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Barry Goldwater durant un meeting présidentiel en 1964.
Barry Goldwater durant un meeting présidentiel en 1964.
©AFP

Précurseur de Reagan

Si vous ne vous souvenez pas de Barry Goldwater, son destin préfigure pourtant peut-être celui d’Eric Zemmour

Malgré sa défaite à l'élection présidentielle américaine de 1964, Barry Goldwater a construit les fondements de ce qui allait devenir la droite reaganienne. Faire bouger les lignes après une défaite, tel pourrait être le destin d'un polémiste du côté de chez nous.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

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Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Atlantico : Aux États-Unis, il y a plus de 50 ans durant l’élection présidentielle de 1964 Lyndon Johnson candidat démocrate sest retrouvé face à un opposant républicain ultra-conservateur en marge dun parti plutôt modéré : Barry Goldwater. Qua eu cette candidature pour conséquence pour le camp Républicain ?

Jean-Éric Branaa : Les républicains ont effectivement découvert Barry Goldwater lors de la campagne présidentielle de 1964. C’était un ancien sénateur démocrate de l’Arizona, qui a changé de parti et a remporté la primaire du parti républicain en s’appuyant sur un livre, la Conscience d’un Conservateur, dans laquelle il a posé les bases de ce qui a été très vite qualifié d’ultra-conservatisme. Pour lui le gouvernement était l’ennemi de la liberté, et il réclamait la suppression de la sécurité sociale, l’interdiction du contrôle syndical, que les États-Unis quittent l’ONU et, pour se défendre contre l’URSS, que l’usage de l’arme nucléaire tactique soit légitimé. Sa campagne a fait exploser idéologiquement le parti républicain mais il a percé a permis dans l’ancien Sud confédéré acquis jusqu’alors aux démocrates, qui étaient alors encore des ségrégationnistes. Dans son sillage, Nixon, et surtout Reagan, ont émergé.

Gerald Olivier : Barry Goldwater était conservateur et non ultra-conservateur. La qualification « d’ultra » venait de ses détracteurs. En fait Il s’opposait à la  « nouvelle donne » ( New Deal ) de Franklin Roosevelt, mise en place dans les années 30 parce qu’elle avait étendu les pouvoirs du gouvernement fédéral, aux dépens de celui des Etats et fondamentalement transformé la vie des Américains. Barry Goldwater prônait un gouvernement limité dans la tradition américaine. La mise en place de l’État providence, à partir des années trente, en réponse à la crise de 1929, à travers les politiques de la Nouvelle Donne, avait divisé le parti Républicain. Les modérés, l’aile dite « libérale » s’accommodait de cette transformation, elle était représentée par le gouverneur de New York, Nelson Rockefeller. L’aile conservatrice, emmenée par Goldwater, prônait un retour en arrière. 

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Goldwater a emporté la nomination républicaine pour l’élection présidentielle de 1964, au prix d’une division profonde du parti. Et face à une Amérique encore sous le choc de l’assassinat du président John Kennedy en novembre 1963. Ses chances étaient quasi-inexistantes et il fut largement battu lors de l’élection présidentielle de 1964. Toutefois sa nomination illustre à la fois l’émergence des Etats de l’ouest dans l’Amérique de l’après-guerre, face aux vieux Etats du Nord-est, et la persistance d’une culture de la « self-reliance » axée sur la défense des libertés individuelles, face aux nouvelles attentes en matière de justice social et de redistribution. Il a perdu, mais ses idées sont devenues le socle du conservatisme moderne incarné par Ronald Reagan, qui fut élu gouverneur de Californie dès 1966, puis président des Etats-Unis 15 ans plus tard. 

Aujourd’hui les historiens font de Goldwater le père spirituel de la révolution conservatrice qui s’est emparé de l’Amérique dans les années 1980. 

Atlantico : Le parcours actuel d’Éric Zemmour laisse-t-il prévoir une fin comparable à celle de ce malheureux candidat républicain ? Sans parti, un tel parcours est-il seulement voué à être une étoile filante dans le paysage politique ? 

Jean-Éric Branaa : Sans aucun doute, quelques points communs peuvent être relevé entre Barry Godwater et Eric Zemmour : tous les deux sont juifs, tous les deux parlent aux électeurs de droite, tous les deux se sont lancés avec un livre qui constitue leur base de référence à partir de laquelle ils veulent construire une nouvelle voie qu’ils proposent aux électeurs de leur camp… Dans les grandes lignes, on retrouve aussi une pensée idéologique qui semble commune, avec un anti-étatisme maximaliste et un rejet du centrisme. Se lancer sans parti n’est évident pas la configuration le plus favorable pour réussir, dans le cas de Zemmour. Pour autant, il s’appuie sur l’exemple de la réussite d’Emmanuel Macron et, surtout, sur celle de Donald Trump, qui s’est présenté contre le parti républicain, a réussi un véritable tour de force avec son OPA réussie sur ce parti, et du ralliement des cadres les plus éminents qu’il a enregistré après sa victoire. C’est pourquoi la comparaison avec Trump, qui s’inscrit aussi dans une filiation de Goldwater, semble plus proche de la réalité.

Gerald Olivier : N’importe quel candidat qui va vouloir rassembler les droites avec des éléments que les médias assimilent à l’extrême-droite va voir se dresser devant lui un « front Républicain » auto-proclamé. Jean Marie Le Pen a été stigmatisé en 2002, Marine Le Pen souffre encore de ce handicap aujourd’hui, en dépit de ses tentatives pour dédiaboliser le RN. Vue l’emprise de la gauche sur les médias et sur le discours politique en France, quiconque voudra inclure toutes les droites dans la droite sera condamné à l’échec. 

Éric Zemmour a fait de l’identité nationale sont thème fédérateur. Il dénonce une immigration de masse qui transforme la nation française, et un multiculturalisme qui dissout la culture française dans une vacuité « droit-de-l’hommiste ». Le fameux « grand remplacement ». Et il critique le laxisme de l’Etat qui a abandonné la politique d’assimilation, celle-là même qui avait permis à la France d’intégrer les précédentes vagues d’immigrants. Il est à craindre que s’il était élu, la mise en place de sa politique se heurte à des résistances, voire des violences. Je crains que cette perspective n’effraie les électeurs. Et je crois que le moment venu toute la gauche, de Bayrou à Poutou en passant par Macron et Mélenchon, agiteront ces peurs pour diaboliser Zemmour.  

En 1964, les Démocrates avaient réussi à diaboliser Goldwater, en lui collant l’étiquette « d’ultra-conservateur ». Le contexte était différent. La crainte des Américains concernait une guerre nucléaire avec l’URSS. La crise des missiles de Cuba, en novembre 1962, était fraîche dans les mémoires. Les Démocrates avaient donc dépeint Goldwater comme celui qui allait précipiter la troisième guerre mondiale. Un spot publicitaire, devenu légendaire aux Etats-Unis, montrait une jeune fille effeuillant une marguerite au rythme des propositions de Goldwater et la chute du dernier pétale coïncidait avec l’explosion d’un énorme champignon atomique. Cette image a durablement frappé les consciences aux Etats-Unis.

Atlantico : Alors que Barry Goldwater a échoué à l’élection présidentielle américaine de 1964, il a pourtant préfiguré les thèmes du « reaganisme » quelques années plus tard. A-t-il réellement posé les bases de nouveaux thèmes et dune nouvelle stratégie politique chez les Républicains ? Une défaite d’Éric Zemmour pourrait-elle provoquer une situation similaire tant il installe les thèmes dans la campagne ? 

Jean-Éric Branaa : L’adhésion à Goldwater  a été largement acquise en réaction au New Deal de Franklin Roosevelt et de ses successeurs, qui a réveillé les conservateurs à travers tout le pays.  Il est vrai que les nouveautés qui l’ont accompagné, dans son idéologie, ses modes de communication et d’organisation se sont installés durablement. On a coutume de dire qu’il y a eu une réaction au progressisme qui s’est développé dans les années 60 et qui n’a jamais été accepté par une grande partie des Américains, notamment dans les campagnes. Le jet du centrisme est un des symptômes évident de cette mutation, que l’on a observé avec Wallace quatre ans plus tard, puis avec Nixon, Reagan, et Trump.  Dès 1955, William Buckney, qui sera un des plus fervents soutien de Goldwater écrivait que le centrisme est «politiquement, intellectuellement et moralement répugnant.»

Aux États-Unis, cela a donné un mouvement de plus en plus extrême, qui est parti de la base, appelé le Tea Party. Peu à peu, les républicains modérés n’ont plus eu d’espace et Trump est devenu une figure qui domine la vie politique du pays à droite. Il est un peu hardi de prétendre qu’Eric Zemmour jouera un tel rôle dans la vie politique française mais il a clairement inscrit son action dans une telle dynamique, parlant d’un rapprochement des droites, sans adoucir son propos pour séduire le centre, qu’il ignore totalement. 

Gerald Olivier : Par sa défense des libertés individuelles, par sa volonté de réduire le rôle et la taille de l’Etat, par son soutien aux droits des Etats, contre ceux du Gouvernement Fédéral, Goldwater a en effet posé les bases du Reaganisme. La formule célèbre de Reagan était « Le gouvernement n’est pas la solution, c’est le problème ». Toutefois force est de constater que ce qu’on a appelé la « révolution conservatrice » a échoué ! Le gouvernement fédéral est plus puissant que jamais aujourd’hui et il cherche tous les jours à étendre ses pouvoirs, on le constate encore avec l’obligation vaccinale que Biden tente d’imposer. L’Etat providence est plus étendu que jamais. Ce qu’on appelle « l’Etat nounou » n’est plus un privilège français ou européen. Les politiques de redistribution se sont multipliées aux Etats-Unis. La défense des valeurs dites « traditionnelles » n’a pas empêché l’effondrement de la famille traditionnelle aux Etats-Unis, au profit de familles dites recomposées et d’arrangements alternatifs au nom d’une identité sexuelle déboussolée… La seule véritable conséquence de la Révolution conservatrice c’est l’explosion de la dette publique. Reagan a voulu limiter la taille du gouvernement fédéral, en faisant baisser les impôts. Il espérait que, privée de ressource la « bête » n’aurait d’autre choix que de limiter son appétit. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Le gouvernement s’est mis à vivre à crédit. Il s’est endetté sans réduire ses dépenses. Quarante ans après l’élection de Ronald Reagan la dette publique américaine approche des 30 mille milliards, soit 150% du PIB et personne ne semble s’en soucier… 

Eric Zemmour se réclame d’une forme de gaullisme, d’une France forte fière et indépendante et il se présente aussi comme un candidat anti-système. Il ne vient pas du sérail politique. Goldwater a lui conquis le parti de l’intérieur et a fait infléchir la tendance dominante du parti Républicain. S’il y a un parallèle à établir entre la politique américaine et Eric Zemmour c’est plus avec Donald Trump, dont le De Gaulle serait Ronald Reagan. 

Zemmour va peut-être susciter des vocations, mais pour l’instant, s’il est Goldwater, on lui cherche son Ronald Reagan. Il n’y a personne à droite, au sein des partis établis, qui puisse reprendre son flambeau. La candidature d’Éric Zemmour met en valeur la faiblesse de LR et de ses dirigeants, et surtout illustre  la méfiance des électeurs à leur égard. Le discours LR tient la route, mais depuis quarante ans il n’est pas suivi d’actes. Zemmour offre l’occasion aux électeurs LR de dire « y en a marre ». Emmanuel Macron a fait exploser le PS en 2017 et Eric Zemmour va faire exploser LR en 2022. 

Il faudrait quelqu’un de charismatique derrière pour recoller les morceaux et récupérer au passage le centre droit et une partie du RN pour refonder une droite forte et large. En 1964 quand Goldwater est candidat à la Maison Blanche, Reagan convoite déjà la gouvernance de la Californie qu’il va conquérir deux ans plus tard. Qui en France peut jouer ce rôle ?  

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