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Tout ce que les femelles orques peuvent nous apprendre sur la ménopause
©Flickr / m-louis

Sœurs de sang

Tout ce que les femelles orques peuvent nous apprendre sur la ménopause

La ménopause est un mystère pour nombre de biologistes, qui se demandent pourquoi aussi peu d'espèces y sont sujettes, dont les femmes et certaines espèces de baleines. Les recherches sur les orques, menées par plusieurs universités anglaises comme celle de York et d'Exeter, offrent des indices pour en comprendre les causes et savoir comment la ménopause a évolué.

Véronique  Servais

Véronique Servais

Après un mémoire intitulé "Etude exploratoire des effets thérapeutiques de l'animal familier auprès de jeunes filles anorexiques", les recherches de Véronique Servais visent essentiellement à comprendre les relations que l'être humain peut entretenir avec le règne animal.

Elle est actuellement chargée de cours en Anthropologie de la Communication à l'Institut des Sciences Humaines et Sociales à l'Université de Liège. Elle a notamment publiée La Science Humaine des Chiens.

 

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Atlantico : Des recherches menées par plusieurs universités anglaises comme celle de York et d'Exeter (voir ici) mettent en avant les similitudes présentes entre les femmes et les orques. Plus particulièrement, que peuvent nous apprendre les orques sur la ménopause des femmes ?

Véronique Servais : C’est peut-être aller un peu vite que de considérer que les femmes et les orques ont "de nombreuses similitudes biologiques, culturelles et sociales". Sur le plan social par exemple, les orques vivent dans des sociétés matrilinéaires (les enfants restent avec la mère et appartiennent au "clan" de la mère), ce qui est loin d’être le cas de toutes les sociétés humaines, la majorité (mais pas toutes) étant au contraire patrilinéaires : les enfants appartiennent au lignage paternel. Sur le plan culturel, on trouve des points communs dans l’existence de dialectes locaux dans la communication (dans le cas des orques) ainsi que dans l’existence de ce que les biologistes reconnaissent aujourd’hui comme des variations culturelles au niveau des comportements sociaux, de prédation et de jeu, ceci chez les épaulards. On suppose que l’apprentissage culturel se fait par imitation motrice, et peut-être par enseignement direct (pédagogie), comme cela peut être le cas chez les orques qui "enseignent" aux petits comment s’échouer pour capturer des phoques. Mais évidemment, beaucoup d’autres savoirs, liés à l’environnement, à la prédation, etc., font l’objet d’une transmission, comme cela est dit dans l’article. Sur le plan biologique, nous sommes distants des orques et autres cétacés par 95 millions d’années d’évolution, nous n’en sommes donc pas particulièrement proches. C’est pourquoi d’ailleurs l’existence de convergences évolutives (comme la ménopause) est particulièrement intéressante, car cela veut dire que celle-ci est apparue séparément chez plusieurs espèces, et on peut alors essayer de comprendre pourquoi, en comparant les modes de vie et les environnements sociaux et biologiques.

Actuellement, la ménopause est attestée chez les femmes, les orques et les globicéphales (à ma connaissance). Les cétacés à dent (ondontocètes) et tout particulièrement les dauphins tursiops, sont également les plus proches de nous pour ce qui concerne le coefficient d’encéphalisation, le rapport entre la taille du cerveau et la masse corporelle. Ils sont loin au-dessus des chimpanzés. On suppose que ce cerveau très développé supporte une vie cognitive, émotionnelle et sociale complexe (quoique cette affirmation soit toujours sujette à controverse, cf. Marino L, Connor RC, Fordyce RE, Herman LM, Hof PR, et al. (2007) Cetaceans have complex brains for complex cognition. PLoS Biol 5(6): e139. doi:10.1371/journal.pbio.0050139). Donc, cela étant dit, qu’est-ce que les femelles orques peuvent nous apprendre sur la ménopause des femmes ? L’intérêt de la comparaison réside dans le fait que la ménopause est apparue indépendamment dans ces différentes espèces (hommes, globicéphales et orques); on peut alors chercher à identifier les conditions environnementales communes, pour comprendre en quoi il a pu être adaptatif pour l’espèce humaine que les femelles cessent de procréer bien avant la fin de leur vie.

Pourquoi la ménopause touche-t-elle certaines espèces à des stades particuliers de leur vie (environ 50 ans pour la femme) malgré leur grande longévité ? Quelles sont les causes généralement admises ?

Pour ce qui concerne les femmes, Demaret fait l’hypothèse que la ménopause est apparue au cours de notre évolution parce qu’il était risqué pour les femmes au-delà de la quarantaine de s’engager dans une nouvelle grossesse. La grossesse et l’allaitement de trois à quatre années qui font suite à la naissance du petit sont extrêmement coûteuses en énergie, et l’accouchement est très risqué dans l’espèce humaine. S’ajoute à cela le risque qui augmente de donner naissance à un bébé porteur d’anomalies chromosomiques, ainsi que le risque de mort de la mère, qui augmentait avec l’âge. "Ainsi, écrit Demaret, pour une femme de la préhistoire, avoir un enfant de plus après la quarantaine, c’était faire un investissement fort risqué dans une nouvelle maternité qui avait beaucoup moins de chance d’aboutir heureusement que les précédentes. De plus, fait important, c’était mettre en danger la survie du dernier-né, âgé de 3 ou 4 ans, encore très dépendant de sa mère, même s'il n’était plus allaité, et peut-être aussi celle du précédent".

Goodall a observé dans la nature le cas d’un jeune chimpanzé âgé de 6 ou 7 ans, pourtant sevré, qui n'a pas survécu à la disparition de sa mère. Il y aurait donc un avantage adaptatif à la ménopause, qui permet aux femmes âgées de rester en vie en diminuant le risque lié à une nouvelle grossesse. En permettant aux femmes âgées de rester en vie, la ménopause a aussi permis de réorienter l’activité de ces femmes vers la protection des enfants déjà nés et encore dépendants, dans un rôle de grand-mères protectrices, et de conserver leur expérience, leur mémoire des faits anciens, qui peuvent s’avérer critiques dans les situations environnementales extrêmes (sécheresse exceptionnelle par exemple). On voit que les hypothèses de Demaret sont très semblables à celles proposées dans l’article. Reste à présent à prouver, avec des données statistiques solides, que les enfants ou petits-enfants sevrés dont la grand-mère est en vie survivent mieux que les autres.

Il y aurait évidemment aussi un lien à faire entre l’existence de la ménopause et l’importance de la transmission culturelle. Cela paraît plus évident chez les orques que chez les globicéphales. C’est ici qu’il est alors intéressant de faire jouer des contre-exemples. Existe-t-il un ménopause chez les éléphants, où l’on sait que les femelles âgées jouent un rôle important ? Y a-t-il chez les éléphants un risque lié aux maternités tardives ? Quelle est la situation chez les globicéphales ? La durée d’apprentissage est-elle aussi importante chez les globicéphales ? Il faut multiplier les observations pour espérer identifier les conditions sociales et environnementales qui ont favorisé l’apparition et le maintien de la ménopause chez les êtres humains. Mais il est certain que l’existence d’une ménopause dans le monde animal, apparue indépendamment de la nôtre, peut aider à identifier ces causes, car on peut supposer que des causes similaires ont conduit à des adaptations similaires. Par exemple (mais c’est une hypothèse un peu farfelue), si on trouvait tous les cas de ménopause animale dans des structures sociales de type matrilinéaire, on pourrait faire l’hypothèse que c’était la structure présente dans le passé évolutif de notre espèce (mais c’est juste une hypothèse, et le genre d’hypothèse qui vous fait détester des trois quarts du monde scientifique !).

Quelles sont les autres similitudes culturelles et sociales que l'on pourrait établir entre les femelles orques et les femmes ? Peut-on dire que leur rôle est similaire à celui qu'on attribue généralement à la grand-mère chez l'être humain ?

C’est bien difficile à dire. On n’en sait pas encore beaucoup sur la vie sociale des orques en liberté, ni celles des globicéphales. On voit que dans l’hypothèse de Demaret, le rôle de la grand-mère est un "plus", qui n’est pas le moteur de l’évolution de la ménopause, mais qui peut apparaître parce que les femmes vivent plus longtemps, puisque leur risque de mourir des suites d’une grossesse tardive ont diminué. Ici, il faudrait davantage d’observations sur ce que font ces grand-mères orques dans la nature. Le but de la ménopause est de protéger les mères et leurs enfants (deux derniers-nés) et le fait que les grand-mères s’investissent dans l’éducation des jeunes dépendra ensuite de l’espèce, de son écologie, du degré de complexité de sa vie sociale, etc. On peut par exemple supposer que ce sera différent chez les orques et chez les globicéphales, et chez les humains, même s’il y a des similitudes, parce que "protéger" et "éduquer" renvoie à des réalités différentes dans ces différentes sociétés humaines et animales. Apparemment, d’après l’article, chez les orques, le lien mère-fils a l’air important pour la stabilité émotionnelle des fils. Tout cela reste à étudier, en n’oubliant pas que ces animaux ne voient pas et ne ressentent pas le monde de la même façon que nous.

Propos recueillis par Thomas Gorriz

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