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Trajectoires de radicalisation des djihadistes : quand la violence apparaît comme une fin en soi
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Trajectoires de radicalisation des djihadistes : quand la violence apparaît comme une fin en soi

Sujet qui fait l'objet de nombreuses controverses depuis quelques années, la question de la radicalisation a été une nouvelle fois traitée, à partir de témoignages cette fois-ci. Les traits récurrents et particularités découvertes chez les profils djihadistes apportent une pierre conséquente à l'édifice de compréhension du phénomène.

Romain Sèze

Romain Sèze

Romain Sèze est chercheur à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), rattaché au Groupe Sociétés, Religions et Laïcités (EPHE-CNRS). Il est spécialiste de l’islam contemporain. Ses recherches portent sur les processus de radicalisation et de sortie de la violence.

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Atlantico : Le 7 août dernier était publiée une étude sociologique rédigée par Bilel Ainine, Xavier Crettiez, Thomas Lindemann et vous-même, concernant les processus de radicalisation djihadistes. Pourriez-vous rappeler la généalogie de ce travail ?

Romain Sèze : Le sujet suscite débats passionnés et il recouvre enjeu public évident. Il n’existe pourtant guère de recherches qui s’appuient sur des enquêtes (hormis celles initiées par Farhad Khosrokhavar il y a une dizaine d’années), en raison notamment des difficultés d’accès au terrain. Nous avons donc souhaité y pallier en nous tournant vers les établissements pénitentiaires, qui constituent une voie parmi d’autres pour approcher les acteurs concernés. L’objectif était de nous entretenir avec des personnes condamnées pour des faits de terrorisme, a priori « radicalisées » (sans omettre toutes les prudences et réserves inhérentes à l’usage de ce terme controversé), afin de mieux connaître leurs parcours. Cette initiative a été rendue possible avec le soutien de la mission de recherche « Droit et justice », de la Direction de l’administration pénitentiaire, et à la faveur d’un partenariat entre le Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).

Nous avons mené l’enquête en 2016 et rédigé le rapport début 2017, collectivement. À l’opposé des recherches anglo-saxonnes sur le sujet qui privilégient des méthodes quantitatives, nous avons opté pour une approche qualitative, sur la base d’entretiens biographiques approfondis et de quelques éléments d’informations complémentaires, proposés à des personnes détenues qui y ont répondu sur la base du volontariat, et dont les identités ont été systématiquement anonymisées.

Nous avons donc travaillé sur un échantillon réduit (treize personnes condamnées pour des faits de terrorisme liés à l’islam et sept pour des faits de terrorisme de type nationaliste) et à partir de données qui induisent naturellement plusieurs biais méthodologiques, mais qui représentent aussi près de 800 pages d’entretiens à analyser. Ce choix méthodologique a plusieurs conséquences. Nous ne prétendons à aucune représentativité, et avons bien conscience que ce travail présente des limites. Nous n’entendons pas non plus trancher les débats sur le sujet, mais simplement y contribuer en apportant des éclairages alimentés par des matériaux empiriques.

Au regard de vos résultats, et en indiquant que vous soulignez la diversité des parcours, est-il tout de même possible de tracer un tronc commun à l’ensemble des personnes interrogées ? Existe-t-il un parcours « type » d’une personne radicalisée et comment le caractériser ? 

Une enquête de terrain force toujours à prendre conscience de la diversité du réel, ici les les parcours de ces personnes. Il est toujours possible de repérer des séquences biographiques ou des variables plus présentes que d’autres, mais sans pouvoir parler de parcours type.

Parmi les faits récurrents, il s’agit par exemple de personnes (re)venues tardivement à l’islam (born again ou converti), dans un mouvement à la fois de rupture générationnelle et de « responsabilisation » en retrouvant un cadre de vie normé à l’entrée dans l’âge adulte. Si leur apprentissage religieux est souvent solitaire et autodidacte dans un premier temps, il se poursuit toujours au contact de pairs, plus rarement par la fréquentation de mosquées. L’entrée dans la radicalité est souvent précédé d’un moment de conscientisation politique par le biais de deux media concourants : la découverte de contenus Internet pro-djihad ainsi que l’intégration de groupes restreints où s’exercent des influences fortes, notamment via des personnes clés qui encouragent le passage à l’acte et offrent des ressources à cette fin. On parlera de « conscientisation politique » dans la mesure où il s’agit d’une phase au cours de laquelle ces personnes s’identifient à une minorité opprimée à travers des registres, intellectuels et émotionnels (colère, haine, culpabilité de ne rien), qui justifient la mobilisation. La plupart de ces personnes ont aussi effectué des séjours à l’étranger qui ont joué un rôle important dans leur parcours. Ils partent souvent dans des périodes où ils sont disponibles tant sur les plans familiaux que professionnels, et à la faveur de motivations parfois réellement contradictoires, mêlant confusément projet de hijra, escapisme, intérêt humanitaire, fuite en avant, et tentation pour la violence (comme option possible et projet explicite). Or, ils intègrent sur place des réseaux djihadistes internationaux, leurs convictions évoluent au contact de leurs membres, c’est à ce moment aussi qu’ils peuvent entrer dans la clandestinité, et qu’ils finissent par chercher et trouver des opportunités pour atteindre des théâtres de combat.

Il ne s’agit que de quelques aspects de ce que peuvent être des itinéraires vers la violence, mais ceux-ci sont toujours aléatoires et contingents. Leurs caractéristiques et leur temporalité varient pour chaque personne.

La conclusion du rapport indique notamment que « la radicalisation apparaît bien comme un substitut à un engagement religieux et identitaire parfois difficilement accessible (problème de la maîtrise de l’arabe ou de la difficulté à accéder à une parole religieuse complexe). Dès lors, transparaît le choix d’un discours religieux de prédicateurs mettant en avant une lecture guerrière et géopolitique de l’islam aux dépens d’un islam raisonné ». Comment expliquez-vous un tel substitut, qui accepte la violence ? La violence peut-elle être vue comme un objectif en soi ? 

Au cours de leur parcours, ces personnes ont toutes intériorisé, à des rythmes différents et sous une forme ou une autre, une idéologie qui légitime et appelle à la violence. En entretien, elles présentent des convictions solides et affirment agir en leur nom.

De façon assez générale, il ressort cependant de leurs parcours qu’ils préfèrent l’action à l’intellectualisation. Ils reviennent à l’islam avec le désir des trouver des réponses à usage immédiat et ils privilégient donc un rapport littéraliste aux textes et des sources accessibles plus qu’ils ne s’investissent dans une démarche proprement intellectuelle. Ils rejoignent des pays musulmans dans le cadre d’un projet de hijra, notamment sur l’argument d’apprendre l’arabe qui revêt une importance capitale en tant que medium d’accès aux sources (Coran, hadiths, exégètes). Cet investissement suffit pourtant rarement à la maîtrise de cette langue, qui vient sur le tard, et pas toujours. De la même façon, ils ne se sont jamais installés dans ces pays. Le nomadisme ou l’aventure leur convient davantage. Certains d’entre eux sont aussi partis sur des théâtres de façon assez opportuniste et sans agenda ni destination précise. Ils souhaitaient « faire le djihad », peu importe le théâtre de combat pourvu qu’il soit identifié comme djihadiste.

Il s’agit donc bien d’un activisme – et l’action, ici la violence, peut ainsi devenir une priorité et une fin en soi.

Vous vous opposez à l'idée selon laquelle les radicalisés seraient ignorants des questions religieuses ou même de géopolitique (une vision que vous qualifiez de « anti-impérialiste et complotiste »). Considérez-vous que les personnes dites radicalisées sont sous-estimées de ce point de vue ?

Cet aspect est difficile à mesurer rigoureusement. Ces hommes ont exposé en entretien des convictions fortes, qui mêlent à des degrés divers registres politiques (les forces de ce monde comploteraient contre l’inéluctable hégémonie de l’islam) et religieux (millénarisme, martyrologie…), analysés minutieusement par Bilel Ainine. Aucun d’entre eux n’a réduit son implication dans des faits de terrorisme à un « coup de tête ». Ils se présentent en défenseurs d’une cause. En ce sens, il ne s’agit pas de « décérébrés » dont l’engagement relèverait de la seule psychopathologie (ce qui signifie pas que psychologie ou psychiatrie n’auraient rien à apporter, naturellement).

Le risque serait en retour de pécher par excès de rationalisme. Leurs trajectoires ne sont pas, comme cela a été évoqué précédemment, réductibles à un engagement pour une cause qui les dépassent – ce dont leurs discours entretiennent pourtant l’illusion en refusant toute lecture pathologisante de leurs engagements, et en hyper-rationnalisant leurs engagements (chaque décision importante est présentée comme logique au regard de référentiels religieux et/ou géopolitiques), qu’ils ont tendance à aussi intellectualiser pendant la phase de détention (par les interactions avec les autres personnes détenues, les lectures, la reprise d’études, etc.).

Ils se présentent comme des militants agissant au nom d’idéaux politico-religieux, sans toutefois que leurs engagements n’y soient réductibles. Il est difficile de faire la part des choses et notre étude comporte d’inévitables zones d’ombre. Cela tient peut-être aussi aux caractéristiques des personnes rencontrées. Elles ont été condamnées il y a déjà un certain temps, elles sont plus souvent liées à al-Qaïda qu’à l’État islamique, et elles sont en moyenne plus âgés que les jeunes qui rejoignent aujourd’hui les rangs de l’EI et dont les sensibilités sont sûrement un peu différentes. Les comparaisons avec les études qui verront le jour par la suite seront certainement instructives.

Vous mettez également en évidence un paradoxe entre une absence d'expérience individuelle de la discrimination et l'existence d'un sentiment général de discrimination à l'égard de la communauté musulmane. Comment expliquez-vous un tel paradoxe ?

Oui, tout à fait. Il s’agit d’un phénomène déjà souligné par Olivier Roy, mais aussi contre-intuitif et que nous étions étonnés de constater à notre tour.

Trois cas de figure se présentent. Premièrement, rares sont les acteurs à avoir fait l’expérience de la discrimination en amont de leur engagement, et même si des difficultés objectives ont cependant pu disposer les acteurs à être plus réceptifs aux cadres d’injustice délivrés par les idéologues salafistes ou djihadistes. Deuxièmement, cette expérience est la plupart du temps survenue de façon relativement tardive dans d’autres parcours de vie. Par exemple parce qu’ils se sont rapprochés du salafisme, qui véhicule une vision dichotomique et victimaire du monde d’une part, et parce ce rapport à l’islam va de pair avec l’adoption de marqueurs ostensibles perçus négativement en France. Or, ce ressenti s’est en outre renforcé à la faveur d’un durcissement de l’opinion publique à l’égard des musulmans, et d’autant plus à l’égard des religiosités visibles, dans le contexte des attentats et à mesure que le salafisme a été construit en problème public (après 2015 surtout). Troisièmement, d’autres sentiments de discrimination ont été renforcés en aval du passage à l’acte, et ils sont mobilisés pour donner sens à la répression que la commission de leurs infractions a engendrée.

La conscientisation d’un sentiment de discrimination accompagne donc – sans nécessairement précéder – une carrière militante, et cela reste difficile à expliquer. Thomas Lindemann propose dans notre rapport une piste intéressante et analysant ce que cette identification apporte aux acteurs à la lumière des théories de la reconnaissance. S’identifier à une communauté opprimée et plus particulièrement à l’un de ses défenseurs permet de retrouver une image valorisante de soi et une capacité d’agir, en quelque sorte un débouché à une forme d’impétuosité brimée au quotidien.

Quels sont, selon vous, les principales différences entre votre expérience de recherche et les « a priori » existants sur ces questions ?

Cette étude questionne plusieurs présupposés, mais considérant son absence de représentativité, il est préférable de se garder de tout jugement cavalier et définitif. Pour commencer, les personnes rencontrées ne se sont pas « radicalisées » seules derrière un écran d’ordinateur dans leur chambre, mais leurs engagements se sont construits au gré de rencontres multiples et souvent lors de séjours à l’étrangers. La situation évoluera peut-être mais c’est ce que nous avons observé.

Ensuite, si certaines personnes rencontrées ont pu souffrir de situations familiales « dysfonctionnelles » ayant eu des conséquences évidentes sur leurs parcours, il est impossible de généraliser. Il est encore possible d’insister sur le fait que le djihadisme ne s’inscrit pas nécessairement dans une trajectoire délinquante (plusieurs personnes rencontrées n’en ont jamais fait expérience), même si celle-ci peut apporter des ressources utiles au passage à l’acte. Il n’est pas non plus l’apanage de catégories de la population issues de l’immigration et/ou socialement défavorisées. En tout état de cause, le présupposé latent et dangereux d’un lien quasi mécanique entre une population perçue comme « à risque » et le djihadisme ne se vérifie pas ici.

Enfin, cela est vrai pour le salafisme aussi qui peut évident nourrir des attitudes et comportements radicaux sans constituer un préalable nécessaire l’engagement violent. La persistance de ce présupposé interroge ce qui est peut-être une spécificité française, rappelée par Xavier Crettiez, consistant à postuler qu’une radicalisation cognitive (intériorisation d’une idéologie) précèderait toujours une radicalisation comportementale (passage à l’acte violent).

Pour conclure, je dirai que cette étude amène aussi à nous interroger sur nos propres représentations et les choix opérés par une société confrontée à la nécessité de (re)faire corps face à une menace inédite.

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