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Un Luxembourgeois chez Karl Marx : Jean-Claude Juncker a-t-il sa place au bicentenaire de Marx ?
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Disraeli Scanner

Un Luxembourgeois chez Karl Marx : Jean-Claude Juncker a-t-il sa place au bicentenaire de Marx ?

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXè siècle.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Mon cher ami,

Au départ, j’ai été pris d’un fou-rire lorsque j’ai appris que Jean-Claude Juncker se rendrait à Trèves, samedi prochain 5 mai, pour prononcer un discours à l’occasion du deux-centième anniversaire de la naissance de Karl Marx.  J’ai d’abord cru à un canular, une mauvaise plaisanterie du type « Un Luxembourgeois fait son coming out luxemburgiste ». Mais au-delà du caractère grotesque de ce déplacement - et de l’événement-prétexte, le dévoilement d’une statue du philosophe barbu de 5m de haut - je trouve cet épisode extrêmement révélateur de l’actuelle crise de la conscience européenne. Il vaudra mieux rendre ce déplacement à son insignifiance, le faire sombrer rapidement dans l’oubli. Je me suis imaginé quelques instants écrivant une lettre ouverte au président de la Commission Européenne le priant instamment de payer sur ses propres deniers un déplacement qui n’a aucun intérêt pour le contribuable européen. Mais je garde pour vous les principaux éléments de la philippique que j’avais des velléités d’acheminer numériquement à tous les députés européens.

Je croyais me souvenir que la construction européenne s’était forgée dans le rejet du marxisme, après 1945. L’action de Schuman, Adenauer, De Gasperi, Monnet était très clairement imprégnée de catholicisme social ou de social-démocratie. Elle avait pour principe le double rejet du totalitarisme nazi et soviétique. Que signifie donc, pour un président de la Commission Européenne, se rendre à Trèves, sur le lieu de naissance de Karl Marx? S’agit-il, pour un homme qui a dirigé le gouvernement d’un paradis fiscal placé en plein coeur de la zone euro de se faire pardonner d’avoir été - d’être toujours - un serviteur du Capital? Ou bien l’éloge qu’il s’apprête à prononcer du concepteur du communisme vient-il de la dérive indéniable de la construction bruxelloise, depuis que la Communauté Economique s’est transformée en Union Européenne?

Une Union Européenne de plus en plus « soviétique »

On sait que, régulièrement, depuis le début des années 1990, les gouvernements européens et leur bras armé, la Commission, ont refusé d’entendre le résultat des référendums et, fréquemment, obligé les peuples à revoter ou bien ignoré le résultat. Quand ils n’avaient pas accepté une avancée vers le fédéralisme européen. Brecht était un horrible personnage mais on lui pardonnera beaucoup pour sa célèbre formule: j’apprends que le gouvernement estime que le peuple a trahi la confiance du régime et devra travailler dure pour regagner la confiance des autorités. Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre? »

L’Union Européenne ne ressemble-t-elle pas de plus en plus à feu l’Union Soviétique: 

-  en son coeur, la zone euro repose sur la tentative vaine de réguler l’économie européenne avec un taux d’intérêt unique. C’est aussi peu adapté à la révolution de l’industrie 4.0 que le planisme soviétique l’était à la deuxième révolution industrielle.  

- plus les déconvenues économiques, sociales et politiques se succèdent, plus les dirigeants européens, Juncker en tête, expliquent que c’est parce qu’il n’y a pas encore assez d’Europe que celle-ci ne fonctionne pas. Aujourd’hui encore il reste quelques marxistes pour expliquer que le problème c’est qu’on n’a jamais appliqué la pensée de Marx comme il faut. 

- comme dans l’ancien empire soviétique, on laisse s’étioler à petit feu des sociétés entières: la situation sociale des pays de l’Europe méditerranéenne membres de la zone euro est aujourd’hui catastrophique; et, à l’échelle de toute l’Union, comment ne pas être frappé par le déclin démographique du continent, à commencer par son coeur économique, l’Allemagne et la Mitteleuropa? 

- les limites à la liberté d’expression ne manquent pas au tableau. L’Allemagne d’Angela Merkel - cette femme qui a passé plus d’années de sa vie en RDA qu’en RFA - a instauré, avant les dernières élections au Bundestag, un régime de censure des « fake news » (en fait de tout discours, sur les réseaux sociaux, qui allait contre l’ingénierie sociale de son gouvernement), la France l’a annoncé et Bruxelles y songe aussi. Il y a une grande différence entre la situation américaine, où Facebook pratique la censure mais pourra un jour se voir imposer par le gouvernement de respecter la liberté d’expression inscrite dans la Constitution américaine. Et l’Allemagne où une Chancelière qui a oublié de lire Brecht a fait passer une loi permettant à l’Etat d’imposer une censure de certains contenus aux entreprises qui portent les réseaux sociaux. 

- où sont dans ce cas, me demanderez-vous, les millions de victimes du communisme? Je vous répondrai que l’Europe a la politique de sa démographie. Notre continent vieillissant, fatigué, pratique l’exclusion sociale à grande échelle. Quand on est sorti des grandes métropoles, on tombe rapidement sur des zones invivables. Et si vous parlez à un Italien, un Portugais ou un Grec qui végètent de petit boulot en petit boulot, vous lirez dans ses yeux un désespoir ou une résignation qu’on rencontrait fréquemment en Europe de l’Est dans les années 1970.

Puissance intellectuelle et imposture politique de Marx

Je ne sombre pas dans un style pamphlétaire pour le plaisir. Beaucoup de nos maux politiques actuels proviennent de ce que nous n’avons pas profité de l’effondrement du Mur de Berlin pour procéder à un examen sans complaisance du legs de Marx à l’Europe et au monde. 

- Le prestige de Marx repose largement sur une imposture. Les conservateurs, les catholiques sociaux et les sociaux-démocrates ont réellement amélioré la condition ouvrière. Le communisme, jamais. 

- on ne peut pas faire comme s’il y avait Marx d’un côté et, de l’autre, ceux qui avaient trahi son esprit. Lénine, Trotski, Staline, Mao, Tito, Pol Pot et bien d’autres sont à ranger parmi les pires tyrans de l’histoire. Ils ont fait de la guerre civile totale un instrument de pouvoir. Ils ont condamné des millions d’êtres humains à la mort ou à l’esclavage durant des décennies. Seul le nazisme a été plus intensivement brutal dans le nombre d’années restreint où on l’a laissé faire. Les deux grands totalitarismes du XXè siècle sont nés de la fascination de la philosophie allemande pour la violence accoucheurse de l’histoire. Et tandis que Heidegger faisait tous ses efforts, sans y arriver complètement, pour devenir le philosophe officiel du régime nazi, il n’y a aucun doute que le matérialisme dialectique, le verbe puissant et les hymnes à la violence et à la tyrannie de Marx sont la source impure où sont venus s’abreuver des générations de dirigeants communistes. 

- Vous pouvez bien laisser à Marx sa puissance intellectuelle. Il est le premier à repérer ce qu’il appelle les crises de surproduction, à partir de 1825. Mais il ne comprend pas qu’il s’agit en fait d’une crise de rareté monétaire due à l’imposition par le Parlement britannique, en 1821, du monométallisme (or) au lieu du bimétallisme qui avait régné jusque-là (or, argent). Marx passe à côté de cette réalité parce que le père de la réforme monétaire britannique est Ricardo, à qui le philosophe allemand emprunte une grande partie de ses concepts économiques. La destruction du régime naturel de la monnaie (la création de crédit appuyée sur le plurimétallisme) a déstabilisé le capitalisme au moment où la première révolution industrielle prenait son essor; et les crises européennes du XIXè siècle furent peu de choses comparées aux ravages du monométallisme sur l’Asie -  vidée de ses réserves monétaires d’or par la Grande-Bretagne, l’Inde s’employa à drainer tout l’argent-métal qu’elle pouvait depuis la Chine, provoquant l’effondrement de l’économie chinoise et les terribles convulsions qui devaient conduire à Mao. Marx a senti qu’il se passait quelque chose mais son mépris de la loi naturelle, son refus rousseausiste de la complexité d’une économie fondée sur le commerce et les instruments monétaires l’ont fait s’engager dans des impasses théoriques. C’est aussi à Ricardo que Marx doit d’avoir réduit la valeur de production à la « valeur-travail », ce qui empoisonne toute sa pensée économique et le condamne à une opposition manichéenne entre capital et travail.

Marx, la mondialisation et la Chine

A l’heure de la révolution de l’information et de l’industrie 4.0, il y a quelque chose d’absolument paradoxal d’imaginer le président de la Commission Européenne, cette bureaucratie qui a pour mission de faire de l’UE l’ « économie de la connaissance la plus avancée » de la planète, aller prononcer l’éloge du théoricien socialiste de la « valeur-travail ». 

En fait, on voit bien ce qui se joue. Marx fascine beaucoup de libéraux parce qu’il a plaidé pour la destruction de tous les corps intermédiaires, parce qu’il a chanté la grandeur de l’abolition des frontières au service du capital, de la mobilité de la main d’oeuvre et du libre-échange avant de les dénoncer. Comment comprendre que tant de trotskistes américains soient devenus des néo-conservateurs acharnés si l’on oublie que l’impérialisme fascinait Marx puisqu’il devait précéder l’avènement du socialisme? Dans le monde d’après la chute de l’URSS, Jean-Claude Juncker souhaite peut-être aller se rassurer au lieu de naissance du terrible socialiste: la finance sans frontières et l’exploitation des prolétaires de tous les pays ont vécu plus longtemps que le marxisme. Dresser un mausolée, c’est s’assurer que le frère ennemi est bel et bien mort. Mais en l’occurrence, le président de la Commission européenne oublie qu’il existe un pays où l’on enseigne encore le marxisme à l’Université, un pays qui est un partenaire de l’Allemagne et de l’UE: il s’agit de la Chine.

Si j’avais écrit à Jean-Claude Juncker, je lui aurais suggéré, non seulement, d’économiser l’argent du contribuable européen mais d’utiliser le temps prévu pour sa visite à Trèves à plutôt réfléchir sur le lien entre la formation marxiste des dirigeants chinois et leur capacité à exploiter toutes les failles de l’Occident, depuis l’endettement américain jusqu’au refus européen du protectionnisme. Xi Jiping a plus de raisons que Lénine de se réjouir que les Occidentaux lui livrent la « corde pour les pendre ». Après tout, cette Europe qui célèbre Marx est aussi celle qui se réjouit des investissements chinois dans une Europe du sud asphyxiée par l’euro. Jean-Claude Juncker a le mérite de la cohérence dans l’absurdité.

Bien fidèlement vôtre

Benjamin Disraëli

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