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Santé, économie, démocratie : le match Asie / Occident des préférences collectives révélées par le Covid
©HECTOR RETAMAL / AFP

A qui appartient l’avenir ?

Santé, économie, démocratie : le match Asie / Occident des préférences collectives révélées par le Covid

Les dirigeants occidentaux répètent que les modèles d’efficacité asiatiques face au Coronavirus ne sont pas transposables car ils contreviendraient à notre conception de la démocratie et des libertés publiques. Est-ce vraiment le cas ? Et que disent nos choix collectifs des efforts ou souffrances que sont capables de supporter nos sociétés respectives ?

Nicolas Marques

Nicolas Marques

est directeur de l'Institut économique Molinari

Docteur en économie (Université d’Aix-Marseille) et diplômé en gestion (EM Lyon), il a débuté sa carrière en enseignant l’économie, avant d’exercer des responsabilités marketing et commerciales dans de grands groupes de gestion d’actifs français.

Chercheur associé depuis la création de l’IEM, en 2003, il est devenu Directeur général de l’institut en 2019. Il est l’auteur de plusieurs travaux sur les enjeux fiscaux, les finances publiques, la protection sociale ou la contribution des entreprises et membre de la Société du Mont Pèlerin.

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Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Atlantico.fr : Les premiers mois de la gestion de la pandémie peuvent être considérés comme le reflet de l’aptitude -ou non- à la gestion de crise des différents gouvernements. Est-il désormais possible de considérer que les politiques sanitaires mises en œuvre sont le reflet de ce que les citoyens des différents pays impactés ont décidé d’accepter comme niveau de contrainte ?

Charles Reviens : L’analyse de la situation exceptionnelle de la pandémie covid-19 impose modestie et analyse multifactorielle fine. Les situations sont changeantes, s’améliorent ou se dégradent très vite, à l’instar de ce qui passe en Autriche : ce pays avait des résultats tout à fait impressionnants au printemps 2020 mais la situation s’est brutalement dégradée à l’automne avec désormais des statistiques de décès covid-19 nettement plus préoccupants que ceux de la France qui ne constitue pourtant pas le benchmark international le plus exigeant. 

La crise sanitaire est en effet un impitoyable benchmark des écosystèmes sanitaires et économiques nationaux. Le Lancet avait publié le 24 septembre une typologie de la gestion covid-19 dans plusieurs pays asiatique et européens en distinguant la connaissance de la situation de la pandémie, l’engagement de la société, les capacités du système de santé, enfin les mesures de contrôle aux frontières.

Comme l’indique ce référentiel, l’acceptabilité des contraintes évoquée dans la question ne constitue qu’une des variables explicatives des différences de performance.

Il faut d’abord tenir compte de la situation de préparation de fait de chaque pays à la crise sanitaire. L’expérience et la sensibilité des pays d’Asie aux questions de maladies infectieuses étaient probalement plus élevées qu’en Occident fin 2019 du fait des expériences des pandémies SARS et MERS qui avaient frappé beaucoup plus durement la zone asiatique. On peut également évoquer les écarts importants de moyens opérationnels sanitaires comme on a pu le constater avec suprise en France avec les pénuries à répétition (masques, lits de réanimation, tests) mais aussi les enjeux de gouvernance publique et sanitaire (caractère centralisé ou décentralisé du système sanitaire, règles d’engagement et process, bureaucratisation…).

Un autre point absolument majeur tient à la réactivité des autorités politiques et sanitaires. On a pu noter que la Corée du Sud disposait d’un test PCR covid-19 homologué dès le 4 février tandis que que les pouvois publics japonais avaient arrêté dès le 25 février une stratégie d’identification et de limitation des clusters, sur la base du constat que l’essentiel des contaminations étaient générées au cours d’interactions sociales spécifiques et qu’il était donc plus utile d’identifier ces situations de contamination le plus en amont possible et réduire leurs occurrences.

Les modalités de la communication publique et la crédibilité de cette communication semblent jouer également un rôle très important. Un civisme élevé couplée à une crédibilité forte des pouvoirs publics permettent d’obtenir des résultats meileurs à contraintes formelles équivalente. On peut en outre évoquer l’ampleur des polémiques en tout genre (particulièrement élevée aux Etats-Unis mais loin d’être négligeable en France) qui nuit à la lisibilité et à l’efficacité de l’action tout en étant probablement inéluctable.

Donc le seul enjeu des contraintes vient bas dans l’analyse de la performance des écosystèmes sanitaires face à la pandémie. Il semble qu’il y ait toutefois un continuum entre des mesures de contraintes réelles mais touchant peu de personnes (quarantaine à l’entrée du territoire, isolement effectif voire contraint des personnes contaminées et contaminantes, utilisation des traces numériques des personnes à risque et de leurs contacts) et des mesures de contraintes indifférenciées globales touchant la population dans son ensemble.

La France semble ainsi avoir combiné une forte incapacité à mettre en œuvre et/ou à faire accepter des mesures contraignantes limitées ou ciblées (isolement des personnes contaminées, débats sans fin sur l’application stop-covid, aucun débat sur des restrictions pour les seules personnes à risque…) pour finalement basculer à deux reprise dans la contrainte universelle d’une confinement indifférencié avec attestations obligatoires et amendes à 135 €.

Nicolas Marques : Le gouvernement français était relativement mal préparé et outillé pour gérer une crise sanitaire de ce type. Il est composé de personnes dont l’essentiel des expériences se cantonne à la gestion de crises politiques simples, l’enjeu étant pour eux de définir la politique de communication la plus adéquate et de vérifier qu’elle se déploie bien. Les retours d’expériences de la crise du H1N1 ou des crises sanitaires étrangères n’avaient pas tous été assimilés. L’éventualité d’une crise sanitaire n’avait pas été travaillée de bout en bout par les autorités, contrairement à ce qui avait été fait en Corée du Sud ou en Allemagne. Certes, des travaux d’anticipation avaient été faits en amont, mais sans bouclage opérationnel. On a reparlé dans les derniers jours de l’absence de stock préventif de matériel de protection, alors qu’un avis d’expert recommandait d’accumuler un milliard de masques 10 mois avant le début de la pandémie. Quand la crise est arrivée, elle a été gérée par les autorités sanitaires, alors que les spécialistes français en pilotage de crise sont ailleurs, au ministère de l’intérieur ou des armées, ou sont indépendants, à l’image de Xavier Guilhou ou Patrick Lagadec.

Je ne crois pas que les difficultés rencontrées dans la gestion de cette crise s’expliquent par un refus ou une incapacité des Français à assumer des contraintes. Bien au contraire, au final, il est probable que nous aurons à supporter plus de contraintes, ne serait-ce que parce qu’elles seront imposées plus longtemps. De plus, les Français savent être pragmatiques et prennent nombre d’initiatives. On l’a bien vu quand il s’agissait de fabriquer des masques dans les cellules familiales, associatives ou les entreprises. Le problème est ailleurs. Nos décideurs sont mal préparés. Notre millefeuille administratif, loin d’être proactif ou de laisser faire les initiatives est un frein lorsqu’on navigue dans un univers incertain. La communication officielle a été cacophonique voire contradictoire. Bilan, la légitimité publique est faible, d’où l’impression que nos citoyens ne sont pas prêts à accepter un niveau de contrainte élevé. 

D’ailleurs, dans toute une série de domaines, les Français acceptent des contraintes très fortes. Nous sommes, par exemple, un des pays les plus réglementés et fiscalisés au monde, mais ces tendances de fond ont été rendues possibles par le déploiement de narratifs les présentant comme des bonnes nouvelles. Dans la gestion de la Covid, les narratifs officiels ont été contreproductifs.

Atlantico.fr : On affirme souvent que la différence de gestion dans la pandémie peut trouver son origine dans l’opposition démocratie libérale contre régime plus autoritaire, cette opposition n’est-elle pas à la fois réductrice et partiellement erronée ?

Charles Reviens : Je trouve cet axe de distinction peu explicatif pour analyser les écarts de performance entre pays. On peut ainsi voir la très grande diversité des situations des pays d’Europe qui sont pourtant tous des démocraties libérales. L’écart était manifeste notamment pendant le printemps et renvoie à des politiques différenciées plutôt qu’à la nature des régimes.

Nicolas Marques : Je ne pense pas que l’opposition démocratie libérale ou régime autoritaire détermine la capacité de réaction face à ce genre de pandémie. Quand on regarde les grandes zones, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord sont les zones où la Covid a fait le plus de dégâts, avec respectivement 790 et 750 morts par million d’habitants. Pourtant, l’Amérique du Sud a une tradition démocratique moins stable et enracinée qu’au Nord. En Europe, on observe un écart de 1 à 3 entre la mortalité constatée en Allemagne et en France depuis le début de la pandémie, alors qu’il s’agit de pays tout aussi démocratiques. Au sein du Commonwealth, on constate des écarts de 1 à 10 entre la mortalité en Australie et au Canada, et de 1 à 3 entre le Canada et le Royaume-Uni, alors que ces pays ont la même matrice politique. 

Bien sûr, ces comparaisons ne sont pas à prendre au pied de la lettre, les remontées d’information n’étant pas homogènes, mais elles laissent à penser que la capacité à limiter les dégâts crées par la pandémie est multifactorielle. Ce qui distingue vraiment les pays dans leur gestion de la crise sanitaire, c’est la mise en place plus ou moins rapide d’une stratégie d’« élimination » du virus, avec des phases de réduction des interactions répétées autant de fois que nécessaire, seule stratégie robuste en situation d’incertitude forte à l’égard d’un nouveau virus.

Atlantico.fr : Le point de vue de l’Occident préférant des contraintes moindres mais projetées sur une longue durée face à des pays asiatiques qui acceptent plus de discipline et de mesures drastiques leur permettant de limiter la durée de l’épidémie affiche-t-il plus de faiblesses structurelles ? Notre rapport à l’exploitation de nos données personnelles (applis notamment) ou à l’isolement des cas positifs est-il révélateur de ce point de vue ?

Charles Reviens : Les données de mortalité par unité de population des USA et des 4 principales économies d’Asie (Chine, Japon, Inde, Corée du Sud) et des 4 principales économies européennes (Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie) sont parlantes : écart massif entre 3 pays occidentaux à mortalité élevée et 3 pays asiatique à mortalité très faible, l’Inde et l’Allemagne étant dans une situation intermédiaire.

Nicolas Marques : A l’Institut économique Molinari nous avons une vision différente. On pense que la différence se fait entre des pays acceptant collectivement ou non d’appréhender les enjeux, et d’opter pour une stratégie permettant ou non de limiter les efforts collectifs. En ce sens, les Coréens du Sud ont été extrêmement rationnels. Ils ont déployé une politique qui nous paraissait radicale dès le début de la pandémie, avec un dispositif de traçage, de dépistage et d’isolement structuré et cohérent. En contrepartie, ils ont bien moins entravé la liberté de circulation des populations et leurs résultats sanitaires sont bien meilleurs que les nôtres. Avons-nous mieux préservé nos libertés dans l’Hexagone, c’est peu probable…

Le débat français n’a pas été à la hauteur, comme dans beaucoup de domaines où nous raisonnons à partir de postures hors-sols. Si le traçage pose toute une série de questions légitimes, nous avons refusé de voir que les alternatives étaient au moins aussi problématiques. Faute d’une stratégie de traçage pertinente, nous avons été contraints d’organiser un traçage manuel, intrusif et moins efficace, d’où la mise en œuvre de mesures de confinement plus pénalisantes. Et le gouvernement n’a pas aidé à la clarté du débat et au déploiement d’outils pertinents, en concoctant en silos une application peu efficace et in fine moins utilisée que chez nos voisins. Pourtant, nous sommes déjà tous tracés avec nos téléphones, sans compter l’énorme quantité d’information postée par nos concitoyens sur les réseaux sociaux. Hasard de calendrier, nous avons refusé de déléguer provisoirement l’usage de nos données de mobilité dans le cadre de la lutte contre la pandémie, alors que nous l’acceptons de façon définitive dans le domaine fiscal depuis janvier 2020.  

Cette incapacité à construire des solutions les plus efficaces et les moins coûteuses pour la société ne se limite pas au domaine de la santé. On prétend par exemple préserver le pouvoir d’achat des actifs et des retraites sans développer les fonds de pensions. Cette stratégie n’existe et ne fonctionne nulle part. Elle devient de plus en plus inextricable, comme l’illustre le conflit social de 2019 autour d’un texte qui proposait en catimini de démanteler les réserves des régimes de retraites et les capitalisations collectives. On prétend réindustrialiser le pays en 2020, tout en laissant la fiscalité de production à des niveaux hors normes. Trop souvent, on se satisfait de mots, en espérant que par enchantement, ils seront suivis d’effets. La réalité est malheureusement bien plus prosaïque. Pour qu’une politique publique soit efficace, il faut bien plus que des totems et des paroles.

Atlantico.fr : Si on regarde le nombre de morts, en bilan sanitaire global (covid longs ou toutes maladies confondues) mais aussi sur le terrain de l’économie ou de la démocratie, qui a gagné / perdu le plus sûr chaque terrain ? Et quel est le bilan global ?

Charles Reviens : Le bilan global n’est pas possible à date et on ne peut dresser qu’un bilan provisoire et modeste, l’histoire continuant à s’écrire tous les jours.

La performance globale « covid-19 » doit combiner la minimisation des dégâts et des risques en matière de santé publique et en même temps la limitation de la destruction et déstabilisation du système économique. Il n’y a donc pas d’opposition entre performance sanitaire et performance économique en tout cas ex ante. En revanche une médiocre gestion sanitaire en amont conduit, pour éviter le permis réel ou suppose sur le plan sanitaire, à une stratégie de confinement durable et indifférenciée particulièrement destructrice du tissu économique.

On a vu les écarts de performance sanitaire plus haut. En ce qui concerne la performance économique, on voit bien que les économies les plus affectées (récession de 10 points de PIB comme la France et le Royaume-Uni suivant la dernière prévision du FMI) ne sont absolument pas celles qui ont les meilleurs résultats sanitaires, en tout cas à date. En revanche de nombreux autres pays (Japon, Etats-Unis, Suède…) connaissent des récessions plus modérées (contraction entre 4 et 6 % du PIB) sans lien avec des résultats sanitaires particulièrement variés

 

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