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La méthode statistique des sondages d'opinion remonte à la fin du XVIIIe siècle.
La méthode statistique des sondages d'opinion remonte à la fin du XVIIIe siècle.
©France 2

Bonnes feuilles

Sondage d'opinion : à quand remonte son invention ?

Nombres entiers, premiers, réels ou imaginaires, ils structurent le quotidien des hommes et répondent depuis toujours au désir profondément humain de rationaliser le réel. Des scribes mésopotamiens, chez qui ils virent le jour, à l’avènement de la technologie numérique, en passant par la révolution arithmétique du Moyen Âge ou les grands théorèmes comme celui de Fermat, vingt-cinq spécialistes racontent cette formidable aventure humaine. Extrait de "Histoire des nombres", publié chez Tallandier (2/2).

À quand doit-on faire remonter l'invention du sondage d'opinion ? Loïc Blondiaux: Il faut distinguer l'invention du sondage, fondé sur l'étude d'un échantillon, de son application aux enquêtes d'opinion. La méthode statistique remonte à la fin duXVIIIe siècle, à des mathématiciens comme les frères Bernoulli, à Laplace, à un ensemble de travaux qui ont montré que l'on pouvait, sous certaines conditions, extrapoler le tout à partir de sa partie.

Il y a deux types d'échantillonnages sur lesquels le sondage peut s'appuyer. Le premier a été mis en place au tournant du XXe siècle, dans les congrès de statistique internationale, qui ont reconnu la validité de l'échantillonnage aléatoire : il est tiré au hasard sur la totalité d'une population à étudier. Le côté rassurant de cette méthode est que l'on peut calculer une marge d'erreur. De fait, on l'a d'abord utilisée pour des enquêtes démographiques, pour calculer des taux de naissance ou de décès et pour des études appliquées à l'agriculture. Les sondages d'opinion, tels que nous les connaissons aujourd'hui en France, s'appuient sur une autre démarche, qui n'a été reconnue que dans les années 1920. La méthode par quotas (dite encore par « échantillon raisonné ») revient beaucoup moins cher que la précédente : elle permet de constituer des échantillons locaux à partir d'un ensemble de critères (âge, histoire_nombre_94.indd 151 06/05/13 09:38 sexe, profession, etc.), alors que le tirage au sort exige d'aller interroger des gens éparpillés sur tout le territoire occupé par la population en question.

En outre, la méthode aléatoire part d'une liste exhaustive de la population, qui n'est pas toujours disponible. On comprend que la méthode des quotas ait été jusqu'en 1948 retenue par les fondateurs de l'industrie du sondage, à savoir George Gallup, Elmo Roper, Archibald Crossley et quelques autres qui les soutiennent, comme Paul Lazarsfeld. Cela se passait aux États-Unis, vers 1935, et les sondages y ont connu un succès rapide auprès du monde du marketing, de la presse et du public en général. Comment expliquer cette réussite rapide ? On accorde souvent une importance prépondérante aux performances techniques des instituts de sondage, en matière de prévision électorale, par exemple.

Mais je pense que le sondage a surtout trouvé aux États-Unis un terrain culturel favorable. Dans les années 1920, déjà, l'idée qu'on ne peut pas faire de bonne science sociale sans données quantifiées est parfaitement admise. La deuxième raison, plus fondamentale, est que la diffusion des questionnaires fermés, des tests d'intelligence et des questionnaires de consommation est très développée. Il y a donc, jusque dans le public, une culture de la quantification de l'opinion et des comportements.

À cela s'ajoute une culture politique démocratique et égalitaire, avec notamment l'idée selon laquelle l'opinion est en droit d'intervenir à tout moment dans la vie politique. L'idée qu'un homme égale une voix (ou une opinion) est enracinée dans la morale américaine. L'importance de l'homme de la rue est visible, par exemple, dans le cinéma de Frank Capra (Mr. Smith au Sénat, 1936), qui met en scène la revanche du citoyen de base sur des intermédiaires corrompus. En France, à la même époque, l'idée que l'opinion d'une concierge a la même valeur que celle d'un général est infiniment plus controversée. Ainsi, depuis le début du XIXe siècle, il existe aux États-Unis une pratique courante mais peu scientifique de mesure de l'opinion. Ce sont les « votes de paille » (straw votes), qui consistent à interroger la population sur ses intentions de vote sans aucun souci de représentativité : on signe les poll books à peu près n'importe où, dans les lieux publics, chez le coiffeur ou même dans les boîtes de nuit…

D'abord organisés par les candidats eux-mêmes, ces référendums sauvages ont été pris en main par de grands médias, qui s'en servent également pour soumettre au public des questions d'actualité, comme celle de la prohibition. Ils n'ont aucune méthode particulière, ils comptent sur la quantité de réponses pour valoriser leurs résultats : certains vont jusqu'à expédier 10 millions de questionnaires, et en recueillent environ 1 million. On peut dire que, vers 1930, le « vote de paille » est un sport national américain. C'est dans ce contexte que le sondage par échantillon apparaît. Comment s'est-il imposé dans l'espace public ? Sa réussite auprès des médias est liée à un épisode assez curieux, qui a fait l'objet d'une mise en scène opposant le « petit nombre » au « grand nombre ».

C'est l'affaire du scrutin présidentiel de 1936. Cette année-là, en effet, Elmo Roper, Archibald Crossley et George Gallup, chacun à la tête de son institut, relèvent le défi de l'élection présidentielle. Face à eux le Literary Digest, un hebdomadaire de grande diffusion, se vante de réaliser le plus important « vote de paille » de tous les temps. Il distribue 20 millions de bulletins et, après en avoir dépouillé 20 000, annonce la victoire haut la main du candidat conservateur, Landon, contre le président sortant, Roosevelt.

Gallup, lui, annonce publiquement que le Literary Digest va se tromper, réalise des sondages et prédit, de même que ses collègues Roper et Crossley, la réélection de Roosevelt. Or, le 3 novembre, Roosevelt l'emporte avec 61% des suffrages. Le Literary Digest, humilié, disparaîtra quelques mois plus tard. Dans la presse, la réussite de Gallup et de ses collègues est largement commentée, et présentée comme la victoire de David contre Goliath : c'est le triomphe du petit échantillon scientifiquement constitué contre le plébiscite géant, mais aveugle, parce que tiré de listes non raisonnées (l'annuaire du téléphone, la liste des acheteurs de voitures). On oublie souvent de dire que les chiffres de Gallup, Roper et Crossley étaient, en réalité, beaucoup trop éloignés du résultat pour constituer une preuve de l'excellence de la méthode… Mais l'important était d'avoir prédit la victoire de Roosevelt. L'annonce spectaculaire de Gallup signe la victoire du sondage scientifique sur les autres manières d'aborder l'opinion publique : votes de paille, référendums locaux, avis de spécialistes, enquêtes auprès des notables, courriers de lecteurs, etc. De quand date l'introduction du sondage en France ? Et comment cela s'est-il passé ?

En France, le sondage d'opinion a été directement copié sur l'exemple américain, et a fait l'objet d'une première tentative d'introduction à la fin des années 1930. En 1938, Jean Stoetzel, un professeur de philosophie, crée l'Ifop, et l'année suivante Alfred Max, un journaliste, met sur pied un institut Gallup français. Tous deux ont fait des séjours aux États- Unis. Mais l'un comme l'autre peinent à trouver des clients à leur activité. Par exemple, en 1938, l'Ifop mène de son propre chef une enquête à petite échelle sur la réception des accords de Munich. Jean Stoetzel rend visite au chef de cabinet de Daladier pour tenter de lui présenter ses résultats : il est poliment éconduit. Alfred Max réussit à passer contrat avec le grand quotidien Paris-Soir, qui publie fièrement un palmarès de popularité des hommes d'État étrangers en France, dont Hitler.

C'est un flop médiatique : les chiffres ne sont ni repris ni commentés. Paris-Soir renonce aux autres projets de sondages. L'Ifop enquête aussi sur la menace de guerre, et il est émouvant de voir aujourd'hui à quel point les Français ont senti venir l'événement. Mais, à l'époque, tout se passe comme si ces données n'intéressaient personne, ni la presse, ni le gouvernement, ni le public. La guerre mettra un terme provisoire à ces premières tentatives. Les observateurs connaissent pourtant bien le succès de Gallup aux États-Unis. Comment expliquer ce désintérêt ? En fait, il dissimule un rejet. Les réactions, lorsqu'elles existent, sont plutôt négatives. On ironise sur les prétentions scientifiques de l'échantillonnage raisonné, ou plus radicalement encore, on en refuse le principe. Selon certains éditorialistes, le sondage repose sur la « standardisation » de l'opinion, qui est à rejeter, parce que contraire à la « réalité française ». On admet qu'elle puisse être conforme au mode de vie et au mode de pensée américains, mais elle est totalement étrangère à la pratique française, toute faite d'exceptions, de réalités locales, de « terroirs politiques », bref, de particularités trop nombreuses pour être échantillonnées.

Dans les Scènes de la vie future, un best-seller des années 1930, Georges Duhamel ne cesse d'affirmer que tous les Américains se ressemblent d'un bout à l'autre du pays. Alors que l'individualisme foncier du Français rendrait inutile toute tentative de classer son opinion. C'est un préjugé qui tend à opposer l'Homo americanus, gibier de sondages et de questionnaires fermés, au Français prototypique, trop complexe pour être abordé de cette manière. Comment se fait-il, par exemple, que les milieux politiques ne se saisissent pas de cet instrument de prévision ? Du côté des classes politiques, la méfiance est de règle, et elle sera toujours là au lendemain de la guerre, quand l'Ifop reprendra ses activités. On invoque souvent la tension fondamentale entre le principe de la représentation et le recours à l'opinion. Dans sa version stricte, la représentation sous la IIIe et la IVe Républiques est conforme à ce qu'en disait Sieyès : le Parlement veut pour la nation, et il n'est ni légitime ni nécessaire d'interroger la nation, puisque ce sont ses représentants qui l'incarnent. Le sondage apparaît comme un instrument de pression contre les représentants. On ne perçoit pas ses résultats comme une information, mais comme une arme.

À ce titre, évidemment, il pourra se rendre utile : un épisode intéressant, sous la IVe République, est celui où Pierre Mendès-France, en 1955, fera faire un sondage par L'Express visant à bien mettre en évidence que le Parlement n'est pas en accord avec l'opinion publique. Les dangers politiques des sondages avaient d'ailleurs été évoqués aux États-Unis dès les années 1930. L'objection était celle de la dictature possible des sondages. Si les gouvernants se mettaient en permanence à l'écoute de l'opinion, quelle était leur autorité ? Et, de fait, les organes politiques américains n'ont pas été les premiers clients à se précipiter chez Gallup. C'est la presse qui l'a fait. Pour que les états majors politiques s'intéressent vraiment aux sondages d'opinion, il faudra attendre l'époque de Kennedy, au début des années 1960, et en France, l'avènement de la Ve République et l'effritement du vote communiste, qui amèneront les grands partis à s'adresser aux instituts de sondage. Il semble qu'on attribue souvent le début de la réussite de l'industrie du sondage à l'élection présidentielle de 1965. Fallait-il, comme aux États-Unis, une victoire technique pour qu'elle s'impose en France ? C'est un peu ce que l'histoire officielle voudrait affirmer. Pour ma part, je pense que l'institutionnalisation des sondages est le résultat d'un long processus de changement culturel entamé au lendemain de la guerre. On le voit entre autres en suivant les réactions des universitaires. De manière générale, en 1945, les sciences sociales françaises pratiquent peu, ou même pas du tout, la statistique. Les sociologues et les démographes sont d'abord extrêmement réticents vis-à-vis du sondage.

Son origine américaine n'arrange rien : Paul Lazarsfeld incarne une espèce peu estimée de science sociale faiblement théorisée, inféodée à la demande, tout le contraire de la sociologie de haut vol. En revanche, au début des années 1960, l'atmosphère change : les sciences sociales prennent leur autonomie par rapport aux humanités, et s'inspirent assez largement du modèle américain. Les statisticiens, ceux de l'Insee, commencent eux aussi par se montrer hostiles. Puis, dans les années 1950, ils se saisiront du sondage comme instrument d'enquête, en mettant au point leur propre méthode, en principe plus noble, fondée sur l'échantillonnage aléatoire. Étant chargés de « prendre le pouls » de la situation économique, ils utiliseront bientôt couramment cet instrument à cette fin, mais ne feront pratiquement jamais de sondages d'opinion. Enfin, à la même époque, les sciences politiques naissantes, en particulier à Paris, ont accueilli la pratique du sondage à bras ouverts, et s'en sont servi autant qu'elles l'ont servie, en lui donnant une légitimité croissante dans le champ universitaire. L'un des enjeux de connaissance prioritaire, pour la science politique, a été de savoir pourquoi les gens votent comme ils le font. Pour répondre à cette question, les enquêtes par sondage ont été d'un grand secours.

La sociologie électorale a pris la place d'une discipline plus ancienne, la géographie électorale, c'està- dire l'étude cartographique du vote ; ce sont les enquêtes par sondage et rien d'autre qui ont permis ce développement, puisque seule l'enquête par questionnaire permet d'accéder à l'individu, et de rapprocher un vote d'un ensemble de variables sociologiques (âge, sexe, profession, revenu, religion, etc.). Y a-t-il eu d'autres facteurs qui expliquent l'apparition d'une demande sociale de sondages ? D'abord, dans les années 1960, le journalisme change : les premières publications à faire usage des sondages sont les news magazines (L'Express, L'Observateur), des journaux qui prennent leur modèle aux États-Unis. L'autre changement important est celui de la vie politique. La Ve République instaure une nouvelle ère dans laquelle le peuple acquiert un poids plus important qu'auparavant, avec les référendums, l'élection présidentielle et l'adhésion au gaullisme de masse. On assiste à une « nationalisation » de l'opinion : l'élection présidentielle, c'est l'opinion du pays tout entier. Les sondages s'imposent comme l'instrument qui permet d'en prendre la mesure. Évidemment, l'élection du président de la République au suffrage universel en 1965 est un tournant important. C'est pour cette campagne que, dès 1964, l'état-major de Gaston Defferre va prendre conseil auprès de Louis Harris, exconseiller de John Kennedy et directeur de l'institut de sondages du même nom, pour réaliser un profil idéal de candidat d'opposition. Le succès technique de l'Ifop, qui prédit à quelques pour-cent près la mise en ballottage du général de Gaulle, c'est la cerise sur le gâteau. Mais ce n'est peut-être pas l'essentiel : en 1945, l'Ifop avait déjà produit une prévision remarquable des résultats du référendum, et la presse avait trouvé cela plus inquiétant qu'admirable…

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