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Tout comprendre à l’économie du XXIe siècle avec Pokemon Go
©Reuters

Pikachu prix Nobel

Tout comprendre à l’économie du XXIe siècle avec Pokemon Go

Tendance inégalitaire de la distribution des revenus et concentration des revenus dans les grandes villes, faiblesse des embauches et des investissements... L'émergence des entreprises du web a profondément modifié certains rapports économiques traditionnels. Si cette mutation a apporté d'autres bénéfices, les pouvoirs publics doivent accompagner ces changements.

Sarah Guillou

Sarah Guillou

Sarah Guillou est économiste à l’OFCE dans le domaine de l’économie internationale et des politiques publiques affectant la compétitivité des entreprises. Son travail mobilise l’exploitation statistique de bases de données d’entreprises et de salariés ainsi que les données de commerce international par pays. Une partie de ses recherches porte sur les politiques industrielles et les politiques commerciales.

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Atlantico : La sortie récente de la dernière version de Pokémon Go, un jeu disponible sur smartphone, a provoqué un raz-de-marée de téléchargements en Occident. Aux Etats-Unis, 5% des possesseurs de mobiles ont téléchargé l'application, ce qui rapporterait à Nintendo plus d'un million de dollars par jour. Plus largement, dans quelle mesure peut on considérer la fulgurance de ce succès comme un symptôme de ce qu'est devenue l'économie du XXIe siècle ?

Sarah Guillou : Cet événement se caractérise par un effet de levier considérable réalisé en très peu de temps. L’entreprise a investi en amont pour concevoir le jeu, le coût fixe est élevé. En revanche, une fois le jeu "fabriqué", le coût d’en fabriquer un de plus, ce que les économistes appellent le coût marginal, est quasi nul, donc plus l’entreprise en vend et plus son profit unitaire augmente. Par ailleurs, le coût moyen est décroissant avec le nombre de jeux fabriqués. Cette structure des coûts implique des rendements d’échelle croissants. L’entreprise exploite les opportunités de la globalisation des marchés et de l’usage des réseaux afin de vendre son produit. C’est en effet caractéristique des productions nécessitant au préalable des investissements élevés, soit en capital fixe soit en capital humain, et une rentabilité élevée qui repose sur une exploitation mondiale à grande échelle. Mais en outre, c’est un bien immatériel qui bénéficie d’une distribution extrêmement rapide via internet.

En quoi cette économie Pokemon Go peut-elle également être révélatrice de la tendance inégalitaire de la distribution des revenus ? Cette nouvelle économie est-elle réellement devenue celle du "winner takes all", ou le vainqueur remporte l'ensemble des gains ? Quelles sont les conséquences d'un tel système ?

La relation entre ce type d’activité économique et les inégalités de revenus n’est pas directe. Indéniablement, ce type d’activité crée des inégalités de pouvoir économique qui résultent de l’effet de levier dont on a parlé plus haut. Si un seul acteur capture l’essentiel du marché, il exerce un pouvoir de marché qui conduit à concentrer le pouvoir économique et les revenus économiques. Mais cette situation est très conforme à l’entreprise Schumpéterienne qui se crée une rente de monopole parce qu’elle a innové et créé son propre marché comme on les trouve dans la pharmacie ou les secteurs de haute technologie. Ce qui change cependant, ce sont les modalités de capture de la clientèle qui passe par le réseau et amplifie l’effet de levier et la concentration du gain. Un simple avantage, ne serait-ce que d’être le premier à entrer sur le marché, confère un énorme pouvoir économique. Mais en retour, le caractère éphémère de l’immatérialité du bien induit une forte réversibilité des situations : on a vu ainsi de nombreux leaders technologiques se retrouver en situation de "followers" et obliger de se "réinventer". En dehors des géants, les GAFA, le secteur est soumis à de fortes contraintes d’innovation et turbulences de marché.

Cette économie de biens immatériels qui utilisent les réseaux pour se développer a un poids croissant dans l’économie. Elle a pour conséquence de polariser les revenus vers les leaders et de leur conférer une force d’attraction des petits acteurs qu’ils absorbent.

Le lien avec les inégalités de revenus n’est pas immédiat mais il y a une réelle disjonction entre l’ampleur des profits et le nombre des emplois associés. Ce qui comptera in fine c’est ce que ces acteurs décideront de faire de leurs bénéfices. Pour le moment, les écarts de salaires intra-firmes les plus aberrants se trouvent encore dans l’industrie traditionnelle.

Depuis 2008, l'économie américaine a pu profiter de taux d'intérêts extrêmement bas pour innover et investir, une aubaine pour des pôles comme la Silicon Valley. Pourtant, seule une fraction des sommes disponibles a été utilisée. En quoi les entreprises de la "tech" et du web peuvent-elles modifier le rapport entre le capital disponible et la croissance d'un pays ?

Les taux d’intérêt faibles ont en effet, en théorie, diminué le coût du crédit sans pour autant en faciliter l’accès car les incertitudes mondiales ont accru la prudence des investisseurs. L’excès d’épargne est aussi la conséquence de l’attentisme des investisseurs et de l’absence d’opportunités d’investissement. Les niveaux de risque et d’incertitude sont donc des paramètres majeurs pour déterminer l’ajustement entre l’épargne et le capital financier disponible et l’investissement. Dans un monde sans incertitude, l’ajustement entre épargne et investissement se produit et détermine la croissance de l’économie. Aujourd’hui, force est de reconnaître que même des taux d’intérêt très bas ne rendent pas les investissements productifs massivement plus attractifs.

Mais dans la balance, il faut noter que l’excès d’épargne relativement à l’investissement vient aussi de la génération de méga-profits de certaines activités de haute technologie qui n’ont pas forcément nécessité des investissements lourds en capital fixe. C’est en cela que les entreprises à fort effet de levier que l’on trouve dans le secteur des TIC bouleversent la lecture que l’on a de l’ajustement épargne-investissement et de son impact sur la croissance. Il y a des profits amplifiés qui génèrent des excès d’épargne qui ne sont pas absorbés par le reste de l’économie dont le rythme est ralenti.

Quelles sont les populations qui souffrent de ce changement, les politiques publiques vous semblent-elles à la hauteur pour répondre à un tel bouleversement ?

Du côté des consommateurs, la production de biens immatériels et "l’immatérialisation" croissante de la valeur ajoutée des biens matériels – qu’ils s’agissent des voitures, des téléphones ou de plus en plus de biens du quotidien – augmentent en général le bien-être des individus. Du côté des producteurs, cette évolution conduit à intensifier la concurrence des secteurs traditionnels avec les secteurs des TIC -- les premiers ne pouvant se passer des usages des seconds -- et bousculent ainsi les systèmes productifs. Ce qui mérite une attention plus précise des pouvoirs publics, c’est l’impact de la polarisation du pouvoir économique autour d’une poignée de leaders mondiaux au regard de trois préoccupations. La première est fiscale : on sait que ces leaders des TIC et de l’immatériel sont passés maîtres dans l’optimisation fiscale faisant échapper une partie croissante de leurs revenus à l’effort collectif alors qu’ils bénéficient tout autant des "biens publics". La seconde tient à la régulation de la concurrence : il faut veiller à ce que les pouvoirs de marché acquis par ces acteurs mondiaux soient en permanence contestables par de nouveaux acteurs.

La troisième tient à l’avenir du capitalisme et ouvre un débat complexe. Si l’essentiel de la valeur économique est généré par la consommation d’immatériel, on peut s’interroger sur l’impact productif de cette production. Pour le dire autrement, est-ce que les profits générés par Pokémon Go vont participer à augmenter la productivité comme peuvent y contribuer la production de médicaments ou de nouveaux moyens de communication ? La production d’immatériels de loisir génèrent peu ou pas d’externalités productives. Si elle vient à dominer la création de valeur, alors les gains de productivité et de croissance n’y seront pas associés.

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