Sérotonine : et si le dernier roman Houellebecq était un roman beaucoup plus catholique qu’on ne l’a vu ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
Sérotonine : et si le dernier roman Houellebecq était un roman beaucoup plus catholique qu’on ne l’a vu ?
©Thomas SAMSON / AFP

Analyse de texte

Sérotonine : et si le dernier roman Houellebecq était un roman beaucoup plus catholique qu’on ne l’a vu ?

Dans un entretien accordé à Atlantico, le cardinal Robert Sarah a commenté le dernier chapitre du dernier roman de Houellebecq, Sérotonine, en disant qu'il était "tout à fait catholique".

Julien Leclercq

Julien Leclercq

Julien Leclercq vient de publier « Catholique débutant » aux éditions Tallandier. Il dirige également la revue numérique http://lenouveaucenacle.fr

Voir la bio »

Atlantico : Dans un entretien accordé à Atlantico, le cardinal Robert Sarah a commenté le dernier chapitre du dernier roman de Houellebecq, Sérotonine, en disant qu'il était "tout à fait catholique". Partagez-vous ce jugement ?

Julien Leclercq​ : Je partage l’analyse du cardinal Sarah. Sérotonine ne constitue pas à proprement parler un « roman chrétien », car la question de Dieu n’est que trop peu évoquée - mais, en revanche, si les dernières lignes du roman m’ont autant bouleversé, c’est précisément parce qu’elles résument toute la puissance du message chrétien. J’ai quelques réserves sur la qualité littéraire de l’ensemble de l’ouvrage, mais les deux dernières pages subliment le reste qui est parfois un peu bancal. Après une longue introspection intérieure pour déterminer si le suicide était une bonne option, le narrateur confie : « Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des coeurs (…) Est-ce qu’il faut vraiment que je donne ma vie pour ces minables ? ». Il faut également prendre en compte l’érudition du cardinal Sarah, lorsqu’il déclare que c’est « tout à fait catholique », il entend aussi « catholique » au sens étymologique de « l’universel ». Le dernier chapitre de Houellebecq est avant tout une réflexion sur la destinée de l’humanité, partagée entre l’immanence et la transcendance, et la grande dépression collective causée par la disparition du sacré. 

Michel Houellebecq a plusieurs fois déclaré être très inspiré par un grand auteur chrétien, Joris-Karl Huysmans, et a affirmé ne plus être athée dans un entretien accordé à La Vie en 2015. Quelle place à la religion catholique dans l'oeuvre de Houellebecq ? Y a-t-il une authentique interrogation religieuse ou peut-on plutôt parler d'esthétique chrétienne ?

Oui, et, d’ailleurs Huysmans est un converti, qui a choisi l’Eglise pour, je cite, sortir de « l’impasse naturaliste », comprendre l’explication scientifique et rationnelle du monde. Il raconte sa conversion dans En Route, paru en 1895, à la fin d’un XIXe siècle épris de scientisme et de positivisme. De ce point de vue, la comparaison avec Houellebecq est flagrante : les deux s’interrogent sur le sens de la vie et la présence d’un Dieu dans une époque qui érige la science et la raison en figures tutélaires. Houellebecq y ajoute le consumérisme et l’hédonisme induits par le capitalisme. Je ne peux affirmer qu’il y a une « esthétique chrétienne » chez Houellebecq, mais il y a une véritable appétence pour la question de Dieu. Houellebecq a aussi confié ne pas aller à l’église, mais qu’il voulait que les églises soient toujours présentes et accueillantes, au cas où il avait envie d’y retourner. Dieu est une (sainte) tentation chez Houellebecq, celle qui lui ferait dépasser l’absurdité du monde contemporain. Il me semble que c’est la première apparition de Jésus dans un de ses livres. Que cela survienne dans les dernières pages du roman, présage en tout cas d’un approfondissement ultérieur de cette question au cours de son oeuvre. 

Michel Houellebecq semble souvent accorder une place importante à la religion dans sa quête du bonheur, qu'il oppose à la dépression rampante de notre société matérialiste livrée à la consommation de masse. « Je reste persuadé que tout bonheur est d’essence religieuse » avait-il déjà déclaré en 1996 à Sébastien Lapaque dans la revue Immédiatement. Le christianisme est-il devenu pour Houellebecq une sorte d'antidote à la société qu'il abhorre ?

Houellebecq est celui qui comprend le mieux notre époque, car son diagnostic est implacable : le consumérisme, l’individualisme, et, surtout, la victoire des plus forts sur les plus faibles dans un contexte de guerre économique (et il s’inclut dès Extension du domaine de la lutte dans le camp des losers), constituent les grandes causes non pas du malheur, mais de l’absence de bonheur du monde moderne. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Ce bonheur qui fuit le personnage houellebecquien, recherché dans la vaine satisfaction des sens ou les plaisirs furtifs et médiocres, peut se trouver dans le ciel. Le christianisme n’est pas encore devenu l’antidote pour sauver le monde, du moins pas explicitement, dans son oeuvre. Je prends cependant les paris : après le constat du malheur de l’homme sans qualité (d’ Extension du domaine de la lutte à Sérotonine), du non-sens de la quête effrénée de la jouissance (Plateforme), de l’impossibilité de la science de répondre aux grandes questions contemporaines (Les Particules élémentaires, La Possibilité d’une île), et face au péril islamique (Soumission) le christianisme sera pour Houellebecq la grande interrogation qu’il affinera au fil de ses livres prochains. La figure du Christ à la fin de Sérotonine est un pivot décisif pour une nouvelle quête spirituelle et littéraire pour répondre à la médiocrité de notre temps qui refuse le dépassement de soi. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !