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Soft power : quand la Chine apprend vite les ficelles de la com’ dans son nouveau bras de fer avec l’Occident
©Philip FONG / AFP

La communication, une arme essentielle

Soft power : quand la Chine apprend vite les ficelles de la com’ dans son nouveau bras de fer avec l’Occident

À l’ère de la mondialisation, les États sont des communicants qui, pour exister, doivent maîtriser les canaux de l’information. La Chine l'a bien compris.

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Pascal Dayez-Burgeon

Pascal Dayez-Burgeon

Pascal Dayez-Burgeon est historien et ancien diplomate.

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Atlantico : En quoi la communication extérieure est une arme essentielle en relations internationales ? Quel rôle y jouent les grandes agences ?

Barthélémy Courmont : À l’ère de la mondialisation, les États sont des communicants qui, pour exister, doivent maitriser les canaux de l’information - ce qui ne veut pas nécessairement dire contrôler, comprenons-le bien. Cette communication a pour objectif de justifier certaines actions, ou de recueillir le soutien de la population, et ainsi renforcer la légitimité du pouvoir. On se souvient de la campagne de communication qui avait précédé la guerre d’Irak en 2003, et qui visait à légitimer l’utilisation de la force armée auprès de la population américaine. Les États mettent aussi en avant leur capacité d’influence et de séduction en diffusant à la plus large échelle possible des messages qui renvoient une image positive. C’est le soft power. Un bon exemple est celui d’Emmanuel Macron qui utilise fréquemment des médias étrangers pour présenter ses positionnements sur de grands enjeux, et ainsi élargir son auditoire. Il l’a encore fait récemment en accordant un entretien au Financial Times. Chacun a sa manière et selon ses possibilités cherche à communiquer pour renforcer son image et son influence. Même la Corée du Nord pratique l’art de la communication, en dispensant les informations au goutte à goutte, afin d’entretenir tous les fantasmes. On l’a vu ces derniers jours avec la disparition supposée de Kim Jong-un qui a créé un emballement dans les services de renseignement américains, et c’est une pratique assez régulière de Pyongyang, un moyen de se rappeler au bon souvenir de l’actualité internationale même quand cela n’est pas justifié.

Bien sûr, les États comprennent que le monopole de la communication est difficilement justifiable, et Pyongyang est une exception. Les grands canaux médiatiques servent ainsi de relais, parfois en rapportant l’information, et parfois en se mettant au service du politique. Les agences de presse sont ainsi devenus les meilleurs relais de cette communication, et les médias internationalistes (CNN, BBC world, NHK, AlJazeera, CGTN, France 24 pour n’en citer que quelques uns) ont une force de frappe considérable en ce qu’ils sont accessibles dans le monde entier. Quand France 24 fut lancée, son objectif était d’ailleurs de mieux faire entendre la voix de la France. Le rôle des grands médias et des agences de presse est ainsi décisif, et c’est pourquoi toutes les grandes puissances cherchent à s’en doter.

Pascal Dayez-Burgeon : Oui, la communication est essentielle dans les relations internationales. Il faut d’abord être compris, ce qui pose le problème de la langue (la Commission européenne, sans oser le dire, avantage systématiquement l’anglais qui passe, sans doute à tort, pour la langue internationale par excellence) mais aussi de l’adaptation au récepteur, ce qui pose un problème de registre de langue (la langue diplomatique, toute en litote, passe très difficilement dans l’opinion) et de genre de l’émetteur. Dans beaucoup de sociétés, y compris développée (Japon), un message transmis par une femme ou un homme jeune ne vaut pas celui d’un homme d’expérience ; d’où le problème des chargés de communication des agences internationales, très souvent des femmes jeunes.

Il faut aussi ensuite être écouté, ce qui n’est pas facile dans un monde saturé de communications de toutes natures, ce qui incite soit aux messages creux (sommets internationaux : le message n’est pas le message mais le fait qu’on se parle), soit aux « fake news » (stratégie de Donald Trump), soit à l’absence criante de tout message (la pseudo mort de Kim Jong-un dérive d’une absence totale de communication surprenante puisque la Corée du Nord, habituellement, sur-communique)

Beaucoup de relations internationales se font aussi sans communication (diplomatie secrète, espionnage, multinationales qui ne sont pas tenues à rendre des compte...). En somme, on pourrait dire que la communication est un outil indispensable des relations internationales mais que c’est la façon dont on en joue qui compte (vérité/mensonge, révélation/silence).

Les grandes agences de presse sont essentielles ; les plus anciennes (Associated press, 1848) comme les plus récentes. Sans elles, les journaux (écrits, parlés) ayant de plus en plus de difficulté financière à expédier des correspondants à l’étranger et étant soumis à des demandes croissantes, ne seraient pas informés. Ces agences sont toutefois confrontées à des biais nationaux et donc épistémologiques (l’AFP a un problème avec les langues, notamment en Asie où ses correspondants confondent souvent le chinois, le japonais et le coréen). Rappelons que l’a guerre de 1870 est due, en partie, à une erreur (volontaire ?) de traduction entre la Continentale et Havas. Aujourd’hui, les agences sont concurrencées par les multinationales, notamment les GAFA qui contrôlent de nouveaux moyens d’information (Facebook), relayent des « fake news » et sont facilement manipulables. Des agences alternatives ont donc été mises sur pied (comme alterinfonet, elle-même très étrange).

Comment la Chine est-elle en train d’apprendre à se servir de ces modes de communication ? Créé-t-elle son propre modèle ou suit-elle des exemples ?

Barthélémy Courmont : Depuis plusieurs années, la Chine a compris que son affirmation de puissance passe par une stratégie de soft power, et celle-ci suppose notamment une meilleure communication extérieure. Pékin a ainsi développé, en plus de son agence Xinhua, des médias en langue étrangère comme Global Times ou CGTN (qui existe en plusieurs langues), qui sont aujourd’hui incontournables et diffusent dans le monde entier la position chinoise. Sur ce point, la Chine a pris exemple sur les puissances occidentales, consciente de l’impératif d’être compétitive sur le terrain de la communication, afin de ne pas laisser à d’autres la possibilité de commenter l’actualité et d’imposer leur vision du monde. Il s’agit donc d’une des caractéristiques de la politique internationale de la Chine depuis une quinzaine d’années. 
La Chine est un régime autoritaire, où la liberté d’expression des médias n’est pas garantie. On le voit avec les journalistes étrangers qui sont parfois contraints de quitter le territoire, et les pressions sont encore plus forts sur les médias chinois. C’est la différence fondamentale avec les démocraties occidentales, dans lesquelles les journalistes sont libres. Cela signifie aussi et surtout que les agences qui diffusent la communication chinoise servent Pékin, et offrent une image positive de la Chine, tout en occultant les sujets sensibles. Le « modèle » chinois serait ainsi celui d’une communication contrôlée mais largement diffusée et compétitive, fortement inspiré par l’exemple occidental, américain en particulier, mais apposant ses propres caractéristiques. À ce titre, il faut noter que si ce type de communication trouve ses limites auprès des pays occidentaux, il s’avère plus performant dans d’autres régions où la voix de Pékin est jugée plus crédible.

Quels sont ses objectifs à court/moyen et long terme ?

Barthélémy Courmont : La Chine a besoin de soigner son image, il en va de sa capacité à imposer son modèle dans les sociétés en développements, et à se faire accepter par les autres grandes puissances. L’objectif est donc de servir sa stratégie de puissance et de soft power. Il est important aussi pour Pékin de contrer la communication des démocraties occidentales, et ainsi de proposer une autre lecture, souvent déformée, de la réalité. Une « autre vérité » en quelque sorte.

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