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La Russie et le Hezbollah sont tous les deux alliés du régime syrien.
La Russie et le Hezbollah sont tous les deux alliés du régime syrien.
©Reuters

Jeu dangereux

Syrie : La Russie vient-elle de franchir une nouvelle ligne jaune en livrant directement des armes au Hezbollah ?

La Russie fournirait le Hezbollah en armes pour soutenir Bachar al-Assad. C'est du moins ce que rapportent deux commandants de l'organisation chiite, dans un article paru dans The Daily Beast. Si cette alliance semble logique, Russie et Hezbollah étant tous les deux alliés du régime syrien, elle risque en même temps de fragiliser les relations entre la Russie et Israël, et de compliquer la coopération militaire avec les occidentaux contre Daesh.

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : La Russie armerait le Hezbollah, selon des commandants libanais de l'organisation chiite interviewés par The Daily Beast. Cela est-il plausible, sachant que la Russie est alliée au régime al-Assad, lui-même allié au Hezbollah ?

Guillaume Lagane : Les informations aujourd'hui divulguées tendraient à prouver que le Hezbollah a reçu des armes de la Russie. Il est un peu difficile de savoir si ces informations sont crédibles ou pas. Néanmoins, on voit bien la logique qui présiderait puisque, depuis que le Hezbollah s'est engagé aux côtés du régime de Bachar al-Assad, il est objectivement un allié de la Russie, qui a déployé des moyens aériens et terrestres en appui direct du régime. Il y a une logique militaire et opérationnelle à ce que le Hezbollah puisse bénéficier de ces armements russes.
La question qui se pose derrière, c'est de savoir quel usage ils pourraient en faire contre Israël, et ce que cela pourrait signifier pour la Russie, qui est en général assez attentive à ne pas envenimer ses relations avec l'Etat hébreu. Même si, en 2006, lors de la guerre menée par Israël contre le Hezbollah au Liban, il y avait déjà eu des accusations contre la Russie d'avoir livré du matériel, les Russes s'était engagée à ce que la Syrie n'avait pas, sans leur accord, exporté du matériel vers le Hezbollah.

Alain Rodier : Cela ne se passe pas comme cela mais le résultat est presque le même. La Russie fournit depuis très longtemps des armes et des munitions au régime de Damas. C'est ce dernier qui décide ensuite de leur utilisation sachant que la majorité équipe les forces régulières syriennes (les formateurs russes viennent instruire les militaires syriens à leur fonctionnement) et les milices gouvernementales chiites. Il se trouve que ces dernières sont encadrées par des combattants du Hezbollah libanais et des pasdarans iraniens. Il y a donc "porosité" entre ces différentes unités, le Hezbollah récupérant des armements d'origine russe. Mais en fait, les armes les plus sophistiquées (particulièrement des missiles sol-sol et des armes anti-chars) sont fournies au Hezbollah par son mentor iranien via les gardiens de la révolution iranienne. Le Hezbollah n'a donc pas besoin d'armes sophistiquées estampillées par les arsenaux russes, ce qui pourrait faire désordre si les Israéliens les exposaient à la presse comme cela a été souvent le cas avec des matériels iraniens saisis. Moscou respecte les formes et, sur le fond, ses relations avec l'Etat hébreu sont actuellement assez bonnes. Inutile de les gâcher par une maladresse facilement évitable.   

Atlantico : En fournissant du matériel au Hezbollah, la Russie risque-t-elle de dégrader ses relations avec Israël ?

Guillaume Lagane : Au départ de l'Histoire d'Israël, l'URSS était favorable à lé création de l'Etat hébreu. Ce n'est que pendant la Guerre Froide que les relations se sont détériorées. Israël a rejoint le camp occidental et l'URSS a soutenu les groupes nationalistes arabes. D'ailleurs, les relations entre les deux états, rompues en 1967, n'ont repris qu'à la chute du Mur. Depuis, la relation entre les deux états est à la fois réaliste et de proximité. Près d'un million et demi de Juifs russes ont émigré en Israël dans les années 90. Il y a également une coopération militaire entre les deux états ( Israël a vendu des drones à la Russie depuis 2009 ) et une coopération économique ( vente de pétrole russe à Israël). Pour autant, dans la géopolitique régionale, les deux états sont clairement dans des camps opposés.

Atlantico : Le Hezbollah pourrait-il utiliser ces armes contre Israël ? Ou peut-on croire qu'un accord aurait été passé avec la Russie pour ne pas les utiliser contre l'Etat hébreu ? 

Alain Rodier : Pour l'instant, le Hezbollah embourbé dans le conflit syrien ne peut se payer le luxe d'une guerre avec Israël. Combattre sur deux fronts épuiserait définitivement ses forces. Tout au plus il mène des opérations de représailles ponctuelles depuis le Sud-Liban (tirs de quelques roquettes, mise en oeuvre de mines) quand l'Etat hébreu tape un peu trop fort à son goût ses intérêts en Syrie. En effet, les Israéliens, qui veulent empêcher à tous prix le renforcement du Hezbollah en armes qui pourraient être utilisées contre lui dans l'avenir (les fameux missiles sol-sol), surveille étroitement les convois qui rejoignent le Liban. Il bombarde gaillardement ceux qui sont soupçonnés transporter de tels matériels. Israël continue aussi à éliminer quelques responsables du Hezbollah qui sont sur sa kill list même s'ils sont présents sur le sol syrien (par exemple, Jihad Mugniyeh et Samir Kuntar "éparpillés façon puzzle" en 2015). Il est légitime de s'interroger sur la "coordination" qui doit exister entre l'état-major russe installé à Damas et Israël. On sait qu'une 'ligne directe" a été établie dès le début de l'intervention russe à la fin septembre avec l'Etat hébreu pour éviter toute bavure car les Russes ont les moyens techniques d'abattre des aéronefs évoluant au dessus de l'ouest de la Syrie. Moscou ne veut pas abattre un avion israélien (pour les Turcs, c'est une autre histoire) et ces derniers ne souhaitent pas causer de pertes dans les rangs des conseillers russes. Il y va des bonnes relations entre les deux États évoquées plus avant.

Guillaume Lagane : On peut imaginer que des limitations à l'usage de ces armes contre Israël ont été exigées par la partie russe, si tenté que la livraison ait bien eu lieu. Depuis l'intervention de la Russie sur le sol syrien en 2015, un accord a été conclu avec Tel-Aviv pour éviter que les avions des deux parties s'affrontent dans l'espace aérien syrien, car Israël intervient en Syrie pour détruire des objectifs militaires, en particulier des colonnes d'approvisionnement de la Syrie vers le Hezbollah en armes, en munitions...Pour maintenir cette coopération opérationnelle, on peut imaginer que la Russie a quand même pris garde à ne pas franchir cette ligne rouge, sachant que le Hezbollah est une menace importante pour Israël.

Atlantico : Le Hezbollah est placé dans la liste des organisations terroristes par les États-Unis et l'UE. Si l'aide russe au Hezbollah était avérée, la "ligne jaune" fixée par les occidentaux ne serait-elle pas franchie ? Cela ne risque-t-il pas de compliquer la coordination militaire contre Daesh ?

Guillaume Lagane : Clairement, oui. La politique des occidentaux ne consiste pas à renforcer militairement le Hezbollah, tout au contraire. La politique actuelle au Liban consiste à renforcer les capacités de l'armée libanaise, qui apparaissent aujourd'hui inférieures à celles du Hezbollah, pour lui permettre de reprendre le contrôle du pays. Dans le contexte actuel, ces livraisons d'armes, conjuguées aux livraisons d'armes aux séparatistes dans l'est de l'Ukraine et à la coopération avec l'Iran, compliqueraient encore davantage les rapports entre la Russie et les occidentaux, et compliquerait sur le terrain la coopération militaire contre Daesh, qui est d'ailleurs assez limitée. 

Alain Rodier : La "ligne jaune" des Occidentaux est très mouvante, on l'a vu avec l'emploi supposé des armes chimiques par Damas (c'était alors une "ligne rouge"). Quant-à l'appellation de "terroriste" attribuée à la branche armée du Hezbollah (dont le parti lui n'est pas inscrit sur la liste pour ne pas entraver la vie politique au Liban), elle n'a aujourd'hui que peu d'applications dans les faits en dehors d'interdire à ses chefs de se déplacer en Occident ou d'y bloquer leurs avoirs (quasi inexistants). Ces sanctions touchent surtout les "hommes d'affaires" étrangers qui peuvent être en relations commerciales avec la branche militaire du Hezbollah.
L'aide militaire iranienne au Hezbollah qui elle, est tout à fait officielle, n'a pas empêché la conclusion de l'accord portant sur le nucléaire entre les 5+1 (les membres du Conseil de sécurité de l'ONU + l'Allemagne) et Téhéran. La Realpolitik s'affranchit des interdictions passées, mais officiellement toujours en vigueur, qui ne servent plus les intérêts des uns et des autres.
Quant-à la "coordination" militaire avec les Russes portant sur la lutte contre Daesh, elle se limite à éviter tout incident entre les différentes parties mais il n'y a pas de coopération à proprement parler. En gros, on évite qu'il y ait des aéronefs russes qui croisent des membres de la coalition. Les Russes préviennent même lorsqu'ils tirent des missiles de croisière pour que l'espace aérien où ils évoluent soit dégagé et qu'il n'y ait pas une collision malencontreuse (pourtant techniquement bien improbable). Certes, ils le font avec un préavis court de manière à ce que les cibles visées ne soient pas informées par des pays membres de la coalition comme l'Arabie saoudite, le Qatar ou la Turquie qui jouent un jeu particulier. En effet, beaucoup de cibles russes sont des mouvements soutenus par ces pays. Je n'ose croire que les Américains feraient de même...

 
 

Atlantico : L'un des deux commandants interviewés affirme que la Russie a besoin du Hezbollah au sol pour sélectionner les cibles des frappes aériennes. Sachant que la milice chiite est également impliquée aux côtés des Houthis au Yémen, et des chiites Irakiens, le Hezbollah est-il devenu un acteur incontournable dans la région ? 

Guillaume Lagane : Le Hezbollah est une organisation à la fois politique et militaire en pleine expansion au Liban-même, où les chiites représenteraient 40 % de la population. Ce parti fondé dans les années 80 est devenu une représentation incontestée de cette communauté. Ces dernières années, au fur et à mesure que la situation au Moyen-Orient se tendait, le Hezbollah a été utilisé par l'Iran pour assurer un appui militaire aux groupes qu'il tente de soutenir au Yémen, en Irak avec le Hezbollah irakien et depuis deux ans, par l'intervention directe aux côtés du régime de Bachar al-Assad. Il faut rappeler que le Hezbollah est le plus important mais le seul de ces groupes. On trouve aussi des combattants hazaras venus d'Afghanistan et des milices irakiennes. Le problème du régime syrien est qu'il est assis sur une base démographique assez réduite, les minorités syriennes, notamment alaouite. L'armée a souffert de beaucoup de désertions, d'où un vrai problème d'effectifs pour tenir le terrain. La présence de combattants étrangers est donc vraiment utile.

Atlantico : Peut-on imaginer qu'il existe une véritable coordination entre la Russie, Damas, l'Iran et le Hezbollah ? 

Guillaume Lagane : Si l'on résume la géopolitique actuelle du Moyen-Orient à l'affrontement entre un bloc sunnite mené par l'Arabie saoudite et un bloc chiite mené par l'Iran, la Russie est clairement du côté chiite. D'abord, car elle a une relation stratégique avec l'Iran. Même si elle demande au régime de renoncer à ses ambitions nucléaires, elle a quand même été à l'origine d'une coopération en matière de nucléaire civil et de livraisons d'armes à l'Iran, notamment des missiles S-300. Il y a aussi eu des manœuvres communes entre Russes et Iraniens en Mer Caspienne. D'autre part, la Russie est très attentive au régime de Bachar al-Assad, pour la présence de sa base militaire à Tartous, et pour sa relation avec ce régime nationaliste arabe, idéologiquement proche du parti Baas du communisme.

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