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Un homme portant un masque de protection passe devant la brasserie emblématique Les Deux Magots, fermée et décorée d'ours en peluche assis à des tables, en janvier 2021.
Un homme portant un masque de protection passe devant la brasserie emblématique Les Deux Magots, fermée et décorée d'ours en peluche assis à des tables, en janvier 2021.
©Ludovic MARIN / AFP

Déconfinement

Réouvertures : l’accablant manque de rationalité scientifique du gouvernement face au Covid-19

Le calendrier des réouvertures et les nouvelles étapes du déconfinement ont été dévoilés dans la presse par le Premier ministre, Jean Castex. Beaucoup de questions se posent sur ces décisions et sur ces nouvelles mesures, notamment sur le plan sanitaire. Le gouvernement semble avoir fixé un calendrier sans tenir compte de l'évolution épidémiologique.

Christophe Daunique

Christophe Daunique

Christophe Daunique est consultant en management, spécialisé dans le secteur public. Il publie régulièrement des articles sur son blog personnel (https://christophe-daunique.medium.com/).

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Atlantico : Le calendrier des réouvertures a été dévoilé dans la presse, provoquant des grincements de dents tant les réglementations sont complexes et parfois absurdes. Comment ont été fixées ces conditions ? Cela répond-il à des enjeux sanitaires ou administratifs ?

Christophe Daunique : Il est difficile de savoir qui a réalisé ce calendrier des réouvertures car il y a peu d’informations claires et précises sur le sujet. Je ne peux donc que poser des hypothèses. A mon avis, ce calendrier a probablement été réalisé par des fonctionnaires, avec une première proposition au sein de chaque administration en charge des établissements concernés puis une mise en cohérence à un niveau  interministériel, au sein d’une cellule de type task force dans les Services du Premier ministre, et enfin, un ultime arbitrage au niveau de la Présidence de la République. Les organisations professionnelles concernées ont probablement été consultées, du moins je l’espère, mais je ne pense pas qu’elles aient validé ce calendrier stricto sensu.

Dans un monde idéal, ce calendrier aurait dû faire l’objet d’une véritable concertation entre trois parties prenantes :

  • Les organisations professionnelles, légitimes pour représenter les intérêts de leurs membres mais qui vont avoir un biais naturel à pousser à la réouverture ;
  • L’administration, à qui il revient de rédiger ce calendrier et de d’assurer de sa mise en œuvre ;
  • Les scientifiques, dont le rôle est d’expliquer à toutes les autres parties prenantes la nature des risques associés à chaque réouverture, leur estimation et la manière de les gérer pour sécuriser chaque réouverture.

Il revient ensuite au niveau politique d’arbitrer en tenant compte de l’ensemble des éléments mais sans négliger la dimension scientifique car le premier problème à résoudre est d’abord et avant tout celui de l’épidémie, qui conditionne toutes les autres dimensions. Autrement dit les décisions doivent être prises en tenant compte de la réalité physique de notre monde et j’insiste lourdement sur ce point que je détaillerai dans la question suivante.

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Au-delà de la méthode de réalisation, le principe du calendrier de réouverture est pertinent puisqu’il implique une évolution des mesures de contrôle de l’épidémie en fonction de son statut. En revanche, ce qui est difficilement compréhensible est le fait de fixer ce calendrier en fonction de dates arbitraires qui ne sont pas expliquées. C’est pourquoi je considère qu’il répond davantage à des enjeux politico-administratifs que sanitaires. En effet, la logique sous-jacente est celle d’un desserrement progressif des contraintes pour les établissements concernés, ce qui sous-entend que l’évolution de l’épidémie va être favorable avec une diminution continue du nombre de cas par jour. Or, même si aujourd’hui cette valeur est effectivement en train de diminuer, il n’y a aucune garantie que cette évolution se poursuive. Je rappelle d’ailleurs que ce nombre de cas était restée sur un plateau haut à l’issue du deuxième confinement et n’était jamais repassé en-dessous de la barre des 10 000 cas par jour. Certes la vaccination progresse et les beaux jours sont en train de revenir, et avec eux un effet saisonnier a priori favorable, mais je pense que personne n’est capable de dire si cela suffira pour que cette tendance positive de la diminution du nombre de cas se poursuivre. Je le souhaite mais comme tout le monde, je reste dans l’expectative. 

Dans les musées il faudra 8 m2 par spectateur le 19 mai et 4 m2 le 9 juin. Dans les cinémas, il faudra compter une jauge de 35% le 19 mai et 65% le 9 juin… Les exemples ne manquent pas. Quelles sont les règles qui semblent le plus absurdes sur le plan sanitaire ? 

Christophe Daunique : Avant tout, les règles doivent avoir du sens sanitairement et donc être directement liées au problème à résoudre, à savoir la probabilité d’être contaminé au sein de l’établissement recevant du public. C’est pour cette raison qu’un éclairage scientifique est indispensable. Je l’ai déjà abordé dans un autre article sur les risques en fonction des établissements, le principal mode de transmission du virus est aéroporté. Par conséquent, la probabilité d’être contaminé dans un endroit dépend du comportement des aérosols dans cet endroit ce qui dépend d’un ensemble de facteurs : fréquentation du lieu, densité, type d’activité, aération, durée du passage, port du masque…

La difficulté est que tous ces facteurs constituent un système avec de nombreuses interdépendances donc il est difficile de mesurer précisément la part que représente chacun. Une étude du MIT a tenté de le faire et donne des résultats intéressants qui sont présentés dans cet article. Concrètement le calculateur estime le temps qu'il faudrait à une personne infectée entrant dans l’endroit pour infecter une autre personne présente. Les résultats sont très intéressants :

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  • 47 minutes en moyenne dans un restaurant, en parlant sans masque à deux mètres de distance ;
  • 3 heures en parlant sans masque, à deux mètres de distance avec une meilleure ventilation à on voit bien ici l’importance de la ventilation
  • 18 minutes dans une salle de sport normalement ventilée, sans masque mais à distance, lors d'un effort modéré ;
  • 2 heures dans une salle de sport, masqué et à distance, lors d'un effort modéré à on voit bien l’importance du masque ;
  • 10 heures dans une salle de sport bien ventilée, masqué et à distance, lors d'un effort modéré à on voit encore mieux l’importance du masque et de l’aération.

Qu’en déduire donc par rapport aux règles prévues dans le calendrier de réouverture ?

  • Elles sont partielles car elles ne portent généralement que sur la fréquentation et la densité, au travers de jauges et de nombre maximal de personnes par table ;
  • Elles ne sont pas cohérentes car elles ne traitent pas exactement de la même manière des lieux dont l’activité est proche. Par exemple la jauge pour les musées est exprimée en m²/personne alors que celle pour les bowlings est exprimée en pourcentage de l’effectif autorisé. Dans les deux cas, on est normalement dans un endroit avec port du masque et en mouvement. A la rigueur on pourrait considérer que l’effort est plus important dans un bowling que dans un musée mais dans ce cas rien ne justifie que les jauges ne soient pas exprimées dans la même unité. Par ailleurs, rien ne justifie que les jauges évaluent entre deux dates, le risque de contamination lié à l’établissement ne variera aucunement entre les deux. A la rigueur, si le nombre de cas continue à diminuer, c’est la probabilité qu’une personne porteuse du virus soit présente qui va diminuer.
  • Elles ne sont pas expliquées notamment avec l’exemple du pass sanitaire au-delà de 1000 personnes. Sans me prononcer sur l’intérêt de la mesure, je ne comprends pas comprend pas comment ce seuil de 1000 personnes a été établi.

Que faudrait-il faire alors pour disposer de règles intelligentes ?

  • Tout d’abord, il faut sécuriser tous les établissements recevant du public avec des mesures obligatoires concernant l’aération et le port du masque, quelle que soit la situation épidémique, comme je l’ai déjà écrit dans mon autre article, et comme le montre l’étude du MIT. Dans certains cas, le port de masque FFP2 pourrait être rendu obligatoire ce qui suffirait à sécuriser l’établissement. Par exemple, les cinémas pourraient vendre des masques FFP2 plus protecteurs en plus du ticket et s’assurer qu’ils soient bien portés. Dans d’autres cas, notamment lorsque le port du masque n’est pas possible, il faut alors renforcer la ventilation voire purifier l’air. C’est le cas par exemple des restaurants et des bars et là encore l’étude du MIT le montre bien.
  • Ensuite, je pense que nous gagnerions collectivement à disposer d’un cadre complet avec des seuils et des principes plus clairs, en fonction des établissements, et avec moins de détails saugrenus comme des jauges en m² qui ne sont même pas contrôlées. Je pense notamment à un cadre similaire à celui qui existe aujourd’hui en Corée du Sud avec des contraintes qui évoluent en fonction de niveaux liés à l’évolution de l’épidémie. Un exemple de tableau figure dans ce tweet, et il me semble plus simple que le nôtre.

Au-delà de l’aspect kafkaïen de la chose, ce plan de déconfinement comporte-t-il des risques ? Fixer de façon aussi certaine des réouvertures sans tenir compte de l’évolution épidémiologique est-il dangereux et si oui, pourquoi ? 

Christophe Daunique : Le premier risque que comporte ce plan de déconfinement est que la question du mode de transmission par aérosols n’est toujours pas correctement expliqué. Je l’avais décrit en détail dans cet article avec d’autres mesures complémentaires de sécurisation. La population n’a probablement toujours pas compris à quel point l’aération était importante. Il est très probable que ce calendrier de réouverture qui n’aborde pas du tout cet aspect n’y contribue pas davantage.

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Le second risque est lié au fait que les critères retenus pour ouvrir ne sont pas sanitaires et qu’ils donnent donc l’impression d’une inéluctabilité alors que rien ne garantit à ce stade que l’amélioration de la sanitaire se poursuive, même s’il y a des facteurs favorables en ce moment. 

La logique la plus pertinente pour ce calendrier de réouverture devrait être sanitaire ce qui revient à conditionner la réouverture à l’atteinte de valeurs précises, au travers d’indicateurs de suivi de l’épidémie. Cela peut être le taux d’incidence, mais pas exclusivement. Concrètement, les contraintes seraient moins fortes lorsque le taux d’incidence est considéré comme faible. A vrai dire, j’ignore quelle est la combinaison adaptée d’indicateurs dont il faut tenir compte et le gouvernement pourrait même y rajouter des indicateurs non sanitaires s’il considère que c’est également important. En revanche, il aurait tout intérêt à établir ces indicateurs et à expliquer pourquoi il en tient compte de manière à ancrer davantage les attentes de la population. Cette approche présente l’inconvénient d’offrir moins de prévisibilité pour la population qu’une date fixée une fois pour toutes mais elle a pour avantage de paraître beaucoup moins arbitraire et donc potentiellement plus acceptable. De plus, une telle approche conditionnelle permet un ajustement automatique en fonction de l’évolution de l’épidémie. Or, dans le cas présent, nul ne sait ce qui se passera si jamais la situation sanitaire se dégrade fortement entre deux dates. Y aura-t-il une suspension voire un retour en arrière ? Ou bien la réouverture sera-elle maintenue coûte que coûte ?

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