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Énergie, 5 ans après : la loi a ouvert la concurrence, EDF l'a étouffée...
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EDF et les autres

Énergie, 5 ans après : la loi a ouvert la concurrence, EDF l'a étouffée...

Cinq ans après le vote de la loi ouvrant la concurrence dans le marché de l'énergie (1er juillet 2007), le marché est toujours dans une situation de quasi monopole, EDF ayant tout mis en œuvre pour défavoriser les opérateurs alternatifs.

Pascal Perri

Pascal Perri

Pascal Perri est économiste. Il dirige le cabinet PNC Economic, cabinet européen spécialisé dans les politiques de prix et les stratégies low cost. Il est l’auteur de  l’ouvrage "Les impôts pour les nuls" chez First Editions et de "Google, un ami qui ne vous veut pas que du bien" chez Anne Carrière.

En 2014, Pascal Perri a rendu un rapport sur l’impact social du numérique en France au ministre de l’économie.

Il est membre du talk "les grandes gueules de RMC" et consultant économique de l’agence RMC sport. Il commente régulièrement l’actualité économique dans les décodeurs de l’éco sur BFM Business.

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Atlantico : Le 1er juillet 2007, le marché de l’énergie ouvrait ses portes à la concurrence. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le bilan n’est pas fameux : cinq ans après, moins de 5% de la clientèle d’EDF s’est tournée vers la concurrence, quand GDF-Suez a perdu 10% de ses clients particuliers. Comment expliquer cette situation ?

Pascal Perri : Le premier point est que, durant tous les débats qui ont précédé le vote de la loi NOME (Nouvelle Organisation des Marchés de l’Electricité), les signaux politiques et économiques envoyés aux marchés étaient contradictoires, et très hésitants. L’incroyable tour de passe-passe de la communication d’EDF est d’avoir réussi à convaincre que cette nouvelle loi allait faire monter les prix ! L’ambition de cette loi était plutôt de créer une situation de concurrence destinée à faire baisser les prix. En outre, on a vraiment l’impression que la France est entrée à reculons dans ce nouveau marché de l’électricité.

Par ailleurs, il y a une très forte présence de l’ancien monopole sur le marché. Nous sommes face à une entreprise historique, qui a eu le temps de cultiver une relation économique presque sentimentale avec les consommateurs, et qui contrôlait la totalité du marché. Il faut du temps pour changer les choses, d’autant plus quand la transition se complique du fait de l’hésitation politique. EDF a utilisé tous les leviers pour conserver ses propres clients. Même si ce n’est plus le cas aujourd’hui, durant quelques années, un retour vers l’opérateur historique après qu’on l’avait quitté pour une offre alternative était assorti d’une pénalité. Avant d’être aboli, ce principe a tout de même laissé des traces dans l’opinion. Enfin, il y a toujours une « prime au sortant » : EDF a multiplié les efforts de communication et de publicité pour conserver ses parts de marché. Aujourd’hui, la situation économique est invivable pour les opérateurs alternatifs : c’est le seul marché dans lequel le prix de gros et supérieur au prix de détail. Comment voulez-vous qu’un nouvel opérateur débarque sur le marché avec un modèle économique rentable ?

En réalité, le coût de transport de l’énergie, ajouté au monopole qui existe toujours quant à la production de cette énergie, ne favorisent pas cette concurrence. L’opérateur historique d’électricité vend ainsi son mégawatt-heure à un prix que beaucoup considèrent comme largement au-dessus de ses coûts de production, ce qui a pour effet de rendre quasi impossible aux nouveaux entrants une opération bénéficiaire. Plus clairement, on leur interdit presque de faire des profits. La marge se joue sur la commercialisation, soit environ 2% de la facture…

La situation est-elle la même pour la fourniture d’énergie aux professionnels ?

La concurrence est un peu plus présente, mais là encore de manière très insuffisante, en ce que le rapport de force entre l’ancien monopole et les nouveaux acteurs est strictement le même.

On a vu se développer aujourd’hui des cabinets qui gèrent l’optimisation énergétique des entreprises, ce qui est bien mais demeure une sorte de pis-aller.

Est-ce la concurrence elle-même (dans ce secteur énergétique) que l’on doit remettre en cause ? L’ouverture à la concurrence était-elle vraiment une bonne idée ?

L’essentiel est surtout de créer les vraies conditions nécessaires à une concurrence. Par exemple il faudrait pouvoir autoriser les nouveaux opérateurs à investir sur les tranches nucléaires, revoir le prix de l’électricité de base nucléaire, en tenant compte du fait que l’ancien monopole a commis de très graves erreurs en termes d’investissements : tous les coûts de déconstruction et de prolongation des durées de vie des centrales n’ont pas été provisionnés.

La situation actuelle est donc telle que tout le monde paie une gestion hasardeuse et des errements d’investissements (les produits spéculatifs sur les marchés ou els investissements en Amérique du Sud par exemple…) qui font que le consommateur doit payer deux fois. C’est la raison pour laquelle EDF a fait augmenter les prix de l’électricité, afin de refinancer, en quelque sorte, ce qui aurait déjà dû être provisionné, à savoir ces coûts sur les centrales. Ces conditions rendent donc quasi impossible toute vraie concurrence.

Concrètement, comment établir cette vraie concurrence et donner les moyens aux opérateurs alternatifs de "grignoter" des parts du marché ?

Tout d’abord, il faut vendre le mégawatt de production à base nucléaire entre 30 et 32 euros, contre environ 49 euros actuellement. La commission de régulation de l’énergie avait estimé que le coût de production réel, en intégrant une petite marge, était à peu près à 32 euros, ce serait donc logique.

L’échec de la concurrence dans ce secteur énergétique peut-il renvoyer à une remise en cause de la privatisation de ce domaine ?

Je ne pense pas. Ces grands marchés sont accessibles aux entreprises privées. Si on analyse le marché, deux entreprises sont toujours des filiales de l’entreprise dominante, et notamment ERDF, et sont chargées du transport et de la distribution de l’électricité, chez les particuliers comme les entreprises. Il est alors difficile de mettre au point l’ouverture d’un marché quand d’un côté l’entreprise historique conserve un quasi-monopole (95%) de distribution, et de l’autre conserve aussi un monopole dans la production de l’énergie la plus économique, c’est-à-dire celle qui provient des centrales nucléaires.

Dans une situation comparable, lorsqu’on a voulu ouvrir le secteur ferroviaire à la concurrence, on a séparé en deux les activités : une activité de réseau, et une autre de service (le transport de personnes et de marchandises). Là, nous sommes encore dans une situation où la même entreprise conserve les deux monopoles (production et distribution) sur la majeure partie de l’électricité produite en France. Cette loi a été votée dans des conditions un peu baroques : le lobbying d’EDF à l’Assemblée Nationale est extrêmement puissant, tout comme à l’autorité de régulation : ils ont des hommes bien placés. Il existe donc à la fois une politique de capture de la norme juridique de la part d’EDF afin de défavoriser les nouveaux entrants, et aussi cette capacité d’EDF à imposer les prix, du fait de leur poids sur le marché. La privatisation ne correspond donc à rien.

Autrement dit, la concurrence est ouverte juridiquement, mais cette ouverture a vite été contrebalancée dans les faits, par le maintien d’une situation de monopole ou quasi-monopole…

C’est exactement ça. La concurrence est la règle a priori, mais on n'a fait accompagner cette loi d’aucune condition qui lui aurait permis d’être appliquée dans les faits.

Ce constat dressé, des améliorations sont-elles possibles ? La loi doit-elle être modifiée ou les règles du jeu doivent-elles changer ?

Je crois qu’il n’y a pas cinquante solutions. On peut toujours trouver des artifices, ou des gadgets tels que les compteurs intelligents, qui vont permettre de rééquilibrer un tout petit peu les rapports de force. Mais ces détails, si utiles soient-ils, ne changeront pas le fond du problème. Avant tout, il faut permettre aux opérateurs alternatifs d’acheter l’électricité en gros, à un prix qui soit inférieur au prix de détail. A défaut, il n’existe pas de modèle économique.

Propos recueillis par Romain de Lacoste

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