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Tensions sur la police : ce rapport hémiplégique à la vérité qui plombe la société française
©Valery HACHE / AFP

Lucidité

Tensions sur la police : ce rapport hémiplégique à la vérité qui plombe la société française

La société française ne parviendra pas à sortir des tensions existantes si ses différents membres n'arrivent pas à voir la réalité du point de vue de l'autre. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment expliquer de tels blocages ?

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico.fr : La société française ne se sortira jamais des tensions existantes si les différents membres qui la constituent n'arrivent pas à voir la réalité du point de vue de l'autre. Comment sommes-nous arrivés à cela ? Pourquoi de tels blocages sont tenaces et pèsent sur le réel ?

Eric Verhaeghe : De mon point de vue, cette cécité, ou cette surdité à la réalité perçue par l'autre, est un peu à géométrie variable. Car il est incontestable que, dans les minorités visibles, il existe un discours forgé, de façon très structurée, encouragé par les élites, sur le racisme, la xénophobie de la société française, et sur les discriminations dont les minorités feraient l'objet. On en connaît les éléments de langage. La France en est restée à son héritage colonial, elle exclut les minorités, les infériorise, et se comporte avec elles comme un pays esclavagiste, etc. Ce discours victimaire est répété comme un mantra dans une secte où les esprits sont possédés. Je me souviens par exemple d'avoir recruté un salarié camerounais qui se plaignait des cinq siècles d'esclavage subis par son pays. Or la France n'a eu de mandat sur le Cameroun qu'après 1918. Il est exact que l'esclavage y a été pratiqué, mais pendant moins de cent ans, et les historiens les plus anticolonialistes n'y attribuent pas plus d'une moyenne de 1.000 asservissements par an par les Anglais. C'est évidemment beaucoup trop. Mais on voit bien comment d'un fait terrible qui a duré soixante-dix ans et qui concerne une activité menée par des britanniques, des minorités infèrent une responsabilité française sur plusieurs siècles. Qui plus est, l'esclavage s'est arrêté il y 150 ans. La colonisation s'est arrêté il y a soixante ans. Il est peut-être temps que les minorités se fabriquent un autre storytelling. 

Cela dit, il existe un vrai problème d'intégration avec les minorités subsahariennes et maghrébines, qui se vérifient par exemple dans les performances scolaires de ces communautés. Il est vrai qu'un examen même superficiel des chiffres montre qu'un plafond de verre s'est installé. Toute la question est d'en connaître l'origine. Assez curieusement, ce plafond n'existe que pour les minorités venues d'Afrique. Les minorités asiatiques ont des performances scolaires (et professionnelles) globalement supérieures à la moyenne, et ne se plaignent guère de l'exclusion dont elles feraient l'objet. Ce point montre que les difficultés d'intégration des minorités africaines en France ne s'expliquent pas par le racisme prétendu de la France, mais par des problèmes de comportement propres à ces communautés. Toutefois, nous pouvons entendre que le ressenti au sein de ces communautés ne soit pas celui-là, et il importe que nous objectivions ce ressenti. 

Sans ce travail de mise à plat, qui passe probablement par l'acceptation de statistiques ethniques, les clivages risquent de s'enkyster. D'un côté, les minorités sont convaincues que la France les rejette et contestent l'ordre ambiant. De l'autre, la majorité considère le problème vient de ces minorités qui rejettent toute règle et se victimisent en permanence. À l'usage, cette confrontation de points de vue pourrait se transformer en confrontation de personnes. 

En quoi peut dégénérer cette concurrence victimaire de la part des uns et des autres ? 

Le principal risque est celui qu'on a vu ce week-end à Bruxelles, où des bandes de pillards africains ont dévalisé des magasins et jeté des blocs de béton sur des camionnettes de police. Quand l'ordre existant face à vous est jugé illégitime, tout devient permis, et le pillage en bonne et due forme prend des allures d'opération morale où l'argent volé par les riches est redonné aux pauvres. Si nous ne sortons pas de cette dangereuse confrontation, les troubles n'iront qu'en s'aggravant, et la société française s'exposera au risque d'une fracturation majeure. 

On peut d'ailleurs considérer que celle-ci est déjà forte. Les mélanges de population sont rares de nos jours, et la France fonctionne comme un pays d'apartheid. Il est d'ailleurs significatif de voir que, statistiquement, les partisans les plus naïfs du vivre ensemble sont ceux qui le pratiquent le moins. Les Français "de souche" qui ne tarissent pas d'éloge sur le métissage, sur la diversité, sur les bienfaits des minorités, ont généralement une connaissance livresque du sujet et prennent bien garde à ne pas faire l'expérience concrète de cette réalité. Ceux qui la pratiquent ont souvent un point de vue un peu plus élaboré que l'éloge aveugle et paternaliste, car ils savent que des problèmes existent : le statut de la femme, la relation aux valeurs républicaines, la valorisation de l'école, le respect des règles collectives sont très différents selon les communautés. Beaucoup ont d'ailleurs déploré que, massivement, les familles immigrées les plus pauvres tardent à renvoyer leurs enfants à l'école à la fin du confinement. Ce point mériterait d'être expliqué à tous les donneurs de leçons. La France est peut-être raciste, mais elle a accordé une priorité aux enfants en difficulté pour la reprise après le confinement et, massivement, ces enfants ne sont pas venus. Les mêmes qui nous reprochent de ne rien faire pour eux boudent superbement les vrais efforts que nous faisons pour eux au détriment de nos propres enfants. 

Pouvons-nous amener la société à une perception commune et plus lucide du réel ?  

C'est un travail qui ne coule pas de source, dans la mesure où la forgerie d'une réalité où la France serait raciste est un travail qui arrange beaucoup de monde. Je ne pense pas seulement à la France Insoumise qui a besoin des voix des quartiers pour décrocher des postes aux élections. Je pense aussi à des organes comme l'institut Montaigne qui forgent de toutes pièces la théorie d'une France discriminatoire. C'est un élément important qui montre comment une part importante des élites prétendument libérales de ce pays considèrent que le multiculturalisme est devenu un point de doctrine obligée. 

Face à ces constructions téléguidées, il faut savoir rester lucide et modeste. Mais je crois que nous franchirions un pas important si nous parvenions à objectiver les ressentis par la mise au point et le suivi de statistiques ethniques. Ces statistiques doivent être "panoramiques". Il serait intéressant par exemple de comparer les moyens publics mis en oeuvre par habitant. Un Français "de souche" installé à Brive-la-Gaillarde bénéficie-t-il de plus ou moins de service public qu'un immigré d'Aulnay-sous-Bois ? Il me semble qu'un examen de ce type serait salutaire. Il devrait concerner toute la gamme de services publics, depuis les moyens éducatifs à l'école primaire jusqu'à la prise en charge hospitalière, le nombre de policiers ou d'inspecteurs des impôts. C'est la méthode la plus indiscutable, me semble-t-il, pour remettre les compteurs à zéro. 

Au passage, j'ai la conviction que cette gouvernance statistique, si on peut l'appeler comme ça, aboutirait à d'importantes variations tout à fait salutaires pour l'état moral du pays. Si nous acceptions que l'État doit être égal sur tout le territoire, et si nous acceptions de mesurer les inégalités, nous remettrions à plat de nombreuses revendications qui se nourrissent du fantasme et de l'opacité des chiffres. 

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