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Les logos des applications et des sites de rencontres Adopte un mec et Meetic afifchés sur l'écran d'une tablette.
Les logos des applications et des sites de rencontres Adopte un mec et Meetic afifchés sur l'écran d'une tablette.
©MARTIN BUREAU / AFP

Bonnes feuilles

Ultramoderne solitude : les sites de rencontres, un remède imparfait face à la fin des certitudes amoureuses

Pascal Lardellier publie « S’aimer à l’ère des masques et des écrans » aux éditions de L’Aube. Nous avons tant aimé les clichés de l’« amour-toujours » ! Mais ça, c’était avant. Avant le couple à date de péremption estampillée Tinder. Avant les amours jetables de Meetic, avant les relations « sans contact » made in Covid. Ce qui n’empêche pas l’idéologie romantique de façonner encore puissamment les relations, à nos corps défendants. Extrait 1/2.

Pascal Lardellier

Pascal Lardellier

Pascal Lardellier est professeur à l'université de Bourgogne, spécialiste du couple et du célibat. Les Réseaux du coeur. Sexe, amour et séduction sur Internet (F. Bourin, 2013) est son dernier livre paru sur le sujet.

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Une question simple : pourquoi Meetic et Tinder? Et pourquoi, derrière ces têtes de gondole des amours technologiquement assistées, autant de sites de rencontres et d’applis de drague (deux mille environ), d’EliteRencontre à Mektoube, d’OkCupid à Happn, de DisonsDemain à eDarling et d’Attractive World à Once ? Tout cela n’est pas apparu par génération spontanée. Si toutes ces technologies de rencontres sentimentale et sexuelle prospèrent de la sorte dans notre société et à notre époque, c’est qu’il y a une demande ; et c’est déjà qu’il y a de plus en plus de célibataires, tout simple - ment; ou de plus en plus d’incommunication, ou de difficultés à (se) rencontrer. Et pourtant, on y revient, les dispositifs pour produire des rencontres sont abondants.

Posons maintenant la question subsidiaire : Pourquoi de plus en plus de célibataires? Parce que les unions insti - tuées se sont trouvées fragilisées depuis quelques décennies. On va dire depuis l’après 1968. Et les choses se sont accélérées assez récemment.

Oui, Meetic et Tinder ont été rendu possibles par l’augmentation impressionnante du nombre de célibataires. Celui-ci a peu ou prou doublé, statistiquement, depuis l’après 1970. Cela est le signe – ou le symptôme – de quelque chose de plus profond: qui dit essor du célibat dit peut-être individualisme comme choix de vie, ou option envisageable ; on rejoint là ce que les sociologues appellent des trajectoires d’autonomie. Et puis il y a aussi des couples plus fragiles et en parallèle des sorties de couple moins coûteuses. En clair, ces millions de célibataires le sont aussi parce qu’ils sont autorisés à l’être désormais.

Et des cohortes de personnes qui auparavant seraient restées en couple s’en sont libérées pour, célibataires de nouveau, revenir sur le marché de la rencontre. Car on ne rencontre plus une fois dans sa vie, comme avant, mais souvent, et même fréquemment. 

Désinstitution ?

À l’origine de cette montée du nombre de personnes seules et de cette explosion du célibat, et pour expliquer cette fragilisation des couples, un concept central: la désinstitution. Il s’agit d’un processus sociohistorique qui travaille la société en profondeur depuis quelques décennies. En clair, des institutions historiquement légitimes ont perdu en force d’agrégation sociale. Parmi ces institutions remises en cause depuis 1968, on compte la famille, l’école, les églises, les partis poli - tiques, les syndicats.

Globalement, la désinstitution, c’est la fragilisation de liens sociaux et moraux qui cimentaient les relations et les communautés. Elle possède d’ailleurs un versant sociologique : l’anomie, principe de désorganisation et de démoralisation sociale. On revient au Bauman de la « société liquide », et à des institutions désormais moins solides.

Et elle connaît une déclinaison concrète : la crise de l’engagement. Car les institutions engageaient: dans des carrières, des destins, des choix de vie, qu’il fallait assumer et honorer. A contrario, notre époque permet d’essayer, d’hésiter, de rester à la lisière, sans être jugé pour ces non-choix, ou des choix négociables, discutables et transitoires. Selon l’INSEE, jamais le nombre de mariages n’a été aussi faible en France qu’en 2020. Ceci fait sens, par rapport à cette crise de l’engagement.

Politiquement, l’élection d’Emmanuel Macron et le mouvement des Gilets jaunes illustrent parfaitement cette désinstitution : Macron, qui rafle la mise au nez et à la barbe de partis en place depuis des décennies, comme les Gilets jaunes, qui confisquent la protestation sociale en laissant les syndicats cois, constituent un bel exemple de ce processus, voyant l’ordre en place être zappé sans ménagement. « Du passé, faisons table rase », aurait dit Lénine ! Belle ironie de l’Histoire.

Concernant la famille et le couple, les choses sont flagrantes. Là où les normes sociales et morales enjoignaient il y a quelques décennies de rester ensemble (« pour les enfants », bienséance oblige), désormais, on s’affranchit de ces obligations pour sortir (et ré-entrer) en couple sans trop s’inquiéter du qu’en-dira-t-on.

Longtemps, le couple releva d’un « fatalisme ». Et le destin conjugal était terne ou heureux, selon que le mariage (de raison) fut pesant ou providentiellement scellé par une flamme. Désormais, affranchis pour nombre d’entre nous de ce poids moral, nous sommes libres, de manière vertigineuse. Mais le prix à payer pour être heureux en couple, c’est que le sentiment amoureux et le désir doivent être ressentis de manière mutuelle et continue. Et ceci, c’est aléatoire, et surtout épuisant. Tant de ressources doivent être déployées! Et si la flamme ou le désir cessent d’être partagés, on peut s’y habituer, consulter un conseiller conjugal ou encore suspendre la relation, à l’amiable.

Quant à la libération sexuelle et à l’autorisation de célibat octroyée par la société, elles ont affaibli l’institution du mariage (qui ne doit en rien être sacralisée, sociologiquement de surcroît).

En tout cas, un monde où les femmes peuvent aimer librement est un monde où il y a plus d’amour.

La désinstitution a eu deux conséquences, par-delà la facilitation de sortie du couple : la montée conjointe de l’individualisme et celle du célibat, on y revient, célibat non plus considéré comme une malédiction, mais comme un choix de vie, ou une séquence assumée. Nous sommes passés en quelques décennies d’une société dans laquelle le collectif et la communauté exerçaient une emprise sur les destins individuels, à un modèle de société faisant la part belle aux choix individuels.

Et voici venue l’ère d’individus hypercentrés, en quête d’épanouissement personnel, de plus en plus attentifs à leur équilibre, à leurs envies personnelles et à leurs besoins profonds.

« Avant », on pensait d’abord au collectif, pris dans des postures de dévouement, des obligations morales et sociales, des exigences de destins imposés par la famille, la lignée, le nom. Mais ça, c’était avant! Maintenant, on s’est recentré et autocentré, on « se panse » beaucoup aussi, tant la « fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg) le dispute à la quête du bonheur, boussole intérieure orientée vers la terre d’« happycratie ». Les lecteurs de Psychologies Magazine, les fans de Christophe André, les personnes ayant en poche des applis de bien-être et de méditation sont des millions. Cela fait sens sur ce spectaculaire autocentrement.

Le New Age et le développement personnel sont passés par là, avec l’ouverture des « nouvelles routes du Soi ». « L’économie du self » et la pratique du selfie sont symptomatiques d’une époque voyant des individus avoir leur épanouissement comme ligne de fuite existentielle. La quête du bonheur et l’impératif à jouir, à profiter sont les nouveaux mantras d’une époque ayant érigé la « tyrannie du plaisir » en injonction, paradoxale d’ailleurs, tant se lèvent en même temps un puritanisme d’un autre ordre, et une méfiance généralisée d’autrui. Il est clair que le post- #MeToo et la séquence épidémique n’arrangent pas cela, et vont même accentuer la tendance à la défiance et à la bonne distance ; si, bien sûr, il ne saurait être question de tout ranger dans le même panier, car il ne faut pas perdre de vue la violence des relations qui ont engendré ce mouvement.

L’individualisme, c’est cette valeur qui triomphe sur les sites de rencontres et sur les applis. Là, chacun est l’épicentre marketé d’un réseau de relations virtuelles a priori gratifiantes. Des millions de célibataires y aspirent pour la plupart d’entre eux à rencontrer. Et de manière confuse ou assumée, ils souffrent de solitude.

Extrait du livre de Pascal Lardellier, « S’aimer à l’ère des masques et des écrans », publié aux Editions de L’Aube

Liens vers la boutique : cliquez ICI et ICI

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