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Nos grands-parents vivaient beaucoup plus dans la monochronie que nous : une seule tâche à la fois.
Nos grands-parents vivaient beaucoup plus dans la monochronie que nous : une seule tâche à la fois.
©Reuters

Par où commencer ?

Über-connectés et légèrement déboussolés... les nouvelles technologies nous ont-elles fait perdre le sens des priorités ?

E-mails en rafales, open space bruyants, multiplicité des tâches... Notre monde hyper-connecté et collaboratif nous empêche de hiérarchiser nos obligations. Résultat ? Une perte d'efficacité handicapante pour les entreprises et les individus. Quatrième épisode de notre série sur le rapport au temps dans le monde moderne.

Catherine Berliet

Catherine Berliet

Catherine Berliet intervient depuis 15 ans en conseil, formation, coaching de cadres et dirigeants pour le compte de grandes entreprises françaises. Diplômée en communication, elle est également thérapeute, praticien en Rêve Eveillé libre. Elle est co-auteur de : Et si je choisissais d’être heureux  ! : Le bonheur mode d’emploi  paru en juillet 2014 aux Editions Eyrolles, Manager au quotidien et Les outils de développement personnel du manager aux Editions Eyrolles. Elle est auteur de Et si je prenais mon temps aux Editions Eyrolles et co-auteur de "Et si je choisissais d'être heureux" avec Capucine Berliet toujours aux éditions Eyrolles

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A (re)lire sur le même sujets, les précédents articles de notre série sur le rapport au temps dans le monde moderne :
- Qu'avons-nous perdu en perdant l'ennui ?
- Sommeil réparateur : ce que l'abandon de la sieste nous a fait perdre
- Pourquoi notre rythme de travail laisse présager une société de maniaco-dépressifs

Atlantico : Dans la société moderne, vivons-nous tout plus vite qu’avant ? Nos grands-parents avaient-ils davantage de temps pour effectuer leurs tâches quotidiennes et savaient-ils s'organiser mieux que nous ?

Catherine Berliet : Ils ne savaient pas mieux s’organiser, mais ils donnaient le temps au temps. Ils vivaient beaucoup plus dans ce qu’il convient d’appeler la monochronie : une seule tâche à la fois. Aujourd’hui nous vivons dans un monde livré à la polychronie, où l’instantanéité et la multiplicité des tâches font loi. Avant, nos capacités attentionnelles étaient beaucoup plus aiguisées, car nous étions beaucoup moins sollicités. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la pleine conscience, c'est-à-dire être porté sur une seule chose à la fois. Chaque heure du jour avait sa fonction attribuée, et les activités étaient beaucoup plus séquencées.

A partir de quand notre quotidien s’est-il emballé ? Quelles en sont les causes ?

La polychronie est venue avec les nouvelles technologies, et depuis cinq ans elle s’accélère. Chaque année, les travailleurs en prennent un peu plus pour leur grade. On l’observe très bien chez la génération Y, qui se meut dans l’instantanéité et la simultanéité. Les open space amplifient le phénomène, car les bruits sont continus, les informations vont et viennent sans que l’on distingue lesquelles sont importantes, rien n’est formalisé…

Cela signifie-t-il que nous autres, êtres humains, ne sommes pas faits pour gérer ainsi plusieurs choses à la fois ?

La génération Y - et celles qui viendront après - est en train de développer des neurones et des liaisons neuronales supplémentaires. En soi, tout le monde est capable de faire plusieurs choses à la fois, mais tout dépend de l’objectif de chacun. Cela ne sert à rien si, à la fin d’une journée passée à courir dans tous les sens, vous constatez que votre liste des choses à faire ne s’est pas beaucoup raccourcie. Je préconise donc de lutter contre cette polychronie ambiante.

L’urgence permanente, dans laquelle la plupart d’entre nous vivons, affecte-t-elle notre capacité à nous organiser et à identifier nos priorités au quotidien ?

Oui, car nous mettons tout sur le même plan. Nous nous croyons obligés d’enchaîner les choses sans les prioriser, alors qu’appliquer au quotidien la loi de Pareto permettrait de bien mieux se porter : il faut identifier les 20 % de nos activités qui présentent une réelle valeur (pour soi, pour la famille, l’entreprise). Ainsi, on priorise et on gagne beaucoup de temps.

L'avalanche de messages électroniques que nous recevons chaque jour au travail contribue-t-elle à nous faire perdre ce sens des priorités ? A vouloir satisfaire toutes les sollicitations de manière immédiate, que risque-ton ?

Les personnes ont tendance à consulter leurs mails au fil de l’eau, ce qui les amène à se décentrer de l’activité qui les occupe à ce moment-là, pour ensuite y revenir. Si vous les regardez soixante fois par jour, et qu’à chaque fois vous y consacrez 45 secondes, vous perdez beaucoup de temps. Il est scientifiquement prouvé que notre cerveau met vingt minutes pour récupérer la concentration d’avant le dérangement intervenu. On risque ainsi de passer à côté des vrais sujets professionnels, familiaux et amicaux. Ce zapping permanent, en surface et dans l’instant, nous empêche de développer l’acuité attentionnelle nécessaire aux choses à forte valeur.

Les salariés sont-ils de plus en plus dépassés par ce climat d’urgence entretenu par les nouvelles technologies ?

Le stress rampant que l’on constate dans les entreprises est terrifiant. Les gens pensent à tort qu’ils doivent constamment passer d’une activité à une autre, et obéissent ainsi inconsciemment à cette logique du zapping.

Comment faire pour identifier cet ordre de priorités ? Quelles techniques conseilleriez-vous ?

Il faut apprendre à résister et s’efforcer de séquencer ses activités dans la journée. Pour cela, je conseille de se référer à mon livre intitulé Et si je prenais mon temps !

Il faut réapprendre la lenteur, ainsi qu’une certaine forme de paresse. Cette dernière est assimilable à l’efficience, qui consiste à se demander comment faire la même chose en moins de temps, en consommant moins d‘énergie et moins de ressources. C’est donc une paresse intelligente. Il faut aussi réapprendre à faire, non plus toutes les choses à moitié, mais la moitié des choses, c’est-à-dire se demander ce que l’on peut supprimer, simplifier et déléguer. Pour ceux qui ne peuvent pas déléguer, il faut se demander comment il est possible de responsabiliser ses interlocuteurs. Surtout, il faut arrêter de vouloir tout faire en lieu et place des autres.

Quelques conseils : poser par écrit toutes ses tâches du lendemain, identifier celles qui sont à forte valeur ajoutée, et celles prétendument « urgentes » qui nous parasitent. Des professeurs de Harvard conseillent de se réserver une demi-journée par semaine ou par mois pour réfléchir à sa façon de travailler, se distancier de sa charge de travail et évaluer les vraies priorités.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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