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La société française devra trouver des moyens de dépasser le traumatisme créé par cette semaine sanglante.
La société française devra trouver des moyens de dépasser le traumatisme créé par cette semaine sanglante.
©Reuters

66 millions de divans

SOS soutien psy : on aide les témoins individuels des drames mais quid des traumatismes vécus par une société tout entière ?

Otages, policiers, familles des victimes : toutes les personnes touchées directement par les drames de Charlie Hebdo, Montrouge, Dammartin-en-Goële et Porte de Vincennes feront l'objet d'un suivi psychologique. La société, qui est un corps vivant, devra trouver d'autres moyens de dépasser le traumatisme.

Patrice Louville

Patrice Louville

Patrice Louville est psychiatre, ancien chef de clinique-assistant, titulaire d’un master de neurosciences. Ancien responsable de la cellule d’urgence médico-psychologique d’Île-de-France, il anime depuis 1995 une consultation de psychotraumatisme et a géré la cellule d'urgence mis en place après les attentats de 1995.

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Richard Rechtman

Richard Rechtman

Richard Rechtman est psychiatre, directeur d'étude à l'EHESS. Ses domaines d'études concernent principalement l'anthropologie des subjectivités et de la psychiatrie contemporaine.

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Atlantico : Depuis mercredi 7 janvier, la France a subi une série d'attentats allant contre ses valeurs, et symboliquement contre l'ensemble de la population. Les fusillades de Charlie Hebdo et de Montrouge, ainsi que les deux prises d'otages, ont été entrecoupées de périodes de recherche, particulièrement tendues et couvertes en long et en large par les médias. Les personnes ayant directement vécu ces événements pourront être suivies par des cellules psychologiques, mais qu'en est-il des autres ? Comment apporter une réponse adaptée à des traumas touchant une société entière ?

Patrice Louville : La réponse sera essentiellement politique. Après le 11 septembre, nous avons vu par exemple que l'administration Bush avait rapidement mis à contribution la machine législative pour mettre en place des dispositifs sécuritaires poussés avec le Patriot Act qui n'a d'ailleurs pas beaucoup suscité de remous parmi la classe politique fragilisée, bien qu'elle ait amputé un grand nombre de libertés. Mais le Patriot act  était dépositaire d'une réponse au traumatisme collectif vécu par les Américains, après l'effondrement des deux tours et plusieurs milliers de morts.

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La déclaration du Premier ministre vendredi après-midi, qui a rappelé qu'il faudrait une augmentation des mesures dans le sens de la sécurité a pris en compte le meilleur moyen – bien que beaucoup plus nuancé que le Président américain – pour redonner ce sentiment de maîtrise perdu.

Comment décrire le traumatisme ressenti par la population ? De quel ordre est-il ?

Richard Rechman : Il est difficile de parler de traumatisme au sens de la société. Pour autant, il est certain que les évènements que vous évoquez ont eu un retentissement majeur et diffus dans une large partie de la population. Ils nous ont sidérés par leur caractère brutal, par l'injustice, et leur imprévisibilité.

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Le sentiment d'impuissance est peut-être celui qui a été le plus fort, et a pu être à l'origine des rassemblements, des mobilisations collectives que l'on a pu voir dans toute la France. Et ces dernières ont eu un double bénéfice : ressouder la communauté en donnant un cadre à travers lequel le désarroi peut se manifester. Et transformer une situation d'une terrible passivité en une action décidée, en évinçant l'envie de réagir de manière isolée. Sans elles, il aurait tout a fait été possible de voir des actions folles, des pogroms à l'égard des musulmans. La mobilisation de même ampleur de la part des pouvoirs publics et du corps politique a également joué un rôle immense.

Patrice Louville : Les évènements tels que nous les vivons depuis 72 heures, d'un point de vue collectif, ont mis en lumière notre vulnérabilité. La tragédie qui est arrivée à Charlie Hebdo pourrait d'ailleurs se reproduire à tout moment. Ces actions terroristes sont par essence floues, impalpables, organisées par des individus difficilement repérables, et notre société est très mal préparée pour parer à ce type d'évènement.

Nous avons dû remettre en cause l'idée selon laquelle notre société a la capacité de nous protéger de manière totale. Et ce point n'est pas anodin, car il fait partie intégrante d'un système de croyance plus grand.

De quelle manière le dénouement meurtrier des preneurs d'otage peut-il affecter la réponse au trauma ?

Richard Rechman : Avoir dit que cette date était historique, qu'il y "aura un avant et un après", permet d'inscrire une étape symbolique qui permet à la communauté de se ressouder. In fine, nous comprenons que les sociétés occidentales ne sont pas aussi vulnérables que cela, en tout cas pas d'après ses valeurs. L'ensemble de la société s'est d'ailleurs ressoudé derrière ses valeurs.

La sacralisation que certaines personnes veulent faire de ce dénouement, avec un bilan humain qui demeure malgré tout limité est à mon sens une bonne chose. Faire du symbole là où il n'y a rien, où il n'y a que du néant, est toujours essentiel dans un espace social, qui a la nécessité de faire dans le symbolique.

Patrice Louville :  Le fait que les preneurs d'otage n'aient pas été capturés aggrave globalement ce traumatisme. C'est ce qu'on avait constaté notamment après l'attentat de la mairie de Nanterre, quand le suspect avait mis fin à ses jours, et interrompu la procédure judiciaire à son égard. La justice a plutôt une vertu réparatrice, même si c'est toujours un peu ambivalent. Mais si l'on considère que les preneurs d'otages ont payé pour leurs méfaits parce qu'ils ont été tués tout comme eux-mêmes ont tué des innocents, je ne suis pas sûr que ce soit une notion de justice à la hauteur de notre société. On est plutôt au niveau de la loi de Lynch, soit une justice extrêmement expéditive.

Vous dirigiez la cellule psychologique mise en place après les attentats de 1995. Quelle a été la nature de la réponse au trauma collectif ? Et quels enseignements peut-on en tirer aujourd'hui ?

Patrice Louville : Les attentats de 1995-1996 ont impacté directement plusieurs centaines de personnes, auxquelles nous avons apporté une réponse médicale, psychologique, et une prise en charge de pathologies liée à un stress post-traumatique.

L'attentat du 25 juillet 1995 a entraîné une réponse politique qui a justement consisté en la création d'une cellule d'urgence médico-psychologique, sous l'autorité du président de la République et du Secrétaire d'Etat Xavier Emmanuelli.

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