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Manuel Valls a considérablement affaibli l'édifice de stabilité que le président de la République avait construit.
Manuel Valls a considérablement affaibli l'édifice de stabilité que le président de la République avait construit.
©Reuters

Dommages collatéraux

"Un gouvernement de clarté" : le coup porté par Valls au hollandisme du mi-chèvre, mi-chou permanent va-t-il le sauver… ou l’achever ?

François Hollande est arrivé au pouvoir en maniant l’ambiguïté, arme idéale pour diriger un parti, mais pas pour exercer le pouvoir au niveau national. Les déclarations d'Arnaud Montebourg ce dimanche 24 août ont donné l'occasion à Manuel Valls de pousser le président de la République à assumer clairement sa ligne libérale, tout en fragilisant l'édifice de stabilité que ce dernier avait tacitement construit avec l'aide de l'ancien ministre de l’Économie.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Bertrand  Rothé

Bertrand Rothé

Bertrand Rothé est agrégé d’économie, il enseigne à l’université de Cergy-Pontoise et collabore régulièrement à Marianne. Il est déjà l’auteur de Lebrac, trois mois de prison (2009) et co-auteur de Il n’y a pas d’alternative. (Trente ans de propagande économique).

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  • François Hollande n'avait plus d'autre choix que d'assumer clairement sa ligne libérale en faisant partir du gouvernement Arnaud Montebourg et Benoît Hamon
  • Parti, l'ancien ministre de l'Economie ne peut plus jouer son rôle convenu avec François Hollande de catalyseur auprès des députés frontistes, qui ont réitéré leurs menaces de blocage à la rentrée
  • Le choix au ministère de l'Economie d'Emmanuel Macron, ancien banquier d'affaires et libéral convaincu, traduit la volonté de Manuel Valls de ne plus s'encombrer de l'obligation de convaincre les députés frontistes
  • Ce remaniement et cette clarification effectués sous l'impulsion de Manuel Valls pourraient affaiblir François Hollande, qui coupé de la gauche du PS serait forcé de nouer des alliances au centre

 

Atlantico : Face aux sorties d'Arnaud Montebourg et Benoît Hamon dimanche 24 août, François Hollande s’est trouvé contraint de sortir de l’ambiguïté en construisant "un gouvernement de clarté" sur "la ligne, les comportements, la composition et la majorité", a indiqué l’Elysée. Manuel Valls a-t-il définitivement converti François Hollande à l’idée qu’il ne pourrait pas ménager tous les courants de la gauche, et qu’il devait adopter un discours plus tranché ?

Bertrand Rothé : Manifestement il est arrivé à clarifier non pas le discours, mais la politique suivie par le gouvernement, qui jusqu’ici était teintée d’ambiguïté. François Hollande a essayé de représenter tous les courants du PS, ce qui aujourd’hui, au vu du caractère plus libéral que social de sa politique, n’était plus possible. C’est désormais la frange la plus à droite du parti qui est représentée. Après, un homme ne change pas. Jusqu’à la fin de sa vie il ménagera la chèvre et le choux.

Jean Garrigues : Le renvoi d’Arnaud Montebourg est la suite assez logique de l’annonce du Pacte de responsabilité, qui était sans ambigüité. On peut se demander pourquoi Benoit Hamon et Arnaud Montebourg ont attendu aussi longtemps pour formuler de manière publique une critique aussi tranchée. Leur entrée dans le gouvernement Valls 1 signait, me semble-t-il, leur approbation de l’inflexion social-libérale associée au Pacte. C’est donc moins un choix décidé de manière concertée par François Hollande et Manuel Valls qu’une occasion qui leur a été donnée par l’ancien ministre de l’Economie d’aller au bout de la clarification de l’orientation social-libérale prise par le gouvernement. La boucle est désormais bouclée.

Le souci formulé par Manuel Valls auprès de François Hollande de donner une image d’autorité et de cohérence à son gouvernement a été décisif dans la décision de François Hollande. La politique du gouvernement était tôt ou tard appelée à susciter non seulement des dissidences au sein du groupe parlementaire, mais un véritable débat entre les chefs de file de la famille socialiste. Il n’est donc pas étonnant qu’Arnaud Montebourg ait voulu le porter sur la place publique, en revanche on peut se demander pourquoi il ne l’a pas fait en refusant un portefeuille dans le gouvernement de Manuel Valls, car la feuille de route donnée par ce dernier était très claire.

Cette sortie affichée de l'ambiguïté est-elle salvatrice pour le quinquennat de Hollande ? Pourquoi ?

Bertrand Rothé : Du point de vue du jeu démocratique il n’est pas plus mal que François Hollande imprime une conviction également par le choix des hommes. En effet jusqu’ici ces derniers ne correspondaient pas à la politique mise en œuvre. Une opposition va se construire à gauche, et à droite une partie de l’UDI pourra être tentée de rejoindre François Hollande sur sa politique. C’est ainsi que progressivement on va voir le jeu politique se transformer, et à terme il serait normal que Hollande et Valls se retrouvent dans une grande coalition au centre, qui a été le rêve de nombreuses personnes, comme Jean-François Kahn par exemple. Si l’UDI passait de l’autre côté, cela poserait un vrai problème à l’UMP.

Jean Garrigues : La fin de l’ambigüité a au moins le mérite, vis-à-vis de l’opinion publique, de donner une impression d’autorité et de  cohérence, puisqu’il ne reste plus qu’une ligne économique au sein du gouvernement remanié de Manuel Valls. Il n’y a que Christiane Taubira pour faire figure d’exception, elle qui n’avait pas désapprouvé le débat critique autour du virage économique du gouvernement, et s’était gardée de manifester un soutien ostensible. Mais à part elle, des ministres comme Michel Sapin ou François Rebsamen, voire Fleur Pellerin s’inscrivent parfaitement dans la ligne. Quant au remplacement de Montebourg par Emmanuel Macron, dont l’image et la pratique politique sont associées au social-libéralisme, il est tout à fait significatif de ce recentrage clarifié.

Cet effet d’autorité et d’unité est d’autant plus important que depuis deux ans on reprochait à François Hollande le caractère cacophonique et hétéroclite de ses gouvernements successifs. Qu’elle soit bonne ou mauvaise, la politique de l’exécutif a désormais le mérite de la cohérence.

Ce qui complique les choses en revanche, c’est qu’un des chefs de file du Parti socialiste, qui avait recueilli 17 % des votes des militants lors des primaires, et qui avait très largement devancé Manuel Valls, se retrouve maintenant dans l’opposition socialiste au gouvernement. Arnaud Montebourg a l’appui d’une partie de la gauche et des Verts, ce qui représente une capacité de nuisance vis-à-vis de la politique de Hollande. Tout va donc dépendre du comportement du groupe parlementaire socialiste, au sein duquel une quarantaine de députés frondeurs ont déjà fait entendre leur voix. Et comme l’a indiqué le député Christian Paul, ils comptent bien durcir, ou du moins clarifier leurs critiques à la rentrée parlementaire, au moment d’un certain nombre de votes dans le cadre de la discussion du budget.

Ce que le gouvernement Valls gagne en  termes de cohérence vis-à-vis de l’opinion publique, il va donc vraisemblablement le perdre en termes d’homogénéité majoritaire.

Emmanuel Macron nommé à l’Economie, Najat Vallaud-Belkacem à l’Education, Fleur Pellerin à la Culture : le choix des nouveaux ministres vous semble-t-il être le fait de Manuel Valls, ou plutôt celui de François Hollande ? Quel message faut-il y voir ?

Bertrand Rothé : Emmanuel Macron est très probablement le choix de Manuel Valls, qui par le passé avait déjà essayé de le proposer dans le gouvernement. Il a un profil de technocrate, sans légitimité démocratique, avec un passé de banquier d’affaires chez Rothschild. Najat Vallaud-Belkacem est mise à la tête d’un ministère très compliqué à gérer ; c’est une bonne chose qu’il s’agisse d’une femme et d’une minorité visible. Fleur Pellerin quant à elle n’est pas une personnalité clivante.

Ne s’agissant pas de fortes personnalités comme Arnaud Montebourg, cela va laisser la place à un "sur-Premier ministre, auquel il n’est, par nature, pas évident de tenir tête. Emmanuel Macron est un vrai libéral, et n’étant pas élu, il ne rencontre pas régulièrement les électeurs. C’est un véritable avantage quand on est chargé de mener une politique, surtout quand celle-ci est libérale. Arnaud Montebourg entendait en permanence les protestations des électeurs, ce qui ne pouvait pas l’encourager à soutenir avec ferveur l'action du gouvernement.

Jean Garrigues :  Si la démission de Montebourg semble avoir été réclamée par Manuel Valls, qui en fait un gage de son autorité donc de sa légitimation primo-ministérielle, il semble bien que le choix des ministres ait été largement concerté avec François Hollande, comme c’est d’ailleurs l’usage sous la Ve République. Si Emmanuel Macron colle parfaitement à la ligne incarnée par Manuel Valls, il faut rappeler qu’il a été avant tout un collaborateur de François Hollande, et comme tel associé à toutes les grandes décisions économiques depuis le début du quinquennat. On peut remarquer par ailleurs que tous les "hollandistes" du gouvernement, tels Stéphane Le Foll, Michel Sapin ou François Rebsamen, restent en fonction, et que sont promues les bonnes élèves du quinquennat, Najat Vallaud-Belkacem et Fleur Pellerin, qui ne sont pas dans l’entourage de Manuel Valls, mais qui ont fait preuve d’efficacité et de loyauté. En revanche, les proches du Premier ministre, tels Jean-Jacques Urvoas, Carlos da Silva ou Gérard Collomb, ne sont pas entrés dans le gouvernement Valls II. C’est donc bien un gouvernement Hollande, qui entend ménager les alliés potentiels, "éléphants" comme Laurent Fabius ou Ségolène Royal, radicaux, aubrystes comme Marylise Le Branchu, ou populaires comme Christiane Taubira.

Depuis le premier remaniement, François Hollande se reposait d’une part sur Manuel Valls pour mener une politique de réduction des déficits, et d’autre part sur Arnaud Montebourg pour prôner une inflexion de la rigueur, et ainsi ménager les frondeurs, qui jusqu’ici s’étaient gardés d’invalider les projets de lois. Cet accord tacite entre les deux hommes était selon le journaliste Daniel Schneidermann (lire ici) une des bases de la stabilité du gouvernement. Valls a-t-il mis Hollande en danger en le poussant à se débarrasser de Montebourg ?

Bertrand Rothé : Il est en effet fort possible que les frondeurs deviennent plus virulents, je partage l’opinion de Daniel Schneidermann. Dans le jeu politique, Arnaud Montebourg a protégé François Hollande, jusqu’au moment où il est allé trop loin dans ses déclaration à l’occasion de la fête de la Rose dimanche 24 août. Par la même occasion il se protégeait lui-même, mais maintenant il s’est mis dans une situation délicate. C’est une bonne chose pour la vie politique française, car au moins la cohérence est de mise : François Hollande est foncièrement libéral, que ce soit au plan sociétal, économique ou politique. De ce point de vue, il est même plus libéral que bon nombre à droite. La ligne défendue par le chef du gouvernement s’accorde avec celle du président ; au moins maintenant tout est clair. Dans le court terme l’orientation assumée du gouvernement sera délicate à gérer par l’UDI, et le Parti socialiste quant à lui, s’il n’explose pas, sera au moins secoué. Dans le moyen terme cela fait le jeu de ceux qui défendent la nation et le collectif, un courant qui est principalement représenté par Marine Le Pen, et que la gauche doit se ré-approprier avant qu'il ne soit trop tard. Ce dont la gauche du PS a maintenant besoin, c’est d’un leader, et il n’est pas certain qu’Arnaud Montebourg soit le meilleur porte-parole, comme l'explique assez bien un de ses anciens collaborateurs Gael Brustier.

Jean Garrigues : Ce qui met Hollande en danger, ce sont en premier lieu les résultats économiques. Si la mise en œuvre toujours attendue du Pacte de responsabilité portait ses fruits, alors la courbe de popularité de François Hollande et de Manuel Valls, qui est en baisse manifeste, pourrait se redresser. Face à l’importance de cette donnée-là pour la majorité,  la fronde des députés socialistes passerait au second plan, même si Arnaud Montebourg participait à cette dernière ou jouait les intermédiaires entre les deux camps. Il semblerait à ce propos que même du côté des frondeurs, on se montre quelque peu réservé à l’égard des effets de manche de l’ancien ministre de l’Economie.

Surtout, il convient de rappeler que pour les frondeurs la perspective de la réélection en 2017 pèsera lourd dans la balance. C’est une autre arme à la disposition de Manuel Valls et François Hollande.

Entre l’homme à poigne Manuel Valls et François Hollande, adepte du consensus, les manières de fonctionner sont très différentes. L’un des principaux enjeux de ce nouveau gouvernement réside-t-il dans la capacité des deux hommes à tenir un discours qui ne soit plus tributaire de l’assentiment de l’intégralité des parlementaires de gauche ? Si des dissensions se font jour, cela pourrait-il entamer encore plus le crédit de l'exécutif ?

Bertrand Rothé : Dans les objectifs, Manuel Valls et François Hollande ne sont pas si différents. Ce sont les moyens qui divergent, et donc qui convergent. Le Premier ministre aime à prendre en exemple Clémenceau, un homme à poigne qui était prêt à faire tirer sur la foule, et il l'a fait. Tant mieux c'est lui qui met en oeuvre la politique du gouvernement.Dans ses attitudes volontaristes, le premier ministre ressemble beaucoup à Nicolas Sarkozy, ou encore à Bonaparte sur le pont d’Arcole, il rêve de le traverser et que toute la France le suive. Métaphoriquement, on peut dire que Hollande, lui, est incapable de faire "tirer sur la foule", tant mieux, il est là pour arbitrer les grandes décisions politiques. Il n’en reste pas moins que sur le fond, Valls comme Hollande partagent les mêmes convictions, ce sont les deux fils tardifs de Margaret Thatcher. Ils avancent persuadés qu'"il n 'y a pas d'alternative".

Jean Garrigues : En politique, c’est le pragmatisme qui l’emporte. Si importantes les velléités de Manuel Valls pour faire infléchir la politique du Parti socialiste vers la ligne social-libérale soient-elles, il est tout à fait conscient de la nécessité d’appuyer sa gouvernance sur le fait majoritaire, et donc de ménager les autres courants du PS. On trouvait d’ailleurs dans le Pacte de responsabilité le volet de la relance par l’offre, mais aussi des contreparties d’ordre social. Le fait que l'entrée de Robert Hue au gouvernement ait été envisagée traduit également une volonté de ne pas se couper de la dimension sociale de la gauche. Si l’entrée d’Emmanuel Macron est perçue comme une provocation par la gauche de la gauche, il n’en reste pas moins que la stratégie de Manuel Valls ne peut pas être celle de la rupture, mais bien d’autorité et de clarification.

François Hollande se rendra en fin de semaine au sommet européen avec derrière lui un gouvernement parlant d’une seule voix. Quel devrait être désormais son discours sur les engagements de la France ? Sera-t-il plus identifiable, ou au contraire source d’inconfort pour le président ?

Bertrand Rothé : Tous les gouvernements utiliseront jusqu’à la fin l’argument selon lequel ils cherchent une alternative mais n’en trouvent pas à cause de l’Europe. Nicolas Sarkozy tenait le même discours, il voulait aussi infléchir la politique allemande, mais que rien n’était garanti. Or la politique allemande est historique et structurelle, on ne peut pas la modifier en un claquement de doigt.

Jean Garrigues : Le discours tenu à l’échelle européenne ne peut pas être franco-français, il doit tenir compte de l’Allemagne. François Hollande a toujours en tête l'idée de renégocier le Pacte européen dans un sens plus social, mais la cohérence nouvelle du gouvernement n’est pas de nature à modifier considérablement le discours européen de nos dirigeants.

Qu'est-ce que cette sortie de l'ambiguïté peut changer concrètement au quinquennat de François Hollande ? Sur quels dossiers cela peut-il avoir un effet bénéfique ?

Bertrand Rothé : L’orientation prise par le gouvernement s’inscrit dans une logique qui d’ici vingt ans aboutira sans doute, entre autres choses, à une suppression de la protection sociale. A moins que l'on pense comme Guillaume Duval : "Dans les prochaines semaines, et notamment lors du prochain sommet européen dans quelques jours, on va bien voir si Hollande et Valls sont assez malins pour mettre en œuvre la vieille tactique stalinienne : on élimine sans état d'âme les opposants et ensuite on applique sans eux, la politique que ces opposants proposaient. Ce serait leur seule chance de survie mais cela suppose qu'ils soient capables de résister à la pression des ravis de l’austérité à tout crin et des grands prêtres des "réformes courageuses", très nombreux à Bercy et dans leur entourage, et ça...On peut rêver, mais je pense que malheureusement ils vont mettre en place une politique de baisse du coût du travail qui passe rapidement par une suppression de la protection sociale.

Propos recueillis par Gilles Boutin

 

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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