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En France, le personnel soignant semble se détourer du vaccin AstraZeneca dans le cadre de la campagne de lutte contre la pandémie de Covid-19.
©Thomas SAMSON / POOL / AFP

Dilemme éthique

Soignants qui refusent de se faire vacciner : liberté individuelle ou faute morale ?

En France, le personnel soignant semble se détourer du vaccin AstraZeneca qu’il estime moins efficace que les vaccins à ARN messager (des laboratoires Pfizer ou Moderna), notamment face au variant sud-africain. Est-ce une nouvelle illustration que la pandémie nous fait atteindre les limites de nos libertés et de notre système démocratique ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : Certains soignants et aides-soignants refusent de se faire vacciner avec le vaccin AstraZeneca, de peur  des effets secondaires, et mettent ainsi en danger les patients dont ils ont la charge. Entre la préservation de la liberté individuelle et l’importance de protéger les plus vulnérables, qu’est-ce qui doit primer ? 

Bertrand Vergely : Dans cette affaire, il convient de distinguer les principes et la réalité. 
 
La protection des plus fragiles est et doit être le principe numéro un dirigeant l’action. C’est le principe qu’a choisi le gouvernement par la voie de son ministre de la Santé. Ce principe est le meilleur, celui-ci préservant de la barbarie. Cela dit, la question soulevée par les aides-soignants est une vraie question. 
 
On ne va pas mentir. Le vaccin AstraZeneca peut avoir des effets secondaires indésirables pour certaines personnes. Il peut notamment se traduire par des poussées de fièvre. On comprend parfaitement dans ces conditions que certains aides-soignants hésitent. Quand les premiers vaccins sont apparus, le personnel soignant a été plutôt pour la vaccination en voyant là une protection pour lui-même et pour les patients. Tout a changé quand il est apparu que le vaccin AstraZeneca pouvait avoir des effets indésirables. La méfiance contre le vaccin qui existe et qui s’était quelque peu mise entre-parenthèses a alors ressurgi. 
 
Les aides-soignants qui refusent le vaccin AstraZeneca le font-ils au nom d’un principe de liberté ? Pas tellement. Ils le font avant tout au nom d’un principe de protection. Eux aussi réclament de pouvoir être protégés, non pas de la maladie mais des effets indésirables du vaccin. Si on veut qu’ils se fassent vacciner, donnons leur un vaccin qui n’ait pas d’effets indésirables. 
 
Ce vaccin existe-t-il ? Si oui, pourquoi ne le donne-t-on pas ? Pourquoi veut-on faire passer le vaccin AstraZeneca qui peut avoir des effets indésirables et non un autre vaccin qui n’en a pas ? Problème technique d’approvisionnement ? Ce vaccin est disponible et pas les autres ? Problème financier ? Il est moins coûteux ?
 
Constatons-le. Nous n’avons pas simplement affaire à la guerre contre la pandémie. Nous avons affaire à la guerre contre le vaccin et à la guerre des vaccins entre eux avec derrière elle des intérêts commerciaux et financiers considérables pour les grands laboratoires pharmaceutiques producteurs de médicaments. 
 
La question du vaccin est onc compliquée parce que tout le monde ne se met pas d’accord. Si tous les États s’accordaient sur un vaccin, si tous les laboratoires produisaient un vaccin et si les États et les laboratoires décidaient de produire un vaccin sans effets indésirables dont on soit sûr, il n’y aurait pas de problèmes. La vaccination ne serait pas remise en cause. 
 
Par ailleurs, s’il n’y avait pas d’arrière-pensées politiques se mêlant à tout cela, la question du vaccin pourrait être réglée. Mais, dans les polémiques qui ont cours, tout le monde est-il sans arrière-pensées ? Quand le gouvernement parle de protéger les plus fragiles, ne fait-il pas de la politique au passage ? Aider les plus fragiles, comment être contre ? Électoralement, c’est toujours payant. On choisit d’aider les plus fragiles en les protégeant. Mais les protège-t-on bien ? Quand on les isole durant des jours et qu’ils se laissent mourir de chagrin les protège-t-on bien ?  Le personnel soignant réclame lui aussi d’être protégé. Mais quand il conteste le vaccin n’en profite-t-il pas  pour, au passage, remettre sur la table le double problème qui lui importe à savoir les salaires et la reconnaissance ? Enfin, d’une façon générale, à l’occasion du vaccin, n’assiste-t-on pas une fois de plus à une spécialité bine française à savoir le malin plaisir de contester et de discuter à propos de tout ? 
 
Les effets secondaires du vaccin AstraZeneca, somme toutes minimes et limités à une minorité, ne sont-ils pas un prétexte pour parler d’autre chose ? Depuis le début de la pandémie, il n’y a pas une décision à ce sujet qui n’a pas fait l’objet de polémiques, de critiques et de discussions. Cette polémique n’est-elle pas une polémique de plus à accrocher au tableau des polémiques avant que demain, à propos de tel ou tel autre aspect de la crise sanitaire, une nouvelle polémique ne se déclenche ? 

Est-ce une nouvelle preuve que le Covid nous fait atteindre les limites de nos libertés et de notre système démocratique ? 

Ce que nous vivons est bien plutôt la démocratie que sa limite. Quand il est question de la démocratie, il importe de ne jamais oublier que celle-ci se fonde sur deux principes et non un seul, d’un côté l’humanité de l’autre la liberté. La démocratie s’efforce d’être un régime politique respectant l’humanité, les hommes et l’humain par opposition avec des régimes politiques ne respectant ni l’humanité, ni les  hommes ni l’humain. Par ailleurs, la démocratie repose sur la liberté à travers la liberté d’expression, de réunion, de croyance et de conscience. A priori, rien d’incompatible entre ces principes. Respecter l’humain, c’est respecter la liberté. Et respecter la liberté, c’est respecter l’humain. Sauf que lorsque l’on va au fond des choses, arrive un moment où ces deux principes rentrent en conflit, une chose étant de dire « l’humain avant tout » et une autre « la liberté avant tout ». Quand on dit la liberté avant tout, on dit « Moi avant tout ». Quand on dit « Moi avant tout », on c esse de dire « L’homme avant tout ». Quand on cesse de dire l’homme avant tout, l’humain vole en éclats. Cela se voit dans les réseaux sociaux. Manifestations par excellence de la liberté d’opinion, de croyance et d’expression ceux-ci affolent par leur violence. Pour se faire entendre et remarquer, c’est à qui sera le plus dur, le plus méchant, le plus ignoble. D’où le paradoxe de la démocratie. Si celle-ci est effectivement ce régime dans lequel on va tenir compte de l’humanité, des hommes et de l’humain, quand la liberté est lâchée sans contrôle, devenant le théâtre des égoïsmes les plus impitoyables, celle-ci devient le système le plus inhumain. Cela se voit à l’occasion de la réaction des aides-soignants face au vaccin. D’une façon générale, cette profession qui se caractérise par la qualité de son engagement humain auprès des malades, l’humain étant sa raison d’être, celle-ci met l’humain au premier plan. Il n’en reste pas moins que les aides-soignants sont des êtres humains. S’ils veulent bien protéger les autres, ils veulent aussi se protéger et être protégés. Ils veulent aussi pouvoir avoir droit à leur liberté au nom de la liberté démocratique. Jadis, quand l’hôpital était tenu par des sœurs, on pouvait leur demander de se dévouer totalement sans penser à elles. Cela faisait partie de leur vocation. Aujourd’hui, les aides-soignantes ne sont plus des sœurs mais des salariées et se dévouer pour l’humanité ne fait plus partie de leurs fonctions. L’État a remplacé l’Église et la raison la foi. Certains soignants vivent leur métier comme un engagement afin de servir l’humanité. Il ne s’agit plus d’un principe requis pour soigner mais d’une option individuelle. L’humain est une liberté individuelle. Il n’est plus une règle. En démocratie, il faut bien qu’on le comprenne. Bien que l’humain soit un principe, du fait de la liberté, l’humain est soumis à la liberté. Si bien qu’au nom de la démocratie et de la liberté, il est possible de remettre en cause l’humain qui est pourtant son principe. Aussi convient-il de revenir sur terre. On veut la liberté ? On a la liberté, mais on a aussi la dureté. On veut le plus grand nombre comme critère de vérité ? On pense que la morale, la vérité et le beau sont propres à chacun ? La morale, la vérité et le beau sont bien  propres à chacun mais, le fait de s’accorder à leur sujet étant impossible, il n’y a plus de morale, de vérité et de beau.  Libérons la liberté individuelle. On a un monde d’égoïsmes féroces donnant raison à Platon qui parle à propos de la démocratie de l’âge de fer des démocraties.

La philosophie nous apporte-t-elle des clés pour avoir à gérer ces dilemmes auxquels la crise sanitaire nous confronte ? Autre exemple de dilemme : quand le service de réanimation est plein, comment choisir quel patient pourra y prétendre ?

La philosophie n’apporte jamais de solutions et c’est en cela qu’elle apporte quelque chose. Dans les débats auxquels nous sommes confrontés, on veut manifestement nous faire accepter la fatalité. Fatalité du vaccin aux effets indésirables. Fatalité de la personne âgée que l’on ne va pas réanimer pour que les jeunes vivent. Fatalité de la douleur. Fatalité de la mort. Arrêtons de vivre dans la fatalité. Réveillons nous. Il existe des moyens de faire face à la vie qui ne passent pas par la douleur et par la mort. La façon dont la question de la morale se pose à l’occasion de la pandémie se fait sur le mode de la crise. On veut absolument pousser les esprits à vivre sur le mode du sacrifice et de la culpabilité. Pourquoi cette crise ? Pourquoi ce sacrifice ? Pourquoi cette culpabilité ? Prendre des vaccins avec des effets secondaires indésirables est-ce vraiment la seule solution ? Ne pas réanimer les vieux pour réanimer les jeunes est-ce la seule solution ? Qui veut-on sauver ? Les hommes ou les grands laboratoires et une certaine logique financière ? 

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