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Le mouvement populaire "du 23 juin" manifeste actuellement au Sénégal et souhaite "tout sauf Wade-père en 2012".
Le mouvement populaire "du 23 juin" manifeste actuellement au Sénégal et souhaite "tout sauf Wade-père en 2012".
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Été africain

Sénégal : Wade et "les travers d'une gouvernance improvisée"

Le Sénégal connait actuellement de violentes protestations. Au pouvoir depuis 2000, le Président Wade vise un troisième mandat, mais a dû renoncer à un projet de loi controversé qui aurait instauré l'élection simultanée du président et du vice-président avec seulement 25 % des voix. Selon Etienne Smith, chercheur en sciences politiques, Abdoulaye Wade use d'une "gestion patrimoniale et peu orthodoxe de l'Etat".

Etienne Smith

Etienne Smith

Etienne Smith est chercheur en science politique à l'Université Columbia  et ancien enseignant à Sciences Po-Paris.

Il est l'auteur de L'Afrique: histoire et défis (Ellipses, 2009)

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Atlantico : Comment qualifier les deux mandats d'Abdoulaye Wade ? On évoque une gestion personnelle, patrimoniale, une instrumentalisation de la justice ainsi que des scandales et des règlements de comptes politiques...

Etienne Smith : Les scandales de corruption et l'instrumentalisation de la justice ne sont pas l'apanage du régime Wade, mais ils y ont pris en effet des proportions peu communes. De nombreuses affaires ont révélé une gestion patrimoniale et peu orthodoxe de l'État. La multiplication des agences en charge des grands travaux ou des grands événements, confiée à son fils, sa fille ou des proches, responsables de budgets colossaux mais hors de tout contrôle véritable, et fonctionnant parfois comme un État parallèle, ont été la marque du régime Wade.  Alors que l'Etat n'avait jamais été potentiellement aussi riche, il sort, paradoxalement et institutionnellement, affaibli et à court d'argent de cette décennie. Le président ne brille pas par son  « sens de l'Etat » et s'est publiquement félicité d'être le « premier informel de ce pays ».

Mais il faut distinguer ses deux mandats. Au cours du premier mandat, le pays a connu une embellie économique qui a fait passer au second plan les scandales de corruption et l'affaiblissement des institutions. Le second mandat, au contraire, a mis à nu les travers de sa gouvernance improvisée, dans un contexte de crise énergétique et de hausse des prix des biens essentiels. Désormais, revendications socio-économiques, exaspération face aux délestages chroniques d'électricité et inquiétudes sur l'avenir des institutions démocratiques se conjuguent, alimentant une impopularité sans cesse croissante. Les signes annonciateurs n'ont d'ailleurs pas manqué : sa réélection dès le premier tour en 2007 n'avait  pas suscité de grand enthousiasme populaire et son parti a connu un sérieux revers électoral dans les grandes villes lors des élections locales de 2009.

Le fait marquant du second mandat, c'est la prise progressive du pouvoir par Karim Wade, qui contrôle de plus en plus de leviers de commande au sein de l'État et du PDS (Parti Démocratique Sénégalais).  En 2009, Wade a fait de son fils, pourtant battu lors des élections locales à Dakar quelques semaines plus tôt, une sorte de premier ministre bis, en charge de trois ministères aux budgets conséquents (Coopération Internationale, Infrastructures et aménagement du territoire, Énergie). Et ce, malgré des conflits d'intérêts évidents puisque son fils est omniprésent dans l'économie du pays grâce aux missions confiées par son père.

Wade en est à son 6ème Premier ministre ? Est-ce le signe d'une instabilité ?

La durée moyenne est d'un peu moins de deux ans par Premier ministre, ce qui n'est pas en soi le signe d'une instabilité majeure. Plus significatif est le fait que deux d'entre eux, Idrissa Seck (2002-2004) et Macky Sall (2004-2007), ont fait les frais de leur antagonisme avec le fils du président, Karim Wade, entraînant leur disgrâce brutale. C'est au niveau ministériel que l'instabilité a été la plus forte, avec une valse ininterrompue de ministres, de conseillers et de gouvernements souvent pléthoriques. Les réaffectations budgétaires au profit des agences gérées par les enfants de Wade ont entravé la continuité et la lisibilité des politiques publiques des ministères.

Wade a opéré des réformes institutionnelles majeures sans aucune cohérence autre que ses intérêts politiques : passage du mandat présidentiel de 7 à 5 ans, puis de nouveau à 7 ans, suppression puis recréation du Sénat dont la majorité des membres sont nommés directement par le président, suppression puis retour du Conseil économique et social, report des législatives en 2006, création d'un poste de vice-président jamais pourvu, projet de redécoupage administratif en vue des élections pour affaiblir l'opposition.

La  Constitution de 2001 a été modifiée par voie parlementaire en moyenne tous les six mois. Loin d'avoir joué son rôle de gardien de la Constitution, Wade s'est servi de celle-ci comme d'un outil quasi-personnel pour son combat politique. Le projet de réforme constitutionnelle, rejeté ce 23 juin, n'était que le dernier d'une longue série de réformes constitutionnelles à la convenance du prince, aux antipodes de l'impartialité républicaine normalement attendue d'un chef de l'Etat.

(Épisode 1/3)
Épisode 2 : "L'opposition sénégalaise a gagné la bataille de la rue"

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