que le voyage de Benoît XVI en France avait été un succès et que Benoît XVI, ce qui est très inédit, avait accepté d’être reçu à l’Elysée. Le pape ne fait jamais ça. Aucun pape n’est jamais allé à l’Elysée. Benoît XVI a été le premier. C’est un geste d’ouverture et de sympathique en quelque sorte, il est allé voir Sarkozy à l’Elysée. C’est plus qu'une simple forme de tolérance, ne serait-ce parce qu'il n'y a absolument rien de religieux dans le palais de la République. C’était, je pense, une démarche très positive. Quant à aujourd'hui... on a pu constater que la visite de François Hollande à Rome s’est passée dans une froideur tout à fait remarquable.

Il faudra donc plus que Manuel Valls pour réconcilier la gauche et l’Eglise parce que la gauche ce n’est pas le Premier ministre, fut-il quelqu’un d’assez œcuménique comme l'est Manuel Valls. La gauche en France c’est une vraie tradition, c’est une culture. Dans cette culture il y a une majorité de militants de gauche qu’ils soient socialistes, d’extrême gauche ou radicaux, qui sont plutôt de culture anticléricale. Et c’est comme ça depuis la fin du XIXe siècle, ce qui fait presque un siècle et demi. Depuis Gambetta pour simplifier, la majorité de la gauche en France est quand même de tendance anticléricale. Cet anticléricalisme peut être modéré et respectueux ou bien parfois brutal voire violent.

Quelle est la portée symbolique de ce déplacement ? Remet-il effectivement en question la laïcité de la France comme le prétend la gauche ? Ou diviser plus encore la gauche ? Est-ce un vrai enjeu ?

L’argument de la gauche laïcarde est le suivant : "pourquoi le Premier ministre de la République irait-t-il dans une fête qui est purement religieuse ?"

Cet argument est fondé, parce qu’on ne peut pas y répondre en disant que par exemple l’un des papes est français. Si l’un des papes était français ce serait différent. Là il y en a un qui est Italien et l’autre qui est Polonais. On ne peut donc pas avancer cet argument-là. Par ailleurs ça n’est pas une fête civile, c'est une canonisation, soit une fête à caractère foncièrement spirituel et religieux. C'est, selon moi, un argument qu'on ne peut pas balayer. Il est sérieux et fondé.

Cela étant, quand on prend un peu de recul on se rend compte que la France a une histoire qui est liée à toutes ces cérémonies de canonisation, de béatification. Combien de grands Saints de l’Eglise sont français ? Saint Germain, Saint Bernard de Clairvaux… Il y a énormément de très grands saints de l’Eglise, Sainte Thérèse de Lisieux et tant d’autres, qui sont français. On ne peut pas dire que la France est véritablement éloignée de cette fête-là. C’est une fête à laquelle la France s’associe forcément par son histoire, par sa culture, par son patrimoine culturel. La France n’est pas loin de cela. Par ailleurs l’histoire même de la France, au delà des personnages, et la composition sociologique de la France fait quand même que la religion catholique est la première religion du pays. Lorsqu’il y a un grand événement mondial comme cet événement de dimanche, il est quand même naturel que la France s’y associe d’une façon ou d’une autre. Elle a choisit d’y envoyer le premier ministre, ce qui parait un équilibre judicieux. Le président de la République, ça aurait peut-être été beaucoup, un sous-ministre ça aurait été un peu injurieux, mais le Premier ministre parait être un dosage approprié.

Concernant une potentielle division de la gauche, cela me paraît peu probable. C’est, au contraire, une petite épreuve de solidarité gouvernementale. Quand on entend des gens très laïques comme Mme Taubira, ce vendredi 25 avril, sur Europe qui s’aligne sur la ligne de Manuel Valls, on le remarque bien. Du côté du de la gauche non gouvernementale, il y aura évidemment des critiques. Il y en a même d'ores et déjà en vérité. Cependant, je persiste à croire que celles-ci resteront conventionnelle. C'est davantage une façon de marquer son territoire, de manière à ce que chacun s'exprime à sa façon. Mais en aucun cas ça n'aura une ampleur susceptible d’entraîner une crise gouvernementale ou ministérielle.

La relation de la France à l’Eglise diffère-t-elle fondamentalement selon que la gauche ou la droite est au pouvoir ? Comment l’expliquer ?

L’histoire moderne de la France, c’est-à-dire depuis la révolution, montre un clivage à la fois profond et mal dessiné. Ce n’est pas une ligne droite. Ce clivage se retrouve entre ceux qui rejettent la religion au nom de la laïcité et de la lutte contre l’obscurantisme depuis la révolution de 89, et ceux qui au contraire sont les héritiers de la France, des Saints, des Cathédrales et des théologiens, pour reprendre l'expression de Jean-Paul II.

Les deux milles ans d’histoire de France, composent bien l’histoire d’un pays particulièrement proche de l’histoire de l’Eglise. Il n’est pas anormal que les héritiers de cette France-là composent une majorité de la droite conservatrice alors que les héritiers de l’autre tendance, anticléricale, composent une grande partie de la frange socialiste et de gauche. Encore une fois ça n’est pas quelque chose de conjoncturel. Méfions-nous des interprétations trop rapides de telle ou telle petite phrase. Ce clivage il est très profond. Au XIXe siècle on parlait des "deux France". Il y avait la France qui considérait que la religion était essentielle dans la vie du pays, et puis l’autre France : celle des révolutionnaires de 89, celle de Gambetta et, entre autre, de la commune. Celle de la séparation de l’Eglise et de l’Etat lors de la république opportuniste au début du 20e siècle. Une France de deux cents ans d'histoire, parfois apaisée parfois plus violente.

Pour autant, il ne faut pas partir du postulat que tous les gens de gauche sont absolument opposés à l'Eglise et inversement chez les gens de droite. La limite elle n’est pas très claire. Il y a beaucoup de gens de droite qui sont tout à fait anticléricaux et il y a aussi toute une frange de la gauche qui est l’héritière de la gauche chrétienne. N’oublions pas que dans les manifestations contre le mariage pour tous il y avait aussi des gens de gauche. Ca serait trop simple de dire que la gauche est anticléricale et que la droite est cléricale. Il ne faut surtout pas dire une chose comme ça, ça serait simplifier beaucoup trop la vie politique français. Il y a bien deux France, deux héritages, deux cultures mais la limite entre les deux est quand même difficile à fixer.

On se souvient pourtant de la réaction du PS à l'annonce de la présence de François Fillon à la béatification du même Jean-Paul II en 2011...

En effet. Les dirigeants socialistes de l'époque s'étaient hautement indignés de la présence du Premier ministre de la République, François Fillon, à Rome à ce moment-là, pour assister à la béatification de Jean-Paul II. Ils ont invoqué une violation des principes essentiels de la laïcité pour justifié la grogne qu'ils représentaient.

Aujourd'hui, ce sont les mêmes qui se gardent bien de mettre de l'huile sur le feu, en définitive. On assiste à une incohérence qui relève de l'ordre de la contradiction aveugle.

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