Rester aux côtés du peuple afghan, c’est aussi l’intérêt de l’Occident | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Des enfants de familles afghanes déplacées à l'intérieur du pays, qui ont fui en raison des combats entre les talibans et les forces de sécurité afghanes, dans la ville de Kunduz, le 26 juin 2021.
Des enfants de familles afghanes déplacées à l'intérieur du pays, qui ont fui en raison des combats entre les talibans et les forces de sécurité afghanes, dans la ville de Kunduz, le 26 juin 2021.
©STR / AFP

Solidarité stratégique

Rester aux côtés du peuple afghan, c’est aussi l’intérêt de l’Occident

Alors que les pays de la coalition quittent à un à un le pays, nous avons tout intérêt à ne pas abandonner le peuple afghan.

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique en 2011 auprès de la Task Force Lafayette (forces françaises en Afghanistan). Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

Voir la bio »
Fahimeh Robiolle

Fahimeh Robiolle

Fahimeh Robiolle, est consultante, chargée de cours à l’ESSEC et aux universités de Téhéran et Kaboul et Vice-présidente du Club France-Afghanistan (CFA)

Voir la bio »
Françoise Hostalier

Françoise Hostalier

Françoise Hostalier est ancienne ministre, Président du Club France-Afghanistan (CFA).

Voir la bio »

Pratiquement tous les militaires de la coalition ont désormais quitté le sol afghan laissant derrière eux des bases désertes, du matériel rendu inutilisable de peur qu’il ne tombe aux mains des talibans avec,  pour le peuple afghan, un profond sentiment de gâchis et d’abandon dans un climat de chaos et surtout d’incertitude pour l’avenir.

Les ambassades qui n’ont pas encore fermé, sont prises d’assaut par ceux qui ont le privilège de disposer de moyens pour quitter le pays. Chaque avancée des talibans voit des mouvements de population : il y a ceux qui fuient de peur de se retrouver sous le joug des barbares qui les avaient déjà martyrisés de 1996 à 2001, ceux qui prennent les armes, dont des femmes, parce qu’ils ne veulent pas retourner à une société moyenâgeuse et enfin ceux qui, pour diverses raisons, abdiquent. Et tout cela dans l’indifférence générale…

De leur côté, les postes diplomatiques, devant la réduction de leur protection, ont réduit au maximum leurs personnels et, ayant pratiqué le télétravail pour cause de pandémie de Covid, s’apprêtent à prolonger cette pratique depuis leur pays d’origine ou depuis les pays limitrophes de l’Afghanistan, accentuant l’impression d’abandon.

Inutile de revenir sur l’historique des faits et des manquements qui, depuis 20 ans, ont conduit à la situation actuelle. Rarement un conflit aura été autant commenté, disséqué, instrumentalisé par tous les experts et spécialistes ou prétendus tels. Dommage cependant que, du Vietnam au Rwanda en passant par la Bosnie et l’Irak, sans oublier la Lybie, jamais aucune leçon n’ait été retenue de tous ces échecs et que la communauté internationale ait reproduit les mêmes schémas aboutissant à la même catastrophe : un pays ravagé, des populations exsangues, l’émergence de réseaux mafieux et terroristes de toutes natures.

Certes, la communauté internationale n’est pas seule responsable de cet échec sanglant et de ce désastre en perspective. Néanmoins il est difficile d’ignorer que, depuis déjà plusieurs années, malgré les milliards de dollars dépensés (montant très supérieur au plan Marshall de 1947 pour reconstruire l’Europe après la deuxième guerre mondiale), aucun plan sérieux de développement économique, d’équipement sanitaire et de stratégie pour éradiquer la corruption et la production de drogue n’a vu le jour, et enfin peu d’avancées ont été réalisées dans le domaine de l’éducation. Pourtant des centaines de rapports élogieux des soi-disant développements réalisés par les acteurs internationaux et locaux ont régulièrement vu le jour sans que de véritables contrôles aient été menés. En réalité, quatre-vingts pourcent de la population a continué à vivre dans la précarité et sous le seuil de pauvreté, et actuellement l’épidémie de Covid ajoute à cette souffrance.

Les hommes politiques afghans ont largement leur part de responsabilité dans le désastre et la catastrophe annoncés. Ils continuent à défendre des intérêts partisans, personnels, ethniques ou religieux.

Contrairement à ce qu’avaient annoncé très naïvement de nombreux responsables politiques américains et européens, les talibans n’ont jamais quitté l’Afghanistan. Ils ont simplement fait « profil bas » s’immergeant dans la population et attendant l’heure propice pour la reconquête du pouvoir. Parallèlement la pauvreté, le sentiment d’abandon, l’insécurité, l’absence de perspectives, essentiellement dans les provinces rurales, ont amené les populations à un repli sur leurs traditions et surtout vers la religion. Ainsi, la rupture totale entre les habitants des grandes villes et ceux des campagnes, plus encore qu’entre les générations, rend le pays ingouvernable.

Nous devons nous abstenir de considérer l’Afghanistan avec nos yeux d’occidentaux. Près de 62% de la population a moins de 24 ans. Même si, grâce aux téléphones portables et aux médias locaux, une grande partie de cette jeunesse est avertie et est au courant de ce qui se passe dans le monde, beaucoup de ces jeunes se trouvent contraints de s’engager dans les rangs des talibans : pression du groupe, pauvreté et désœuvrement, manque de perspectives.  De leur côté, beaucoup de filles qui n’ont pas pu fréquenter l’école n’imaginent pas d’autre vie que celle de leurs mères.

La jeunesse éduquée, moderne, connectée avec laquelle nous sommes en relation à travers nos coopérations représente une infime minorité qui cherche à quitter le pays dans la crainte du retour du pouvoir des talibans. Certains réussiront mais d’autres, échoueront dans un camp ou trouveront la mort dans leur périple.

Que faire ?

Profiter que la France a actuellement la présidence du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour impulser un dernier sursaut de la communauté internationale pouvant encore changer le cours de l’histoire si une pression forte et concertée se faisait :

  • sur le Pakistan afin qu’il cesse d’être la base arrière des talibans et maintenant de Daech et d’autres groupes qui sèment la terreur,
  • sur le Qatar qui accueille et offre l’hospitalité depuis des années aux talibans et à leurs familles, afin qu’il leur fasse accepter un cessez-le-feu immédiat, qu’ils regagnent de façon honnête et sérieuse la table de négociation et qu’ils respectent les rares engagements qu’ils avaient pris lors des différentes conférences (Doha et Moscou notamment).
  • sur certains pays limitrophes qui font des déclarations ambigües sur la légitimité des talibans contrairement à d’autres qui sont inquiets du risque de leur retour et qui ont montré, à de nombreuses reprises, leur volonté de trouver des solutions à ce conflit,
  • sur les responsables politiques afghans afin qu’ils se rassemblent autour de la République dans un intérêt unique : celui du peuple afghan et pour soutenir sa mobilisation aux côtés de son armée contre les talibans.

Le soutien à l’armée afghane par la mobilisation nationale « concertée et ordonnée » et les mesures précitées permettraient sans doute d’éviter le pire et de changer la perspective d’un retour des talibans.

L’Afghanistan a montré, au cours de sa longue histoire remontant à l’Antiquité, qu’il avait des capacités de résistance très étonnantes. Alexandre le Grand, Gengis Khan, Tamerlan puis l’empire britannique et l’URSS non seulement n’ont pas pu faire plier ce peuple indocile, mais ont payé leur défaite de graves désordres intérieurs. Aussi, celle de l’incroyable coalition internationale créée en 2001, n’entraînera pas forcément l’anéantissement de l’Afghanistan.

Pour mémoire, après le retrait des États-Unis, Saigon a résisté pendant deux ans à l'armée nord-vietnamienne et ce peuple afghan étonnant peut réserver des surprises.

Une volonté internationale et plus particulièrement celle des européens pour une pression concertée est indispensable pour éviter le pire en Afghanistan et empêcher ce qui pourrait tôt ou tard arriver chez nous. En effet, la négociatrice de paix Dr. Habiba Sarabi (lauréate du prix Simonne Veil 2021) à la cérémonie d'ouverture du forum de Génération d’Egalité s’est tenu fin juin à Paris, conclu avec force : "N'oubliez pas qu'aujourd'hui, nous souffrons de l'extrémisme et du terrorisme dans notre pays, mais gardez à l'esprit que demain, ils frapperont à toutes les portes, en Europe et aux États-Unis".

Françoise HOSTALIER, Ancienne Ministre, ancienne Députée, Présidente du Club France-Afghanistan

Fahimeh ROBIOLLE, Chargée de cours à l’ESSEC, l’Ecole de guerre et l’Université de Kaboul, Vice-Présidente du Club France-Afghanistan

Emmanuel DUPUY, Président de l’IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe), Vice-Président du Club France-Afghanistan.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !