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Le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel, le Premier ministre hongrois Viktor Orban et Emmanuel Macron s'entretiennent avant la réunion spéciale du Conseil européen à Bruxelles, le 30 mai 2022.
Le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel, le Premier ministre hongrois Viktor Orban et Emmanuel Macron s'entretiennent avant la réunion spéciale du Conseil européen à Bruxelles, le 30 mai 2022.
©Emmanuel DUNAND / AFP

Solidarité avec Kiev

Sommet européen sur l'Ukraine : la France et l'Allemagne trop complaisantes vis-à-vis de la Russie ?

Les 27 pays membres de l'Union européenne ont approuvé, dans la soirée de lundi, un embargo sur le pétrole russe couvrant dans un premier temps plus des "deux tiers" de leurs importations depuis ce pays. Derrière le soutien à l'Ukraine, des tensions plus fondamentales persistent au sein des 27 sur l’idée de l’Europe et sur ce qu’elle doit faire dans le monde.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est analyste renseignement - EMEA pour l'agence PINKERTON à Dublin, Irlande, et titulaire d'un doctorat en Histoire des relations internationales de Sorbonne Université en partenariat avec l'INSEAD. (Twitter : @Mischa_Lambert).

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Atlantico : Un sommet européen a lieu à Bruxelles pour évoquer le sujet Ukrainien. Alors qu’on saluait l’unité et la rapidité de la réponse européenne au début de la crise, ce n’est plus le cas aujourd’hui. A quel point l’unité affichée s’est-elle fissurée depuis ? Pour quelles raisons ?

Christophe Bouillaud : Il faudra voir en fonction des résultats de ce sommet à quel point l’on pourra parler de fissures. Les deux raisons majeures de fissures sont toujours les mêmes depuis le premier jour de l’agression russe. 

D’une part, il y a la division entre ceux qui se vivent en possibles victimes de Poutine et ceux qui en sont l’allié de longue date. Ainsi, il y a d’un côté les dirigeants européens qui font partie du « club des amis de Poutine ». Au sein de l’Union européenne, ce club ne compte actuellement plus qu’un seul membre au pouvoir dans son pays, le dirigeant hongrois Viktor Orban – mais il y a eu bien sûr parmi ces personnages liés à Poutine, Berlusconi ou Schröder. Il faut noter en passant que le dit Orban n’a pas tout bloqué dès le départ dans la réaction de l’Union européenne. Il a été plus subtil, il a laissé passer toutes les sanctions pas trop gênantes pour Moscou au sein de l’UE, il n’a pas aidé non plus l’Ukraine à renforcer sa défense, mais, quand on entre désormais dans le vif du sujet, à savoir le boycott des importations d’énergie (pétrole, gaz, ou uranium) de Russie, il se rebelle, il veut tout bloquer, mais il finira par céder contre quelques avantages bien gras. C’est bien conforme à sa stratégie permanente depuis qu’il est revenu au pouvoir en Hongrie de toujours ne pas aller trop loin au mauvais moment avec les règles européennes. A l’inverse, il y a le club des ennemis jurés de Poutine. Il comprend tous les pays de l’Union européenne qui se sentent directement menacés par les ambitions néo-impériales de la Russie. La Pologne, la République tchèque, les trois pays baltes, la Finlande, la Suède, la Roumanie. La première ligne de division porte donc sur le fait d’être inscrit dans l’un de ses deux camps.

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D’autre part, il y a les dirigeants européens, qui réfléchissent en termes principalement économiques et qui sont divisés sur le niveau de sacrifice à consentir. Du côté des pleutres, il faut regarder du côté des dirigeants allemands, français et italiens. Les trois grands pays de l’Union se considèrent tous les trois  comme trop fragiles économiquement, politiquement et socialement pour assumer le coût d’une vraie confrontation économique avec la Russie. Et, en même temps, pour des raisons historiques, leurs dirigeants voient bien que la valeur du projet européen se joue dans l’affaire ukrainienne. Du côté des courageux, on trouve la plupart des autres pays, probablement parce qu’il s’agit de pays se vivant comme moins fragiles face à une telle épreuve. 

Michael Lambert : Si la guerre en Ukraine a donné une raison de subsister à l'Union européenne (et à l'OTAN), cela ne signifie pas pour autant que les processus décisionnels au sein de l'UE, sa lourdeur administrative et ses clivages ont cessé de prévaloir. A cet égard, nous constatons que si certains des Etats membres de l'UE contribuent directement sur le plan militaire, en fournissant des armes, ou en accueillant des réfugiés ukrainiens, l'UE se contente pour le moment de discours creux et sans mesures directes sur le terrain.

En somme, il n'y a rien à attendre d'une administration comme celle de l'UE, ce dont les Ukrainiens eux-mêmes sont conscients. A ce titre, il serait plus logique d'arrêter d'essayer de trouver une concertation au niveau européen et de laisser les pays décider, à la carte, ce qu'ils souhaitent, cela permettrait de gagner du temps, ce qui est vital, au sens propre, en Ukraine.

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Si l'on prend l'UE dans son ensemble, on constate des divisions internes qui ont existé et qui existent encore aujourd'hui. Ainsi, on retrouve le noyau traditionnel des pays anti-russes (Pologne, République tchèque, Estonie) qui adoptent une position ferme vis-à-vis de la Russie, sans forcément se soucier de la concrétisation et des conséquences de leurs déclarations.

D'autre part, on retrouve des pays qui sont des grandes puissances avec une vision plus globale, comme la France et l'Allemagne, qui comprennent que cette guerre a des répercussions sur le Pacifique (Taiwan), dans le Caucase du Sud (Abkhazie et Ossétie du Sud), en Moldavie (Transnistrie) ou encore sur la dynamique des relations entre les Etats-Unis et l'Europe (Otan).

Et puis il y a des pays, comme la Hongrie, qui comprennent que la transition d'un monde dépendant de la Russie à un monde sans Moscou prendra du temps, et ne peuvent se le permettre dans l'état actuel des choses.

À cet égard, l'appréhension de la Hongrie est légitime. Le pays connaît déjà un taux d'inflation proche de 9% et un risque de crise sociale, partage une frontière avec l'Ukraine et accueille des réfugiés, et on lui demande sans alternative de bloquer les importations d'hydrocarbures russes. Si tel était le cas, le pays ne pourrait tout simplement pas passer l'hiver, et son industrie serait quasiment à l'arrêt en raison des coûts supplémentaires infligés par les sanctions sur les hydrocarbures.

En conclusion, chaque pays a une géopolitique et des approches différentes. Bien sûr, la Hongrie s'oppose elle aussi à la guerre en Ukraine, tout comme la France et l'Allemagne, mais les sanctions ne peuvent pas se décider au niveau supranational, et on ne peut pas prétendre que le Portugal a les mêmes besoins que la Finlande. C'est pourquoi les sanctions devraient être fixées au niveau national. 

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De nombreuses autres fissures apparaîtront dans les prochains mois, cela ne signifie pas qu'un pays a raison sur un autre, mais simplement qu'ils n'ont pas la même géographie, les mêmes ressources, et les mêmes attentes.

Dans quelle mesure se jouent, derrière le sujet Ukrainien, des tensions plus fondamentales au sein des 27 sur l’idée de l’Europe et de ce qu’elle doit faire dans le monde ?

Christophe Bouillaud : J’aurais tendance à dire que, si l’on parle de tensions fondamentales, ce n’est pas tant d’Europe qu’il faut parler que de sort des démocraties libérales en général. Dans le fond, ce que Poutine promeut, et derrière lui son allié chinois, c’est une vision du XXIème siècle, où la démocratie libérale ne sera plus le modèle dominant de pouvoir politique légitime. Une « démocratie illibérale » à la Russe ou à la Magyare  fera bien l’affaire, tout comme un totalitarisme high tech à la Chinoise autour d’un « grand leader ». Les votes à l’Assemblée générale des Nations Unies sur l’invasion de l’Ukraine ont été très révélateurs : on voit clairement se dessiner un camp des dirigeants anti-libéraux ou anti-occidentaux. De ce point de vue d’une défense de la démocratie libérale, le combat est complètement transversal à tous les pays européens : presque toutes les extrêmes droites qui valorisent cette vision anti-libérale de l’avenir de l’humanité sont du côté de Poutine, avec quelque reliquat de communistes et tiers-mondistes un peu perdus à leur côté ; ainsi aux Etats-Unis, une partie de l’aile droite du Parti républicain ne désapprouve pas Poutine ; inversement, toutes les forces libérales se positionnent contre lui, libérales au sens de ce mot dans la tradition politique européenne du XIXème siècle inscrite finalement dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. 

Du coup, comme l’Union européenne se définit comme l’union de démocraties libérales sur le sol européen, c'est son identité même qui se trouve en jeu dans ce conflit. Je me permets de souligner ici que la phase actuelle de ce conflit russo-ukrainien a commencé en Biélorussie par une élection volée par le plus vieux dictateur post-soviétique encore en place. Rappelons en effet qu’en trichant aux élections présidentielles,  le dictateur biélorusse s’est accordé un nouveau mandat contre la volonté de l’électorat biélorusse, mais qu’il a dû du coup pour mater la révolte pacifique de son propre peuple faire appel au service des forces russes de sécurité. De ce fait, il est devenu un obligé de Poutine, ce qui a permis ensuite à ce dernier de tenter ce mois de février 2022 l’invasion générale de l’Ukraine, dont la capitale Kiev, à partir de la Biélorussie. Autrement dit, Poutine fait tout pour déstabiliser les démocraties libérales de son voisinage proche, et, de fait, l’Union européenne est face à un défi existentiel. 

Michael Lambert : Si l'on s'accorde à reconnaître que l'espace Schengen est une opportunité, on peut légitimement s'interroger sur la pertinence de l'Union européenne dans son ensemble depuis la crise économique de 2008. Comme nous le constatons, l'UE n'est plus un levier favorisant la prospérité et la Démocratie, comme le montrent la Pologne et la Hongrie, et il est pertinent de noter que les pays les plus démocratiques et les plus prospères du continent - la Suisse, la Norvège et l'Islande - n'en sont pas membres.

A ce jour, l'Union européenne n'a qu'une influence normative, au mieux. Il est donc temps de repenser l'Europe, ce qu'elle est (ou n'est pas) et d'admettre en définitive que ce système n'est pas pertinent et qu'il faut lui en substituer un autre. À cet égard, l'Union européenne a beaucoup à apprendre de la Suisse, et il semblerait logique qu'elle entame sa transition vers un format confédéral. L'Europe ne pourra s'imposer comme une grande puissance que si elle parvient à s'inspirer du modèle de la Confédération helvétique, le seul qui fonctionne et qui tient compte de la variété linguistique, des différences de religions, et surtout de l'opinion des peuples. En bref, le système suisse serait optimal pour assurer la survie de l'Union européenne et son rayonnement à l'international.

L'Europe (et en particulier l'Allemagne et la France) n'est-elle pas suffisamment consciente que dans sa réponse à la crise actuelle, et en particulier si elle s'avère trop faible face à la Russie, son avenir est en jeu ?

Christophe Bouillaud : Probablement beaucoup de gens au sein de l’Union européenne partagent mon analyse. On pourrait y ajourer le risque d’un retour d’un Trump pro-Poutine au pouvoir aux Etats-Unis.  Mais deux facteurs jouent en défaveur d’une réponse ferme. 

Premièrement, il existe dans tous les pays européens, des partisans d’extrême droite de la Russie. Le modèle de société organisé autour d’une verticale du pouvoir est en effet admiré par beaucoup. La Russie de Poutine a réussi aussi à apparaître comme le pays chrétien conservateur par excellence aux yeux de certains. En outre, partout, il existe partout des « idiots utiles », des gens qui ne comprennent pas l’enjeu démocratique du conflit, parce qu’ils l’interprètent selon d’autres grilles de lecture, par exemple ceux qui y voient une occasion pour les Etats-Unis d’exporter des armes ou de vendre du gaz à l’Europe. 

Deuxièmement, il y a l’incapacité des dirigeants européens à adopter vraiment une vision stratégique et surtout à la faire partager à leur propre population. Pour prendre l’exemple de la France, la poursuite d’une ligne de soutien à la cause ukrainienne par l’actuel gouvernement va rapidement trouver ses limites face à une population française qui se sent en difficulté sur son pouvoir d’achat et qui, surtout, ressent dans sa majorité un sentiment d’injustice sur la manière dont les droits et devoirs sont organisés dans notre société. De même en Italie, dans un pays qui est en crise économique larvée depuis des décennies, c’est très difficile de demander des efforts à la population. En somme, pour défendre la démocratie libérale à nos frontières, encore faudrait-il être des démocraties de meilleure qualité. 

Michael Lambert : Les dirigeants de l'Union européenne, qui délaissent leur rôle national au profit d'un rôle supranational et vice versa, font preuve d'une grande hypocrisie lorsqu'il s'agit de l'avenir de l'Ukraine. C'est ce que le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a illustré à plusieurs reprises dans son émission télévisée "Serviteur du peuple", où il critique l'arrogance des européens (dernier épisode de la saison 3).

Si l'UE attend sa désarticulation, cela ne signifie pas que les grandes puissances comme la France et l'Allemagne ne peuvent pas intervenir directement en Ukraine.

La France et l'Allemagne, deux grandes puissances continentales, doivent accepter qu'elles ont un rôle singulier à jouer dans cette guerre. A ce titre, c'est à la France, grande puissance militaire, de s'impliquer directement en Ukraine pour montrer sa solidarité mais aussi son savoir-faire. On le constate sur le terrain, les canons CAESAr sont une réussite, et nul doute qu'une présence des chars Leclerc, du système MAMBA, et des Rafales permettrait à notre armée de retrouver en opérabilité, et constituerait un argument fort pour leur vente sur les salons internationaux. 

Les équipements militaires sont faits pour être utilisés, tout comme un soldat et un officier sont fait pour être sur le terrain, et non dans un entrepôt ou derrière un bureau. Pendant et après la Première Guerre mondiale, la France était présente sur le front de l'Est, comme en attestent les photos des chars français à Odessa (1919). C'est une anomalie de considérer que le front de l'Est n'est pas français, la France a toute sa légitimité pour s'imposer en mer Noire et cette guerre en Ukraine est l'occasion de renouer avec cette partie du monde dont la France est absente depuis trop longtemps.

Quant à l'Allemagne, le pays doit de toute urgence moderniser son armée, celle-ci ayant été largement détruite par les réformes d'Ursula von der Leyen (qui est maintenant à la tête de la Commission européenne). Lorsque l'Allemagne aura modernisé son armée, il sera alors possible de parler d'intervention militaire directe. En attendant, la contribution minimale que l'Allemagne peut se permettre de faire est d'accueillir les réfugiés ukrainiens, la principale force de l'Allemagne demeurant son industrie.

En définitive, cette guerre est une opportunité de changement, pour rendre à la France le prestige militaire qu'elle a perdu pendant la guerre froide. Il est navrant de constater que de tous les dirigeants européens que nous avons, le plus courageux est Zelenski, qui avec peu ou pas de moyens parvient à contenir la puissance russe.

Dans ce contexte, que faudrait-il espérer du sommet européen ? Est-ce conforme à ce qu'on peut en attendre ?

Christophe Bouillaud : Déjà il faudrait espérer qu’on trouve un compromis sur l’embargo sur le pétrole russe. Déjà ce point-là permettrait d’avancer vers le boycott du gaz et aussi de l’uranium. 

Pour la suite, c’est surtout la volonté de tenir la ligne qui va compter. Que fera-t-on si Poutine propose un cessez-le-feu unilatéral une fois qu’il aura pris les gages désirés dans l’est de l’Ukraine ? Acceptera-t-on un conflit gelé ? Du point de vue de la pérennité des démocraties européennes, il ne faut pas permettre à Poutine de gagner cette manche, mais les dirigeants européens auront-ils le courage de viser la seule bonne issue pour eux ? Soit au pire une « Guerre froide » avec la Russie de Poutine et ses alliés, soit au mieux une chute du régime de Poutine et de celle de son obligé biélorusse. 

Michael Lambert : Des déclarations creuses, des sanctions qui toucheront surtout les plus modestes (des deux côtés) et une absence d'initiative militaire, voilà ce qu'il faut escompter du prochain sommet. Il est temps que les dirigeants européens prennent conscience que le monde d'avant et d'après février 2022 n'est plus le même, et que l'Europe, pour rester ou plutôt devenir une puissance internationale, doit afficher des ambitions militaires.

Une photo des chars français à Odessa, une période de l'histoire française trop souvent oubliée.

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