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Un bureau de vote vide, à Strasbourg en 2017.
Un bureau de vote vide, à Strasbourg en 2017.
©Frederick FLORIN / AFP

Effet indésirable

Sommes-nous devenus trop riches pour être encore intéressés par la démocratie ?

La vulgate des démocraties occidentales veut que la prospérité garantisse des systèmes politiques stables, sains et démocratiques. Et si nous étions en train de constater l’inverse ?

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019), "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française (2020). Il a publié en 2022 Les raisons de la défiance aux Presses de Sciences Po. 

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Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : La vulgate des démocraties occidentales veut que la prospérité garantisse des systèmes politiques stables, sains et démocratiques. Pourtant, la plupart de ces pays, les Etats-Unis en tête, n’ont jamais été aussi riches et leur démocratie a rarement été aussi fracturée. A quoi est dû ce paradoxe ?

Luc Rouban : Ce n’est pas un paradoxe, c’est une erreur d’analyse. Cette vulgate fait fausse route. La prospérité analysée en termes de PIB par habitant ou le taux de croissance ne permettent en aucune façon d’assurer l’égalité des citoyens ou le sentiment d’égalité et de justice sociale. Les sociétés humaines ne se façonnent pas seulement par l’économie. Cette façon de raisonner vient des fameuses « théories du développement » mises au point par les universitaires américains (économistes, comme Rostow, ou politistes, comme Lipset ou Dahl et sa théorie de la polyarchie, etc.) qui expliquaient que le développement économique était la condition nécessaire et suffisante pour créer des institutions démocratiques solides et qu’avec le libéralisme économique et le développement marchand on aurait une évolution automatique vers la démocratie pluraliste dans tous les pays du monde sur un modèle plus ou moins copié sur le régime américain qui allait leur service d’exemple. Cependant, la seule chose qui intéressait vraiment la Maison Blanche, le Département d’État et la CIA des années 1960 était le développement économique pour s’assurer des débouchés à l’industrie américaine et une forme renouvelée de contrôle géopolitique sur un empire non territorial. Et comme le développement prôné par les universitaires eût exigé quelques décennies, la solution fut de favoriser des dictatures libérales ou néolibérales notamment sur tout le continent sud-américain comme en Amérique centrale.

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Donc, le lien direct entre économie et politique n’est pas suffisant pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui. Il faut introduire dans l’équation l’éclatement des références culturelles porté par la mondialisation, le brassage des populations, la disparition de la transmission générationnelle d’une mémoire collective commune (par exemple, le traumatisme de la guerre de 1914 ou de celle de 1940 en France) et la perte du sentiment d’identité nationale qui en découle, ce qui explique en partie le succès de Trump aux États-Unis et le fait que Marine Le Pen soit annoncée à la première place du premier tour de l’élection présidentielle de 2022. Or cette perte d’identité est bien plus ressentie dans les catégories populaires que dans les catégories supérieures. Les travaux que j’ai menés sur la base de la vague 12 (2021) du Baromètre de la confiance politique du Cevipof montrent qu’en moyenne 45% des enquêtés pensent que la France reste une nation unie plutôt qu’un ensemble de communautés qui cohabitent les unes avec les autres. Mais cette moyenne passe de 55% dans les catégories supérieures, ce qui n’est déjà pas beaucoup, à 39% dans les catégories populaires. De la même façon, 65% des enquêtés estiment qu’il faut que la France se ferme davantage aux flux migratoires (contre 33% en matière économique) mais cette moyenne passe également de 53% dans les catégories supérieures, qui sont elles-mêmes touchées désormais par l’antilibéralisme culturel, à 69% dans les catégories populaires. Donc les tensions économiques nourrissent des tensions culturelles déstabilisant le jeu « normal » des démocraties polyarchiques, c’est-à-dire oligarchiques mais régulées par le vote.

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Michel Maffesoli : Si l’on reprend la question de la démocratie en ses fondements et notamment le fondement mythique de la démocratie athénienne, il semble que c’était moins la prospérité qui garantissait la stabilité du régime démocratique que la pérennité d’un idéal commun, un ensemble de valeurs partagées, une forme de patriotisme qui privilégiait le bien commun par rapport aux intérêts particuliers.

Cette grande dame de la pensée que fut Hannah Arendt a défini « l’idéal démocratique » ainsi : il y a entre le peuple et ses représentants un idéal philosophique partagé qui fonde le système politique de la démocratie représentative.

C’est un système qui repose sur une confiance réciproque, fondée sur un partage de convictions, d’idées, de valeurs communes.

L’industrialisation et la question sociale du partage entre capital et travail a peu à peu fait dériver ce contrat initial. Le peuple n’accorde plus sa confiance à celui qui défend les valeurs communes, mais exige une amélioration de son bien-être matériel. Bien sûr la question du partage des richesses produites a toujours été au cœur du contrat républicain, mais il semble qu’elle a peu à peu escamoté tous les autres motifs.

Les représentants politiques promettent une distribution plus généreuse de la richesse commune. Même au niveau local, les projets départementaux se bornent le plus souvent à des promesses de subventions aux communes.

L’idéal démocratique est devenu en quelque sorte un idéal ploutocratique. Et la méfiance du peuple envers ses représentants a remplacé la confiance ; chacun soupçonne les puissants de corruption, de privilégier leur intérêt particulier.

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Dès lors l’augmentation de la richesse dans les pays développés ne suffit plus à assurer les élites de l’adhésion populaire. La démocratie ne fonctionne plus.

Quel lien peut-on établir entre niveau de richesse et démocratie ? Cette corrélation a-t-elle évoluée ces dernières années ?

Michel Maffesoli : Le projet démocratique impliquait une gestion de la cité orientée vers le bien commun. Ce bien commun n’est bien sûr pas réductible à la seule richesse matérielle, encore moins monétaire. Il ne se mesure pas non plus par le seul indice du Produit intérieur brut par habitant.

La richesse au sens de ce « bien commun », dont parlait Saint Thomas d’Aquin dépend de la capacité de chacun à donner et recevoir d’autrui, de l’organisation collective face aux aléas du destin, face aux difficultés de la vie individuelle et collective. Ce qu’on nomme la solidarité.

Cette solidarité a été peu à peu, au cours du 19e et du 20e siècles déléguée à l’Etat, c’est-à-dire un système abstrait, anonyme n’organisant plus le don et le contre-don, la générosité, mais y substituant un système social fondé sur des droits individuels laissant de moins en moins de place aux solidarités de proximité, familiales, locales. Non plus des droits et devoirs, mais des droits uniquement.

D’une certaine manière l’échange se limite au paiement d’impôts et de taxes redistribuées sous forme de diverses allocations. Sans que les citoyens, contributeurs et bénéficiaires ne puissent considérer ces flux comme des dons. Personne ne considère que l’argent de l’assurance maladie est un bien commun, mais une caisse dans laquelle il a le droit de puiser. Et personne ne considère que la contribution fiscale ou sociale serait de l’ordre du don. Dès lors il n’y a pas véritablement de corrélation entre niveau de richesse et démocratie.

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Cependant dès lors que l’idéal démocratique s’est d’une certaine manière dévoyé en idéal ploutocratique, dès lors que ce qu’on attend de l’Etat et de ceux qui le gèrent c’est d’augmenter le bien être matériel, le niveau économique individuel, les masses populaires ne reconnaissent plus les élites comme leurs représentants.

Et pourtant, on constate que l’attente d’une amélioration du niveau de vie est loin de constituer l’essentiel des aspirations, notamment des jeunes générations. De plus en plus celles-ci recherchent des activités qui font sens, qui renforcent les liens collaboratifs, qui réinventent de nouvelles formes de solidarité. Ce qu’elles ne trouvent pas dans les promesses purement matérialistes des personnels politiques.

Luc Rouban : Toutes les enquêtes montrent que l’abstention touche en priorité les jeunes peu diplômés, les précaires, les chômeurs, les catégories modestes. Les élections régionales de 2021 en apportent une nouvelle fois la preuve. Environ 39% des enquêtés de catégorie populaire contre 67% des enquêtés de catégorie supérieure disent avoir un peu ou beaucoup d’intérêt pour la politique. Néanmoins, là encore, les relations directes entre le niveau socio-économique ou celui des revenus ou celui encore du patrimoine n’expliquent pas tout. Il faut également prendre en compte l’affaiblissement des partis politiques qui assuraient (notamment le PCF) la socialisation politique des plus modestes et leur offraient même des carrières dans la politique professionnelle. La sociologie des élus nous montre qu’aujourd’hui une sélection sociale s’est opérée dans ces carrières même au sein des partis de gauche, où les ouvriers ont disparu au profit des fonctionnaires, car il faut désormais des élus diplômés et capables de brasser des thématiques complexes qui ne se réduisent pas à des conflits économiques mais s’étendent à des conflits culturels (comme la culture « woke », les débats sociétaux sur l’égalité entre les femmes et les hommes, etc.).

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En gagnant en extension, sur des terrains réservés autrefois à des débats privés voire au silence, la démocratie, dans son fonctionnement concret, est devenue l’apanage des classes supérieures. Les classes populaires ne vont plus beaucoup voter car elles sont confrontées à la fois à l’anomie et au manque de socialisation politique comme au fait d’être exclues du débat et je dirais même de sa compréhension. C’est ainsi que le populisme est un simplisme : il faut réduire toute chose à des explications élémentaires. Le populisme reste un anti-intellectualisme et s’oppose aux démonstrations savantes. On paie ici très cher la scolarisation Potemkine des dernières années avec des diplômés illettrés et qui voient du reste baisser tragiquement la valeur de leur diplôme sur le marché du travail. Que vaudra le Bac 2021 ?

Mais le problème se double désormais du fait que l’idée très libérale d’une division du travail sociopolitique s’est diffusée dans les catégories supérieures. Le nombre d’abstentionnistes aisés et diplômés est donc également en croissance, comme on l’a vu aux élections régionales de 2021. Dès qu’il s’agit de mener une politique de gestion sur des enjeux juridiques et techniques, on laisse les professionnels s’en occuper et on n’intervient que pour les grands débats d’orientation économique ou de choix de société, lesquels sont essentiellement portés par l’élection présidentielle. On vote aussi aux élections municipales car elles influent directement sur son cadre de vie et son confort personnel à court terme.

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Les périodes de prospérité économique française, à commencer par les Trente glorieuses, ne se sont-elles pas accompagnées de crises démocratiques (guerre d’Algérie, attentat du petit Clamart, mai 68…) ? Lassitude ou volonté de renverser le régime ?

Luc Rouban :Les grandes périodes de croissance ont vu se nouer des conflits sociaux très puissants autour de la distribution des richesses. Les fameuses « Trente Glorieuses » ont vu le PCF atteindre voire dépasser les 20% d’électeurs en cherchant à promouvoir la révolution alors même que la situation socio-économique des Français s’était en moyenne très sensiblement améliorée entre 1945 et 1960. De la même façon, les institutions de la IVᵉ République n’assuraient pas au pays une démocratie saine et stable puisque l’on y compte 22 gouvernements en 12 ans avec des ministères qui ne duraient parfois que quelques semaines, une représentation proportionnelle désastreuse qui poussait aux arrangements politiques de couloir, comme pour les régionales de 2021, des guerres de décolonisation que l’on aurait pu éviter et un pouvoir réel aux mains de la haute fonction publique. La Vᵉ République n’a pas été épargnée par l’instabilité démocratique, de mai 68 aux Gilets jaunes de 2018 avec des manifestations de nature insurrectionnelle portées par des utopies de démocratie directe radicale et de contrôle citoyen permanent de l’action publique.

Cependant, les facteurs d’instabilité ont évolué sur le long terme et se sont accumulés. Sur le terrain des conflits, la question de la redistribution des richesses a vu s’adjoindre celle des nouvelles libertés sociétales à la fin des années 1960, exprimant une forme de consumérisme libéral anti-étatique, les gauchistes prenant le pas sur les militants de la CGT au moins dans les médias. Avec la crise des Gilets jaunes, on voit advenir une autre forme de conflit lié sans doute au niveau des rémunérations mais aussi et surtout à la dépendance sociale que crée le consumérisme. Pour le dire autrement, la notion de classe sociale « objective », comme la classe ouvrière des années 1960, a disparu au profit d’une notion de classe subjective qui réunit des protestations venant d’horizons professionnels différents - les Gilets jaunes réunissent ainsi des salariés, des petits indépendants, voire des retraités - mais qui convergent pour dénoncer une domination économique et une perte d’autonomie dans les choix de vie. La question qui a émergé depuis est donc bien plus celle de l’équité et de la méritocratie que celle de la justice redistributive. Il ne s’agit plus de taxer davantage les riches pour donner aux pauvres mais de reconnaître l’investissement dans le travail et de remettre en cause une hiérarchie sociale inique qui s’appuie davantage sur la transmission des patrimoines et des ressources sociales que sur l’effort individuel. Cette question était d’ailleurs bien présente dans le programme électoral d’Emmanuel Macron en 2017 et qu’il entendra certainement réactiver pour 2022.

Michel Maffesoli : Les évènements que vous évoquez sont autant de soubresauts qui ont peu à peu signé la fin de la modernité. La guerre d’Algérie a constitué une profonde fracture dans le pays qui n’a pas encore été bien comblée, d’autant que les différents et les conflits ont été étouffés. Cette période de la guerre d’Algérie, avec ses violences extrêmes marque le début de la fin de la modernité. La colonisation qui prétendait apporter aux peuples non européens la civilisation s’est terminée en bain de sang dans nombre de cas et constitue encore de nos jours la principale source de ressentiment d’une partie du peuple envers les élites.

Là encore il y a eu un dévoiement de l’idéal démocratique : l’exploitation économique des richesses des pays colonisés a pris le pas sur l’idéal civilisateur et dans ces pays mêmes les élites au pouvoir poursuivent des buts d’enrichissement personnel peu compatibles avec le bien commun.

Quant à Mai 68, on peut l’interpréter comme une réaction d’une certaine jeunesse contre le matérialisme et l’hyperconsumérisme des années 60. Mais également comme la saturation des grandes valeurs qui fondaient la cohésion sociale : nationalisme et patriotisme, croyance en un progrès infini, universalisme.

En ce sens Mai 68 a peut-être été la dernière tentative (plus jouée que réelle) de renverser le pouvoir au nom d’un grand projet révolutionnaire.

Mais nombre des signes de la fracturation de la société en multiples « tribus » s’y montraient déjà. Les divers groupuscules de gauche, d’extrême gauche et d’extrême droite formaient autant de communautés qui prévalaient sur les grands partis nationaux ; les revendications matérielles sont certes celles qui ont été satisfaites, mais la volonté de transformer, ici et maintenant la vie quotidienne a émergé à ce moment-là.

Et les soulèvements divers que l’on voit aujourd’hui témoignent de cette évolution de la modernité à la postmodernité. Oui la France est fracturée, en multiples « tribus » . Cette analyse que je faisais dès 1988 (Cf. mes deux ouvrages : « L’ère des soulèvements », Le Cerf, 2021 et « Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse », (1988), 4e édition, La Table ronde, 2019), est maintenant chose on ne peut plus évidente, et nombreux sont ceux qui, avec plus ou moins d’élégance, reprennent mon propos . Cette tribalisation s’accompagne d’un profond désaveu du système politique de démocratie représentative. Oui, à chaque échéance électorale l’abstention augmente. Malgré les efforts énormes des communicants divers, malgré la mise en scène toujours plus poussée de la politique, l’opinion publique n’y croit plus. Et d’une certaine manière les efforts faits pour la convaincre, les promesses matérielles de toujours plus de richesse, toujours plus de sécurité, les spectacles toujours plus entraînants n’aboutissent qu’à l’effet inverse, au dégoût de la chose politique. L’abstention des jeunes de 18-25 ans, ceux qui sont inscrits d’office a dépassé les 80%.

Ce qui ne signifie cependant pas que les jeunes n’auraient plus d’idéal de solidarité, de générosité, d’entraide. Au contraire, mais ils expriment cet idéal autrement que dans le vote et l’action politique traditionnelle.

Concilier un individualisme croissant et une démocratie saine est-il possible ?

Michel Maffesoli : Il y a dans la doxa des bien-pensants ce stéréotype moult fois répété : « compte tenu de l’individualisme croissant de notre société … »

Eh bien non, je ne crois pas du tout qu’il y ait un individualisme croissant. Je crois au contraire que l’individualisme a été le principe organisateur de la démocratie représentative des siècles derniers, ceux de la modernité. L’individu autonome (il est sa propre loi, auto-nomos) se lie aux autres par le lien juridique du contrat, le contrat social.

Au contraire, dans notre société contemporaine, celle de la postmodernité (après la modernité), l’individu n’est plus autonome. Il s’identifie à diverses communautés en fonction d’affinités électives, en fonction de goûts, de sentiments, de passions partagés. Ces communautés peuvent être ethniques, c’est-à-dire partager une origine, une tradition, des racines, religieuses, c’est-à-dire partager des rites et des mythes, culturelles, artistiques, sportives, créatives, voire productives ou même consommatoires.

La période récente a bien montré comment ces différentes formes de rassemblement de proximité avaient permis de résister à la peur et à son exploitation par des élites politiques en perdition.

C’est pourquoi bien loin de constituer un empêchement à la démocratie au sens simple du gouvernement par le peuple pour le peuple, le resurgissement d’un idéal communautaire, d’un besoin de renforcer les liens de proximité représente une espérance.

L’espérance de remplacer l’abrutissement dans un travail uniquement valorisé par le salaire par une activité permettant une expression de la créativité ; l’espérance de remplacer l’idéal de réussite matérielle individuelle par la construction de liens communautaires ; l’espérance de vivre pleinement avec les autres ici et maintenant plutôt que d’attendre des lendemains qui chantent.

Luc Rouban : La démocratie saine et idéale exige le sens du sacrifice individuel pour le bien commun. C’est le principe fondateur de la démocratie athénienne qui impose, pour être citoyen, outre le fait d’être un homme libre, celui d’avoir les moyens de s’offrir l’équipement militaire du hoplite pour partir en guerre et défendre la cité. Le conflit ou la menace de conflit sur le territoire national sont des facteurs historiques décisifs d’union non par vertu mais par nécessité. La disparition des conflits sur le territoire européens, la multiplication de guerres asymétriques sur des terrains d’opérations extérieures contre des réseaux transnationaux ont fait perdre à la démocratie sa légitimation par « le peuple en armes » qui était celle des soldats de l’An II.

Cela étant, il ne faut pas être dupe de cette imagerie antique réactivée par le régime républicain. L’effort de guerre n’a jamais été également partagé dans la période moderne. Ce sont les classes populaires qui ont payé le prix fort de la guerre en 1870 et en 1914 et qui ont le plus résisté en 1940. Les exemptés du service militaire se trouvaient dans les classes supérieures, pas dans les classes populaires. La démocratie a donc toujours été bien imparfaite sur ce terrain, sans que cela n’émeuve beaucoup les intellectuels bien à l’abri dans le 7e arrondissement et qui se sont bien gardés de perdre un an au service « national ». Depuis très longtemps, les classes supérieures mènent un mode de vie internationalisé auquel participent un peu désormais les classes moyennes, mais pas dans les mêmes conditions - le Martinez de Cannes n’est pas à la portée du consommateur de billets low cost - et très peu ou pas du tout les classes populaires. L’individualisme moderne ne change rien à l’affaire : la démocratie est construite par les pauvres et dirigée par les riches. C’est sans doute la conscience de ce fait, et peut-être un regard plus critique sur l’histoire réelle et non rêvée, qui détournent désormais de nombreux électeurs des urnes. Et cela explique aussi la montée en puissance d’une demande politique autoritaire.

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